#209
C'est la première année que ça fait mal nulle part. La petite fille est morte et maintenant enterrée. Il a fallu du temps, c'est très long vingt-cinq ans de souffrance à points fixes. Certains deuils sont si longs qu'on les redoute infinis. Épargnée par l'oubli, je croyais que c'était ça, ma vraie malédiction. Que le crêpe sur le sapin, les sanglots intérieurs, ça serait pour toujours.
J'ai dépassé son âge, un an de plus que ma mère ne pourra jamais avoir. Je sais que ça a joué, un premier détachement, s'est éloignée doucement l'odeur de la pourriture. Il y a eu le roman aussi. Il a mis des sutures définitives partout. N'empêche que j'en reviens pas, un Noël qui ne soit pas énième équarrissage, cœur intact et œil sec, ça relève de l'inédit.
Je ne travaille pas le texte, en ce moment. Le texte, je veux dire l'écriture. Je m'obstine à finir ma pièce de douze minutes pour le défilé des Dévastée. La fashion week est début mars, pourtant c'est ma priorité. Parce qu'une fois terminée je vais me mettre à Cubase, j'en ai trop marre d'ACID. Et puis parce qu'en février je commence mon atelier de pièces sonores au Mac Val, j'aurais beaucoup moins le temps de bidouiller pour moi. Alors, du coup, je fais de la techno, avec des bouts de Twin Peaks dedans, en utilisant le micron qu'Igor vient de m'offrir. Il me reste une minute en fait, la dernière, celle qui doit monter jusqu'à une forme d'explosion. C'est très clair dans ma tête, limite si je l'entends, je visualise bien les pistes dans le logiciel, mais je n'arrive pas à l'effectuer. C'est bien plus compliqué que de finir un chapitre, c'est ça qui m'intéresse, d'ailleurs.
Je dois rendre un article au Seuil d'ici une semaine pour un dictionnaire des personnages. J'ai hérité de Rémi made in Sans famille, je crains que ce ne soit pas une partie de plaisir, j'avais oublié combien c'est long et chiant, Hector Malot. Je vais quand même faire le truc sérieusement, parce que c'est une entrée dans un outil utile, qui se définit comme populaire. Ca peut servir à plein de gens, enfin dans le cas de Rémi je ne vois pas trop qui là tout de suite, mais je me dis qu'on ne sait jamais. Un collégien pour un devoir, peut-être. Un adulte qui voudrais se rafraîchir la mémoire. J'ai la chanson du dessin animé dans la tête dès que je pense à ce texte, c'en est insupportable.