#292

Une femme avec personne dedans, début du premier chapitre :

"Un flocon dans la gorge elle marche et elle calcule, des têtes roulent dans la boue. Cette année la neige n'est pas blanche, ses cristaux sont autant de cendres, cœur vidangé et ciel de jais. Survivre nécessite souvent des sacrifices, aussi au creux de son crâne ça tranche et ça soustrait. C'est comme ça qu'elle procède. Par tabula rasa. Elle fonctionne par ruptures, se nourrit des cadavres de ses anciens amis, de ses anciens aimés. Une petite mécanique, un cycle, tous les cinq ans. C'est le temps que met l'ennui à éroder la pulsion de vie. Alors elle part, elle est partie.

Tout était si figé. Parfait et immobile, âmes et rires en plastique, des soirées rassurantes puisqu'écrites au carbone, duplication rituels, sensation d'inertie. Aucune stimulation. Proches ou satellitaires, tous étaient les cellules d'un organe superflu menacé de gangrène, appendice boursouflé diabète bons sentiments. Abcès. Le sucre en pus gluant s'infiltrait croisillons fibres tissu social, un réseau frelaté amour joie et bonté : leurs drogues étaient festives. Elle n'éprouvait plus rien, plus rien à leur contact si ce n'est le dégoût propre aux nuits perdues d'avance.

Se dépouiller d'autrui, quitte à en avoir froid. L'air cingle son négatif mais sur ses tempes la sueur est un remède au givre. Une chaleur irradiante, épicentre au plexus ; une torsion dans le ventre, souffle court elle recrache le flocon a fondu, une goutte, mauvaise trachée. Toux grasse, des glaires, une extraction, ses liens en scolopendres se répandent au bitume, ils verglacent aussitôt.

Elle marche. Elle se regarde marcher. Paris, un quartier populaire, avenue boulevard vitrines, sa toque est en fourrure son cœur se veut de pierre. Elle souhaite : que tous renoncent, renoncent enfin à elle. C'est à ça qu'elle aspire. Au plus rien autour d'elle. Elle n'a fait aucun tri et a coché la liste, il ne reste plus personne, tous rayés, jusqu'à Dieu.

Elle s'exige seule et libre. Elle se regarde exiger. Elle pense : cela est juste et bon. Elle se dit : ceci est la genèse d'une aventure nouvelle, aussi réjouissons-nous. Elle s'adresse au pluriel parce qu'à toutes les parcelles qui peuvent la constituer. Savoir ce qu'elle a dans le ventre à présent qu'il est vide nécessite au-dedans de la concentration. Elle marche.

Le pont au dessus du canal, une pause, son reflet loin en bas, la surface fissurée et quelques poissons morts. Elle tend l'oreille, aucune sirène.

Elle ne sent pas observée. Elle imagine seulement, mais elle imagine bien, jusqu'aux moindres sensations. Elle apprécie ce qu'elle éprouve, la trouée dans la nuque, le corps qui se diffracte, elle sait qu'elle disparait si elle insiste un peu.

Plein écran salle obscure fauteuils crantés un harnachement. Ils la verraient, elle, Paris un quartier populaire gélatine orangée, fluidité du panoramique, piquée d'or serait la neige. Les yeux écarquillés par les pinces à paupières, leurs pupilles seraient soumises dilatation aigue, aveuglées par l'éclat perçant de son soulagement. Elle marche.

Elle traverse la ville, transforme en hier soir son présent lapidaire, elle ne se promet plus de lendemains enchanteurs, elle provoque, désormais elle provoque. L'inédit, le changement, pleines mains elle déracine, il ne reste plus rien, la voilà neuve et prête, elle sait que chaque pas la rapproche d'un devenir ample, insoupçonné. Elle sait que seul l'Enfer est pavé de certitudes, elle sourit au rond point sous les marteaux piqueurs.

Elle ne s'essouffle pas, pourtant son corps est lourd, imprégné de plomb moite, criblé de supplications comme autant de supplices qui en paons font la roue. Elle enjambe ruines, vestiges, des blocs, efflorés par des bouches distordues de douleur. Elle leur fait du mal, elle le sait. Elle fait du mal, elle fait le mal, au-dedans ça bouillonne salé au lacrymal la vapeur la pression pour neutraliser le spleen arracher le couvercle, elle marche."