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Mercredi 26 mai en fin d'après-midi, c'est le lancement d'A vous de lire!, une nouvelle manifestation nationale autour de la lecture, dont je suis la marraine. Partout en France, dans des lieux insolites ou plus classiques, de nombreux évènements autour de la lecture vont engager le grand public à découvrir des textes, via l'objet livre lui-même ou la lecture à haute voix. Durant quatre jours, la littérature va sortir de son carcan pour investir l'espace public.

Je sors à l'instant du Ministère de la Culture, où Frédéric Mitterrand a présenté A vous de lire! aux journalistes, aux partenaires et aux professionnels. J'ai lu un texte écrit pour l'occasion, ainsi que les trois derniers chapitres de L'Ecume des jours de Boris Vian.

Voici le texte lu ce jour :

"Lorsqu'il m'a été demandé d'être marraine d'A vous de lire!, mon crâne a été envahit de souvenirs et de mots. Des mots comme évasion, résistance, transmission. Des mots comme découverte, sentiments, réflexion. Des mots pleins et nombreux qui dans leurs ricochets m'emplissaient quintessence de la littérature. J'ai pensé à ma mère, elle m'a appris à lire. Très tôt, je ne sais plus l'âge. Lasse de me voir décrypter étiquettes et panneaux, journaux et magazines, elle me revint un jour avec mon premier livre. Les Malheurs de Sophie, en bibliothèque rose. La poupée de cire, son enterrement, la chaux « blanche et unie comme de la crème », les petits poissons rouges découpés et salés, le poulet noir, l'abeille. A chaque soir son chapitre, onze jours consécutifs elle me fit la lecture en y mettant le ton. Au douzième, elle simula une grande fatigue, me tendit le livre et dit : à toi. A présent lit la suite toute seule. Je luttais à chaque ligne, m'accrochais pour comprendre mais je voulais connaître le dénouement de l'histoire. C'est comme ça que j'ai appris. Ma mère ne m'a rien laissé si ce n'est l'essentiel. Le goût de la lecture. Ca m'a sauvé la vie.

Les gens confondent, souvent. L'écriture n'est pour moi nullement thérapeutique. Ce n'est pas dans mes textes que se trouve tapi le secret de la résilience. Si je suis là, debout, c'est grâce, uniquement grâce à ma bibliothèque. Lorsque la chair est lasse je m'en remets aux livres. Des morts et des vivants, car j'ai tout à apprendre, à entendre, à ressentir. Durant l'adolescence mes amies les plus chères avaient pour nom Emma, Iseut, Chloé, Nana. Leur destinée funeste étant inéluctable puisqu'écrite, imprimée, je faisais circuler leur ouvrage hébergeant. Pour qu'elles vivent un peu plus, grâce à d'autres, plus longtemps. J'avais la sensation que dépourvu de lecteur les personnages de fiction risquaient de disparaître, de mourir pour de bon, une seconde agonie. Je le crois presque encore. C'est pour ça qu'aujourd'hui je supplie qu'on les lise, ces livres, tous ces livres. Des écrins à héros qui ne savent respirer seuls.

Lorsqu'il m'a été expliqué en quoi consistait A vous de lire, j'y ai vu l'occasion pour la littérature de quitter la sphère privée, pour envahir, cinq jours, le vaste espace public. Le réel est aride, la fiction comme la langue par leur infiltration pourraient rendre fertile le champ de l'imaginaire comme celui de la pensée. Peut-être une parenthèse, où le temps de cerveau disponible ne serait pas monnayable. La lecture, acte intime, devient soudain partage, et surtout expérience. Le Petit Robert dit : Expérience : 1. Le fait d'éprouver quelque chose considéré comme un élargissement ou un enrichissement de la connaissance, du savoir, des aptitudes. 2. Évènement vécu par une personne susceptible de lui apporter un enseignement. 3. Connaissance de la vie acquise par les situations vécues. La lecture est une expérience, A vous de lire l'occasion de la démultiplier.

Je ne suis pas une bonne fée, et il n'y a pas de berceau. Pourtant j'aimerais que chaque livre, parmi le stock gigantesque mis en circulation, rencontre son lecteur. Que le hasard s'en mêle au point de plus en être un. Je voudrais que par la bouche de tous ces anonymes, acteurs de cette expérience, la littérature happe, touche, bouleverse et kidnappe. Je voudrais qu'A vous de lire! permette, partout en France, à chacun de saisir combien lire est précieux."