#234
Chantier numéro 17, ouverture. Titre : Juste après Cassiopée. Genre : je ne sais pas bien pour l'instant. Ce qui est certain, c'est qu'il y aura texte et musique.
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"Quand je lui disais que je la tuerai, elle ne me prenait pas au sérieux. Plutôt que de tuer les gens, on les quitte, ça parait plus logique et c'est moins compliqué. C'est ce qu'elle me répondait toujours. Elle avait ce rire sec, pizzicato hautain. Moi, je fixais sa bouche et je voyais mes mains lui plonger dans la gorge, broyer ses cartilages, concasser son larynx, lacer ses cordes vocales en un nœud si serré qu'elle en resterait aphone, écharpée d'une douleur qui lui serait inédite. Pendant ce temps là, généralement, elle allumait une cigarette.
Avant elle, j'ignorais ce type de pulsion. Torturer ne me faisait pas jouir, je n'avais pas ce besoin avide d'appeler à la dévastation. Je n'avais aucune pensée morbide, j'étais innocente et solaire, enfin, je veux dire, au tout début. Je ne sais pas si ça compte, le tout début. Celui où elle n'était qu'une voix, où elle n'était pas incarnée, où elle flottait pour me hanter en étant responsable de rien. De vraiment rien, non, rien du tout.
Plus tard, beaucoup plus tard. Je savais lui faire mal juste en trouvant les mots. Rugueux, pointus, acides. Syntaxe tranchante, chant du couperet. Je la faisais pleurer pour moi. Pour moi toute seule. C'était devenu mon privilège. J'en avais d'autres, à ses côtés, mais celui-là je l'appréciais, le savourait même, oui, j'avoue. Un gage d'intimité, ses larmes. J'affectionnais les crises, les serments hystériques, les chantages au suicide auréolés pleine lune, les oreillers humides, les nuits de déchirements. Nous nous faisions souffrir, avec application. Comme si nous nous vengions de notre dépendance. L'amour est un toxique aux effets trop nombreux pour être répertoriés.
J'ai beaucoup écrit, durant cette période. Des livres de granit infiniment ciselés, où le moindre personnage engloutissait l'écume de notre quotidien. C'est comme ça que j'ai tenu. Je transvasais ma vie dans la littérature, les mots absorbaient tout, enfin, c'est ce que je croyais. Les mots n'absorbent pas, tout au plus ils consolent. Enfin, c'est ce que je crois. C'est pour ça que j'essaie. Une fois encore, j'essaie. Mais je n'en ai pas le droit. Plus le droit. Plus du tout. C'est ça, mon châtiment : une contrainte qui bâillonne à vif chaque exercice.
Moi, je suis le bourreau, supprimée, la parole. Hors de portée, prends garde à toi. Prends garde. Si tu dis, la sentence se démultipliera. Elle hurlera ses rhizomes jusqu'à ta camisole, pour unique solution : tais-toi.
Alors je ne peux pas dire. Je ne peux que parler, et encore jamais d'elle, et encore moins de ça. Italiques ou bien majuscule. J'hésite aussi je passe, ça mériterait du gras, une trouée dans la page si seulement si seulement une trouée dans la page jusqu'à disparition. Les mots n'absorbent pas, les mots ne guérissent pas et encore moins d'eux-mêmes.
J'ai raté mon suicide, glissé sur le point final, à présent mon histoire je dois l'écrire amputée de tous mes sentiments, évidée de mon vivant, curetée jusqu'à la langue. C'est ça, ma punition. Le vrai choc en retour pour le meurtre d'une sorcière par une autre sorcière, le meurtre parce que bien sûr : la préméditation. Je ne sais pas ce qui est le pire, l'hôpital, la prison, le regard sociétal, mais je sais ce qui empire ma zombification. Partout on guette une allusion. Eros comme Thanatos, Damoclès au registre, on ne m'a pas mise à mort, on me tue l'intérieur.
Tais-toi.
Tais-toi.
Je ne peux pas écrire sur l'amour et la haine, la mort et la violence ; la culpabilité tout comme la délivrance gisent dans un périmètre qui est délimité et dont je suis exclue. Je ne pas dire l'amour la haine la mort la violence la culpabilité la délivrance, je ne peux pas évoquer, je ne peux pas raconter, au procès j'ai perdu. De la cendre de l'étoile, une rétribution.
Mon silence. Il se fissure ce soir, ça devait arriver. Je ne sais pas ce qui peut se charrier sous le plomb. Je ne parle pas, je dis. J'affirme. Et même pas pour être entendue.
Quand je lui disais que je la tuerai, je la regardais dans les yeux. Aucune rétractation du côté des pupilles, mais ses iris s'assombrissaient. Leur vert devenait un étang, profond, boueux, deux bulles de vase. J'avais envie de les crever, de les percer d'un crochet d'ongle pour éviter de m'y noyer. Aujourd'hui je suffoque. Seule, toute seule. Je lape l'air avidement et mes poumons me brûlent.
Tais-toi.
J'ai dit.
Tais-toi.
Je peux dire, j'exagère, mais je ne peux dire qu'ici. Aucun écho public, plus de livres, que des manuscrits. Je ne pensais pas au lecteur, avant. Je parlais toute seule, je crois bien. A présent que je déborde, je ne peux communiquer. L'amour la haine la mort la violence la culpabilité la délivrance, il n'y aura pas de récepteur. Ainsi s'inscrit mon expiation. Condamnée à ce que la parole erre à jamais en fond de gorge, que la pensée reste prisonnière d'un corps, d'un seul corps. Un exil.
Quand je lui disais que la tuerai, je me regardais toute en creux. Et en mes profondeurs je lisais que ça finirait mal parce que ça finirait. De toute façon. Ca finirait. Un jour ou l'autre, n'importe quel jour ; en aucun cas l'éternité.
Quand j'ai pilé les somnifères, c'est surtout à ça que je pensais. Je me regardais faire, j'étais à l'extérieur. Le chapitre était écrit, juste l'accomplir, voilà de quoi je me contentais, je me suis contentée, à cet instant précis.
Tais-toi.
La ferme.
J'ai dit.
Je ne peux plus refouler, domptage. Abrasion. Pulsions vitales en danger. Peur intense. La réécrire, mais au carré. Le goût du renoncement dans la bouche qui se crispe sous l'aiguille du point mousse, l'amertume qui rudoie au fer rouge les papilles. Le renoncement, c'est ça, en fait, le renoncement. La capitulation finale, la sensation de la capitulation. Le Je qui s'effondre à genoux. A présent qu'elle est morte, on m'arrache les vertèbres. Handicap infligé en post-dissection. Elle est perverse, ma peine. Un supplice, une vengeance. A la mesure de la puissance de Cassiopée."
Est-ce que c'est le début ou un fragment qui s'imposera plus loin, pour l'instant je l'ignore. Je n'ai pas la structure, elle sera peut-être compliquée. Il y aura Mathillde, une sorte de coryphée et Cassiopée elle-même. Il y aura aussi les années 80, les chansons de Cassiopée, d'autres choses qui viendront, plus tard. Plus tard j'en saurai plus. Si ça se trouve le projet va évoluer dans une direction très différente de celle envisagée. C'est ça qui est excitant, d'ailleurs.