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La bibliothèque idéale. Télérama m'a déjà fait le coup. J'ai gambergé des heures avec l'aide d'Igor, au final j'en avais un de trop, alors j'ai sacrifié Racine. Je me suis dit Racine c'est les œuvres complètes, pas juste une pièce, alors je saute. Cette fois-ci, c'est un peu différent. C'est pour Le Magazine Littéraire et le concept c'est dix poches, avec quinze lignes pour en mettre un en avant. Là, je devrais travailler pour le catalogue de Tixador, je suis rentrée de mon interview, d'ailleurs c'était pas pour des Suisses mais pour RFI, j'ai confondu, en plus j'ai déjà posté aujourd'hui, c'est un peu n'importe quoi. Mais ça m'obsède. Parce que le fait que ce soit des poches, ça modifie la donne. Mine de rien.

Par exemple, Rose poussière, il n'existe pas en poche. Connaissant l'auteur je suis sûre que c'est un choix personnel, une question de format. Jean-Jacques Schuhl est le premier a m'avoir donné un vrai argument contre les textes en format numérique : la ligne compte moins de mots que sur un livre papier, ça modifie le rythme de la lecture, et inexorablement la musique. Donc j'en déduis que pour les poches, il a le même problème. Il n'aime pas ça, la page réduite. D'autant que dans celui-là il y a des installations textuelles. N'empêche que de fait, je ne peux pas citer Rose poussière. Je vais mettre Ingrid Caven, c'est pas si grave.

Pour Télérama, c'était mes classiques fondateurs, mon idée. Pour Le Magazine littéraire je vais plutôt choisir des textes contemporains que j'aime faire circuler, histoire que ce soit une bibliothèque idéale constituée par moi mais pour des lecteurs. Genre les incontournables en poche. Est-ce que ça change le rapport au texte, qu'ils soient en poche ou pas. Je ne sais pas. Je me demande. Je ne crois pas. Une question de prix, de format trimballable. Igor est très attaché au livre qui tient dans la poche, moi pas. Sûrement parce que j'ai un sac à main.

Le livre à mettre en avant sur quinze lignes, ça ne sera pas Ingrid Caven. Pas parce que je l'aime moins que Rose poussière, ils ne sont pas comparables, pas hiérarchisation possible. Juste parce qu'il a eu le Prix Goncourt, et qu'il doit être déjà très connu par le public du Magazine Littéraire. Peut-être que c'est idiot de raisonner comme ça. Peut-être que les jeunes gens qui lisent Le Magazine Littéraire ont loupé ce livre, le Goncourt tombé y a neuf ans. C'est possible. Ça me contrarie beaucoup, l'idée que des jeunes gens aient pu passé à côté d'Ingrid Caven, que je puisse y faire quelque chose, et que je ne le fasse pas. Je prends mon rôle de passeuse très au sérieux, beaucoup plus que mon travail d'écrivain. Sinon je n'organiserais pas les soirées chez Mycroft, je ne prendrais pas mes rendez-vous chez moi pour que les gens repartent systématiquement avec une ou deux pièces de ma bibliothèque. Bon. A fortiori, Ingrid Caven a quand même beaucoup circulé, je le mettrai dans ma liste, sans faire quinze lignes dessus.

Si je passe outre l'oeuvre de Schuhl, ça se trouve vite, le poche à mettre en exergue. Vivre de Pierre Guyotat. Celui là, je ne trouve même pas de lien qui en parle, juste des sites où l'acheter. Pourtant, c'est un recueil sublime. J'en ai lu des extraits chez Mycroft, tout le monde était scotché, et presque personne connaissait. Donc ça c'est fait.

Là j'en ai deux. Voix de Linda Lê, et de trois. La compagnie des spectres de Lydie Salvayre, aussi. Quatre. Un blanc. Réfléchir et rester de bonne foi. J'ai dit cette fois pas de classiques. Regarder sur les rayonnages. J'ai quand même beaucoup de grands formats. Vu du ciel de Christine Angot. Cinq. Là je ne triche pas, ce sont vraiment les livres que je donne le plus. Il faut lire Vu du ciel avant de se permettre de cracher sur Angot. Parce qu'après on ne peut plus, cousue la bouche, définitivement cousue. Anchise de Maryline Desbiolles, j'ai hésité avec La Seiche, mais je crois que je préfère Anchise, c'est dire s'il faut le lire, celui-là. Six. Ensuite. Qu'est-ce que j'oublie. Qui je fais lire quand on vient chez moi en me disant je ne connais pas la littérature contemporaine. Qu'est-ce qui tient déjà lieu de classique, pour moi.

Jauffret, évidemment. Disons Microfictions, à cause du dispositif. Sept. Il en reste trois. Est-ce que je glisse un très mort ou un corps encore tiède, pour que ça passe discrètement. Non. En fait, non. Les poches ça doit aussi être l'occasion de découvrir des textes contemporains, point à la ligne. Tant pis si ça fait genre, je m'en fous complètement. Il en reste donc trois. C'est le moment où je me dis un Vian, un Queneau, un Pérec et l'affaire est classée. Mais non, tenir bon. Les grands vivants, pour moi, c'est qui. En France, parce que sinon c'est trop facile, trois Jelinek et c'est gagné. En même temps, on ne m'interdit en rien Jelinek, cette contrainte qui se durcie je me l'impose toute seule, c'est complètement débile.

Marcel Moreau n'est pas en poche, je viens de faire une recherche et je suis atterrée. Voire franchement en colère.

Cadiot, tiens, je vais prendre un Cadiot. ils ne sont pas tous en poche, tant pis, je prends Retour définitif et durable de l'être aimé. J'aurais préféré L'art poétic, mais bon, l'important c'est qu'il y ait Cadiot, parce que, justement, Cadiot c'est important. Huit.

Là il ne faut pas faire de conneries. Est-ce que je zappe vraiment Duras sous prétexte qu'elle est enterrée, c'est quand même abuser. Hiroshima mon amour, puisque Tout vu. Rien inventé. Je me sens quand même mieux.

Il en reste un. Je garde la place au chaud, j'ai jusqu'au 30 avril. Je vais bien réfléchir. Réfléchissez aussi, chez vous, un petit exercice. Ca parait très facile, mais ça ne l'est pas tant que ça. Dix poches, contemporains, en France. J'entends d'ici les noms, alors je vous rassure : oui, j'ai bien fait exprès de ne pas citer Michel Houellebecq.