#241

Ai achevé mon texte pour le musée du Louvre. Il s'agit de travailler à partir d'une œuvre d'art hébergée dans une des galeries. J'ai choisi une parure, je voulais faire parler un bijou. J'ai trouvé intéressant de prendre la parure la plus modeste offerte à Marie-Louise par Napoléon Ier lors de leur mariage. Pas un bijou clinquant, objectivement sublime, porté sur ses portraits. Une parure qui jamais n'a su plaire, qui encore aujourd'hui ne fait pas rêver les filles, c'est ça que je voulais. Orgueil bafoué et frustration, le syndrome d'abandon, aussi. Le texte sera lu en nocturne le 13 mai, lors d'une visite spéciale où nous serons cinq écrivains à lire devant l'œuvre choisie.

Extrait du début, le titre c'est Derrière le verre.

"Nous sommes dans la vitrine, ensemble, toujours ensemble, en six pièces réunis. Deux bracelets, boucles d'oreilles, un collier et un peigne. Dix micro-mosaïques, ruines romaines, pâte de verre, montées sur feuilles de vignes, grappes de raisin en or, nous sommes ciselés, ciselés, oui, si délicatement. Monture naturaliste et motifs romantiques, nous sommes pour notre époque de vaillants précurseurs. Nous précédons une mode plus que nous ne l'annonçons, singuliers en nos pampres et en nos impulsions. Nous sommes une nostalgie qui s'attache et se coiffe, nous rappelons un hier que le vent du Sud érode, nous affichons le goût qu'avait le Ier Empire pour les vestiges lierreux, glorieuse Antiquité. Cerclées ou encadrées d'un bleu quasi royal, nous hébergeons des pierres précieuses à leur façon. Le Forum, Tivoli, la Tombe de Cecilia Metella. Des estampes existantes ont servies de modèles, Domenico Pronti a su nous inspirer. Nous sommes comme des souvenirs tenus en miniatures. Nous sommes faits pour orner un épiderme opale recouvert de mousselines, ruban d'orfèvre sous la poitrine, silhouette 1810. Pourtant le visiteur sur nous jamais ne s'attarde, comme jadis les regards, nous nous sommes habitués. Du Trésor de la Couronne, nous sommes les plus modestes, c'est parce qu'aucun désir n'a su être provoqué que nous sommes aujourd'hui ensemble, toujours ensemble, en six pièces réunis.

Il est rare qu'une parure parvenue jusqu'à vous ne soit pas équarrie. Une pièce a si vite fait de s'égarer par mégarde, pillages et héritages, de l'assemblage premier facettes énuclées, remplacement par des faux. Nous sommes restés intacts, préservés de tout larcin, de toute contrefaçon. Nous ne saurions nous en réjouir. Lucides, nous connaissons le pourquoi de l'histoire, dans notre cas jamais elle ne prit de majuscule. Nos spécificités font que la convoitise nous restera inconnue. Nous nous imaginons lorsque l'ennui nous guette que mille et un éclats irradient notre structure, que notre or se souligne, et que le verre soudain se change en lourds saphirs rehaussés de brillants. Nous ressentons alors fierté et plénitude, à l'instar de nos frères et de tous nos voisins. Puis la réalité fond sur nous en couvercle, empoissant de vapeur notre mélancolie. Nous sommes sujet au spleen, nous vous l'avons bien dit : nous sommes des précurseurs. Nous souffrons en silence depuis 1810. "