#203
Je n'ai pas posté durant plusieurs jours, pour que l'info concernant la tombola de ce soir reste en ligne, que les gens pensent à venir. Je ne sais pas si c'était utile, je saurai ça à 19h.
Beaucoup de lecture ces derniers temps, peu d'écriture. Beaucoup de rendez-vous aussi. Il y aura dans les posts à venir de nombreux livres de chez Al Dante, la dernière cuvée est excellente. Je suis heureuse que cette maison d'édition reprenne ses activités avec autant de vigueur, après une période de troubles. Al Dante est la structure qui publie la meilleure poésie contemporaine, tout en se souciant de l'historique. Noël approchant, les ouvrages étant assez peu onéreux chez eux, l'idée de faire des petits assortiments pourrait vous titiller. Pour ma part, je fais ça régulièrement, c'est un bon moyen de faire circuler les textes. En plus les objets sont toujours très soignés, chez eux.
En attendant le sapin, un petit livre à 9 euros, disponible en librairie depuis quelques semaines. Army, de Jean-Michel Espitallier. Une chronique très complète a été faite sur Libr-critique, je vous y renvoie (c'est la seconde de la page). C'est tout simplement génial, comme toujours avec Espitallier, qui est un des poètes les plus important de notre époque (avec d'autres dont je parlerai sous peu, semaine Al Dante en prévision).
Voici le début du livre :
"Le monde défile derrière une mire et dans les graduations de ma lunette de tir.
Le temps ici tourne différemment. Ennui mortel ou accélération des battements de cœur à deux cents pulsations minute. On passe d'un état à l'autre en une fraction de seconde, et de vie à trépas en beaucoup moins que ça. Tout va toujours très vite. Tout est toujours trop lent. Depuis mon arrivée dans ce pays, je ne reconnais plus ma vie.
Nous circulons à pied ou à bord d'engins semi-blindés. Patrouilles, surveillances, missions de sécurisation ou de reconnaissance, escortes, perquisitions, renseignement. Le danger est omniprésent. Palmeraies pièges, bas-côtés truffés d'engins explosifs improvisés, routes peu sûres, immeubles inachevés ou en ruines depuis lesquels les snipers, toujours plus nombreux, nous prennent pour cible, terroristes mobiles dans les dédales des faubourgs et des villages, marchés où flânent de potentiels kamikazes, densité du trafic obligeant à neutraliser les véhicules qui s'approchent trop près des convois.
Nous sommes engagés dans une vaste opération de contre-insurrection. Le commandement appelle ça "gestion des conséquences".
Les accrochages sont moins nombreux que je n'avais imaginé. Mais le danger surgit presque toujours au moment où nous nous y attendons le moins. Nous devons constamment nous sentir en situation de combat, sur nos gardes, et anticiper toute attaque surprise. La menace est partout palpable. Nous pouvons nous tenir embusqués pendant des heures sur une terrasse ou un toit d'immeuble à surveiller un lieu suspect, et plier bagages pratiquement sans avoir tiré un seul coup de feu. Nous sommes en liaison constante avec le QG mais aussi l'hélicoptère de mission et les drones qui balayent la zone avec leurs caméras ultra-puissantes et diffusent, sur de petits moniteurs, des images analysées en temps réel. Au moindre mouvement, nous tirons. Il y en a toujours un, parmi nous, pour lâcher, de temps en temps, une petite rafale, au jugé, sur les maisons qui se trouvent dans nos lignes de tirs. Tout véhicule circulant dans le périmètre est immédiatement neutralisé."
Plus loin :
"L'ennemi est une crampe. L'horreur brutale, panique, où le dégoût de vivre s'entrelace confusément à la peur de mourir. On ne peut vraiment éprouver ça qu'ici. Une peur constante, lancinante, qui paralyse tout le corps, comme un hurlement ininterrompu dans la tête. Une crampe. Lancinante, qui fait jouir et qui fait peur. On vit plus vite. L'instinct de ruse et le plaisir du jeu. A balles réelles. L'horreur qui paralyse et qui fait peur. Comme une crampe. Brutale, panique, où le dégoût de vivre s'entrelace à la peur de mourir. On ne peut vraiment éprouver ça qu'ici. Le dégoût de vivre et le plaisir du jeu. On vit plus vite. La peur qui paralyse et qui fait peur. Comme une crampe. A balles réelles. On ne peut vraiment éprouver ça qu'ici. Un hurlement ininterrompu dans la tête. Comme une crampe. On vit plus vite. L'instinct de ruse et la peur de mourir. Comme une crampe. Qui fait jouir et qui fait peur. Quand on a goûté à cet excitant-là, on ne s'en passe plus."
Plus loin, encore :
"Mon fusil est humain, tout comme moi, puisqu'il est ma vie même. Voilà pourquoi je veut apprendre à le connaître comme un frère. Je connaîtrai ses faiblesses, sa puissance, ses pièces, ses accessoires, son système de visée, son canon. Je le garderai toujours en parfait été, prêt à servir, comme moi-même je suis toujours en parfait état, prêt à servir. Lui et moi ne ferons plus qu'un."