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Je réfléchis à ce qu'elle a dit. Et je constate que mon rapport à l'objet livre n'existe pas. Je n'ai aucun fétichisme, même pas envers les éditions originales, des cadeaux, pourtant. Des Vian, majoritairement. Ca vient des deuils passés, des déménagements effectués après rupture, avec un simple sac une fois la porte claquée. Ca vient des reventes liées à la pénurie, aussi. Ma bibliothèque, combien de fois j'ai du m'en séparer, l'abandonner, la revendre. Un peu comme pour les disques, plus un vinyle, combien de CDs perdus, vendus, tout recomposé en mp3. La place de ma bibliothèque dans ma vie, aussi, je m'interroge. Les livres je les donne, pour les faire circuler, pour qu'ils vivent, je garde si peu de chose, une dizaine d'étagères, toujours à utiliser le net quand j'ai besoin d'un truc précis, un extrait. J'apprécie la fonction rechercher sur le PDF, je peste quand je dois feuilleter pour remettre la main sur le paragraphe qui m'intéresse. Les maisons d'édition, je leur demande directement le PDF aussi, de moins en moins de SP papier, ça va tellement plus vite, plus d'attente à la boîte aux lettres. Bien sûr, je passe ma vie sur word, alors lire sur support numérique, c'est devenu naturel, c'est logique, aucun effort, aucun choix, une simple continuité. Pas de rapport particulier, charnel, à l'objet. Souvenirs liés à des textes, pas trop aux couvertures, au format, au papier lui-même. Pourtant j'aime ça, les beaux objets, les publications de Al Dante, par exemple, toujours soignées, j'y suis sensible, mais je crois que c'est vraiment le contenu qui me touche, le reste est accessoire.

Je n'ai même pas les classiques à la maison. L'intégrale de Balzac si, mais j'ai assez hâte de l'avoir en numérique, que ça prenne moins de place. Je crois je n'aime pas être envahie par les objets. J'ai une amie qui dort avec ses livres, des dizaines de livres dans sa couche, au point qu'elle est obligée de dormir seule, son conjoint ne supporte pas. Je ne supporterais pas non plus. Les maisons envahies par les livres, c'est étrange, ça ne me rassure pas. C'est comme vivre avec plein de morts. Les rayons de ma bibliothèque qui sont visibles ne comportent presque que des vivants, des ultra contemporains. Je ne m'était jamais posé la question, mais je crois que je cache les morts. A part mes Surmoi les plus forts, qui restent donc vivants pour moi.

Rien ne m'angoisse plus qu'une bibliothèque municipale, surtout les grandes parisiennes. Sainte Geneviève, le pompon. Pas mis les pieds depuis mes études, un cauchemar, ce lieu. A cause du silence, aussi. Tous ces gens silencieux, attentifs, à leur table, au-dessus des livres. Comme une morgue où ça dissèque sec. Je détestais ça, des hallucinations à chaque fois, du sang qui coulait des rayonnages, un sang mêlé de pus, de la pourriture juteuse qui dégoulinait doucement.

Pourtant, rien n'est plus vivant qu'un livre. Mais c'est son contenu qui l'est, encore une fois prendre garde à la métonymie. C'est aussi l'idée que l'on puisse avoir toujours sa bibliothèque sur soi qui me plait avec la liseuse. Une liberté complète, consultation de ce que l'on veut, au moment choisi. Plus de livres acquis égarés, perdus, emprunts jamais rendus, dons qui dépouillent de textes. Pouvoir dans une soirée citer, montrer, échanger. Bref. Je ne crois pas le Reader soit un gadget, plutôt l'orée d'une évolution positive.

En ce moment, je lis Les corbeaux de Maryline Desbiolles, une pièce, publiée par Fiction & Cie. Elle a été montée sur France Culture. J'aimerais pouvoir cliquer et entendre l'incarnation des voix, savoir comment elle a été adaptée. La liseuse ne le permet pas encore, mais à terme, ça arrivera.

"Amer._ Je ne sais plus marcher, sur mes deux jambes, la tête relevée, le cou, les épaules déliées, la poitrine haute, je ne sais plus éprouver le bonheur de marcher, vite, les muscles répondant comme il faut, le corps tout entier engagé dans le galop, et cependant en retrait, les naseaux humant le vent, le corps disparaissant dans le mouvement qui le fait avancer, toute la machinerie du corps oubliée comme elle est tellement requise, tellement rassemblée, les pieds, les jambes, c'est entendu, le sexe, les fesses, la bouche, les yeux, et les cheveux, les cheveux pour donner du brio, la crinière au vent, je ne peux plus trotter comme un jeune cheval, excité, hennissant, la crinière et le souffle bruyant du cheval, cheval de course, course à pied, pied à terre, terre de feu, pas un centaure, un vrai cheval, la crinière, les cheveux mais aussi les poumons, le coeur, les intestins, parfaitement : les intestins, et l'estomac et tout ce que j'ignore derrière la peau, rien qui traîne, tout ça occupé à s'arracher, je ne sais plus éprouver le bonheur d'aller, ah le bonheur d'aller, être allant, avoir de l'allant, les tempes vibrantes, et le souffle devenu épais, quasi solide, plus du tout un zéphyr, la vapeur d'une usine, le bruit de la respiration qui remplit tout le paysage, le paysage emporté par le bruit de la respiration, le paysage entré dans le corps, le paysage tenant lieu de corps, bien huilé le corps, répondant au doigt et à l'oeil, et même le goût du sang dans la bouche qui me paraît si délectable à présent, pas le goût de la peur, pas le goût de la haine, le goût de son propre sang, le goût de sa ferveur battant à tout rompre dans ses veines. Je ne sais plus marcher."