#261

La vie a, durant quelques jours, pris la main sur l'écriture. Je suis perdue. Un retard accumulé a régler en une journée, impossible. Sacrifice de certains chantiers, laisser en friche des pans entiers, après demain partir. C'est le risque du rythme trop au taquet, flux tendu. Quelques jours de vie pure et c'est la catastrophe.

Mercredi, je pars à La Baule, pour mon festival favori. Demain, journée dans la famille d'Igor. Reste douze heures au mieux pour m'acquitter de tout le reste. Administratif, plan de texte, texte. Tous différents. Panique.

Je sais que tout rentrera dans l'ordre en août : je pars un mois à la Villa Médicis, dans un petit appartement. Là, je serai seule. Pas question d'arpenter Rome, mais de prendre des notes liées à la Villa elle-même, pour un projet précis. Travailler douze heures par jour, à l'essai majoritairement, c'est ça le but.

Cette année, un peu de mer, beaucoup de ville, énormément de travail, je suis soulagée. Suis tombée, via Le Maître, sur ces pages de Queneau, tirées de Saint Glinglin.

" Autour de moi s'entend la cambrousse dans toute son horreur, le long drap d'ennui et de chlorophylle dans lequel s'enroulent jour et nuit les Ruraux. Comment m'y suis-je encore laisser prendre... ces tapis pouilleux des herbages, ces paillassons de graminées comestibles, les touffes ignoblement poilues des boqueteaux, l'érection grenue des grands arbres... Ah, le silence des champs... les cris informes des bêtes parasites, vaches agrippées au sainfoin comme des morpions dans les poils pubiens, troupeaux d'animaux larvaires au point qu'on dirait des racines sorties de terre et broutant... le sol mol et malfaisant du balancement des branches, ce bruissement passif et bêlant, cette inclinaison constante dans le sens du vent que c'en est à vomir... la parole hurlée des travailleurs, le patois des Ruraux... Je déteste cette marge de verdure qui se répand autour de notre Ville, l'albumine flasque dont le jaune doit se nourrir. C'est chez nous, derrière les pierres de nos constructions ou sur celles de nos rues, que l'on peut percevoir la vie; et c'est là qu'elle rayonne vers l'obscurité des campagnes.

Comment m'y suis-je encore laisser prendre?... Me voici de nouveau condamné à l'unique spectacle du règne végétal étalé dans son outrecuidante candeur et au contact toujours abrupt de bipèdes et de quadrupèdes enfermés dans les limites de leur digestion. Quel ennui! Partout jubilent des végétations, partout naissent des plantes, le morose et sempiternel renouvellement des fils et des filles de la graine.

Comment m'y suis-je encore laissé prendre? Je me retrouve circonscrit par un horizon où s'échevèlent des arbres et par les haies des propriétaires fonciers. Dans le cercle carrelé par le cadastre et les héritages, je n'aperçois que l'épaisse empreinte des saisons, la morsure avide d'un travail intéressé, la lente préparation des digestions futures, le solannel emmerdement de la ruralité. Que ne suis-je semblable au soleil dont l'ample intelligence laisse, sans les salir, trainer ses rayons sur ces lichens et sur ces mousses?

Et lorsqu'il (le soleil) a pris son virage quotidien semant derrière lui la nuit, je me languis et me morfons après les valeurs de la Ville. Dans le ciel luisent les planètes et les étoiles éperdues de géométrie, mais du sol arable se dégagent des masses globulaires et obscures, des poches d'encre qui montent vers les cîmes. La nature entière s'abîme dans un affreux marasme. Tout sombre dans l'abrutissement. Le petit grain de lumière qui fait vivre les plantes fait retour à sa source et il ne reste plus à la surface de la terre que la vertigineuse bêtise d'ombres informes. Comment ne pas avoir peur devant cette absence de raison dénuée de toute folie? Comment ne pas être terrorisé devant ce végétal alourdissement de l'être vers une fin sans souvenir et sans spectres, sans mort et sans fantômes? Plongé dans cette noirceur imbécile, l'homme effondré ne sent même plus d'écho à sa peur."