#193
Je prépare pour la partie Veille Historique de TINA une notule sur un livre de Marcel Moreau, Insensément ton corps, publié en 2004 par les trop peu connues Editions Cadex. Marcel Moreau est à mes yeux, et heureusement à ceux de beaucoup d'autres, un très grand écrivain. Ce court texte est magnifique, et est disponible sur le site de l'éditeur pour moins de 10 euros.
"Qu'arrivera-t-il quand ayant tiré de mon corps ce que mon corps avait à dire, sur cette vie, tout au long de cette vie, il n'y aura plus à en écrire que sur la mort ou le silence? Le corps a donné corps à ma rage d'interpréter l'Homme, et le Monde. L'exploration des ténèbres, c'est lui. L'extraction de la lumière, c'est lui. La connaissance de l'âme, lustrale ou cloacale, c'est lui. Les grands sentiments, l'impérieuse luxure et le traitement des obsessions qui comptent : les sens, non-sens et contresens de l'existence, c'est encore lui. Lui enfin, l'informe entonnoir où se pressèrent, à l'en obstruer, mes désirs, mes ivresses, mes souffrances, mes passions mécréantes et créantes."
Je ne sais plus qui vient ici. Je veux dire, le profil des gens qui passent, je n'en ai plus la moindre idée depuis quelques mois. Plus de monde, des échos sur des blogs dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Ca a grincé des dents aujourd'hui, à cause de ce que j'ai dit hier sur l'édition numérique. Pourtant, là, avec Marcel Moreau, ce livre, cet extrait, voilà un cas concret. Aucun internaute, ou peut-être un, j'espère juste un, parce que je fais ça pour ça, pour qu'il y en ait au moins un, n'ira sur le site de Cadex commander le livre, ou se rendra en librairie pour se le procurer. Alors qu'on aurait tous une liseuse, un lien pour télécharger le texte, l'avoir immédiatement en main pour je ne sais pas, six euros par exemple, dans la minute pouvoir lire la suite de l'extrait, ça existerait déjà, je suis certaine que ça fonctionnerait. Ca ne tuerait pas la littérature, au contraire, ça lui permettrait de respirer. Autrement. De façon vivante, circulatoire. Je ne comprends pas cette peur du numérique. C'est le texte qui importe, pas son support. On est à l'âge de la métonymie, le numérique est une chance, une ouverture, la possibilité d'en finir avec les problèmes de mise en place, de stocks, de pilon. Des oeuvres complètes sur une liseuse, ça n'est certainement pas plus inconfortable à compulser que dans la Pléiade. Après, le rapport charnel au livre, c'est vrai que je ne le saisis pas, je ne l'ai jamais vécu, la bibliophilie, les reliures, ça me laisse de glace, seul le contenu me touche. Mais je reste perplexe, quand même, face à cette frayeur de la fin du livre, comme si ça signifiait la mort de la littérature, le numérique. C'est tout le contraire qui se joue, et le livre papier ne disparaitra pas pour autant. Le système sera remanié, ça ne pourra pas lui faire de mal, à cette machine foldingue qu'est devenue l'édition française.