#195

Extrait de Visiter le Flurkistan ou les illusions de la littérature monde, de Camille de Toledo, sorti il y a peu dans la collection Travaux Pratiques des PUF. C'est dans cette collection que je vais faire mon essai sur l'autofiction. Je suis très contente de savoir que mon texte, dont pour l"instant je n'ai même pas le plan, figuera aux côtés de cette réponse aussi couillue qu'intelligente à un épouvantable manifeste, qui m'avait plus que contrariée à l'époque.

"Le 16 mars 2007, 44 écrivains signaient ensemble un "Manifeste pour une littérature-monde en français". Le texte fut accueilli avec respect et déférence. Les signataires usaient pleinement de leur autorité. Parmi eux, en effet, tant de géants...

On ne répond pas aux géants.

On les célèbre comme il se doit, de peur d'être dévoré, par humilité, parce que ceux-là nous obligerait à choisir un camp et que, le leur, au fond, semblait être plus digne. En relayant leur foi, la presse, les journalistes, les critiques, crurent choisir le parti de la littérature.

Cependant, comme souvent lors des cycles de restauration, on admira l'habit. On ne fit pas attention au geste, moins encore à ce qu'il exposait. Les signataires rassemblaient tous les insignes du talent, de la culture, de l'éloignement. Ils étaient "voyageurs", défendaient la périphérie contre la métropole, dénonçaient "les maîtres-penseurs", "les inventeurs de la littérature sans objet", ceux qui, à leurs yeux, avaient tiré le roman vers la seule linguistique, en oubliant "la puissance et l'incandescence de la littérature".

Mais qui était réellement visé par nos voyageurs à l'heure de la revanche? Qui étaient ces "maîtres-penseurs", ces linguistes, ces censeurs? Dans le cas où l'on aurait osé nommer l'ennemi - Pérec, linguiste? Beckett, linguiste? peut-être Robe-Grillet...- on aurait pu se demander : quelle nécessité y avait-il à leurs élaborations? De quel état du regard, de quelle histoire l'ère du soupçon, la peur des mots, des émotions, des intrigues était-elle l'expression? Fallait-il simplement disqualifier "les décennies d'interdit de la fiction" et mettre à la poubelle tous ceux qui l'avaient porté, souvent malgré eux, au titre qu'ils n'auraient pas réussi "à donner voix et visage à l'inconnu du monde"?

On ne posa pas ces questions. A la publication du manifeste de Saint-Malo, on s'en tint à la célébration de la page qui se tourne. Fin du soupçon, de la hantise. Fin de la repentance au pays du roman. Fin de la honte, de l'ombre, du charnier, des empêchements. Libération de la phrase. Triomphe des vagabonds, des errants, des dissidents d'hier. Fin de règne pour les censeurs, les pénitents. Retour du "souffle", des "énergies vitales"... Dans leur manifeste, les voyageurs s'avançaient en vainqueurs.

Sans doute le grand air, le vol des mouettes, l'odeur de la marée leur avaient-ils permis de garder la santé tandis que les Parisiens, les pauvres, sombraient dans la mélancolie, la littérature dépressive, le sale petit secret. Les voyageurs, eux, se voulaient "optimistes", parlaient de renaissance. A les lire, on crut qu'ils ouvraient les portes d'un curieux goulag poétique :

"Que les écrivains aient pu survivre dans pareille atmosphère intellectuelle est de nature à nous rendre optimistes sur les capacités de résistance du roman à tout ce qui prétend le nier ou l'asservir."

Nos voyageurs s'étaient-ils sentis si méprisés qu'ils se représentassent le passé en prison et l'avenir comme une chance, pour eux, de vivre enfin, de pouvoir écrire, d'être libérés? "L'interdit de fiction" fut-il oppressant qu'il décourageât pour de bon les créateurs de monde, les raconteurs d'histoire? "Que les écrivains aient pu survivre..." dit le manifeste. faut-il comprendre que tous les autres, avec leurs ailes cassées, leur petit corps ployé, qui traquaient dans la mécanique de la langue les traces du mépris, des hiérarchies anciennes, n'en étaient pas, des vrais?".