#187

C'est l'objet le plus intéressant que j'ai eu entre les mains cette année. Le plus intéressant, et le plus puissant aussi. Au sens où la langue est tranchante, organique, qu'elle rue par déferlantes, secoue autant qu'elle ampute. J'en suis sortie exsangue et en même temps remplie d'une joie très singulière. Celle propre aux vrais chocs de lecture, à ces chocs qu'on attend, qu'on espère et qu'on guette le plus souvent en vain.

Je n'avais pas vécu ça depuis longtemps, très longtemps. Peut être depuis la première fois que j'ai lu Manuel Joseph, et encore, c'était différent. Je pense aussi à mon premier contact avec Eros Pécadille de Laure Limongi, l'effet que ça m'avait fait à l'époque. La sensation qu'il existait une voix si singulière, une voix de jeune femme, ça m'avait fait plaisir que ça vienne d'une jeune femme, phrasé particulier, rapport au corps spécial.

Pourtant c'est autre chose qui s'est passé, cette fois, quelque chose de bien plus profond, à cause de la gestion des flux, tellement maîtrisée, magistrale. Et puis de la narration aussi, la façon dont s'agence la narration. Une fois achevé le livre, j'ai eu la sensation d'être une naine. Parce que le potentiel qui est là va tout exploser dans les années à venir, ça me parait inéluctable.

Je voudrais partager cette expérience, faire en sorte que ceux qui passent ici s'y essaient à leur tour, se confrontent à ce texte, le découvre tout entier, le lisent comme je l'ai lu et le fasse circuler.

C'est un premier roman. Cosmic Trip, d'Emilie Notéris. C'est publié chez IMHO, dans la collection et hop dirigée par Eric Arlix. J'ai toujours fait confiance à Eric Arlix, en tant qu'auteur et éditeur. C'est aussi, on le sait, un ami. Très proche. Je ne voudrais pas qu'on croit que je signale ce livre pour le soutenir lui, par copinage. Ce qui se joue dans cet ouvrage ne mérite vraiment pas ça.

C'est un roman expérimental. Qui mêle texte et images, inserts et installations graphiques. Il y a des cuts, aussi, beaucoup de cuts, qui tombent toujours très juste. La meilleure façon de parler de la fiction elle-même, celle qui se déploie dans ce livre, c'est de citer l'ouverture :

« Ouvrez la parenthèse
Deux récits fratricides s'enchâssent.
Deux réalités siamoises s'opposent.
Deux mondes antagonistes s'affrontent.
Il y aura des freaks.
Il y aura du sang.
Il y aura des morts.
Sans piste, il y a quand même parade amoureuse/monstrueuse.
Le domptage virtuel des fauves
(guépard, jaguar, vampire, léopard, lynx, puma, loup-garou, ocelle…)
cherchez l'intrus, pose toujours problème.
Romulus et Remus auraient pu se faire dévorer par la louve matricielle exaspérée par tant de bêtise.
La bête du Gévaudan aurait pu sévir bien au-delà de la Lozère.

La hyène barrée d'Orient aurait très bien pu s'offrir un aller simple pour la France et lui filer un coup de main salutaire, améliorant significativement le score final.
Expérimenter le surplus killing version les alpages dans ta tête de mouton en plein flashage sur la highway pictogrammée.
En arrêt s'estomaquer sur l'antagonisme musculaire des fléchisseurs perpétuellement opposés aux extenseurs en une formidable élasticité motrice.
Les concurrents déloyaux se toisent sournoisement.
Les adversaires bigarrés se maudissent perfidement.
Les rivaux premiers menacent l'équilibre familial précaire.
Le ring focalise toute l'agressivité spectatrice disponible en tube.
L'action se lyophilise en expectative pré-fight.
Fermez la parenthèse »

« L'homme est un loup-garou pour l'homme » dit le quatrième de couverture. Et Emilie Notéris est une sorcière, a-t-on envie de rajouter. Une sorcière qui combine des milliers d'ingrédients, de Kathy Acker à Dario Argento, en passant par Hubert Selby Jr, Sloterdijk, Claire Denis et David Cronemberg. Avec une langue à elle, qui sort droit du chaudron.

« Horizontalité prégnante, alignement 32 modules carnassiers recensés en accord avec la Fédération Dentaire Internationale. Zoom sur blancheur émaillée diamant, forêt de cristaux hydroxyapatie & énaméline tuft protéinée très près fluor. Rictus en pointe inflexion labiale et oculaire obscurcissement parallèle demi-lune décroissante. Sécrétion écumante dégoulinures face occlusale, brisure rétinienne sur rayon diffracté. La vision thermique calcule la quantité de sang en circulation oreillettes iPod en boucle repeat all, Burn décapsulé acier tubulaire métropolitain en main. Tissu pulpaire innervant mâchoire supérieure / inférieure. Agressivité exprimée à l'approche d'un corps à la banalité trop affirmée. Réponse immédiate : salaryman sur la défensive. Il capitule cédant le passage. »

Fumante, la langue, violente comme le récit, sauvage, prête au saccage. Alors on écarte son col et on lui tend le cou, à Emilie Notéris, jugulaire palpitante pour se faire mordre encore, encore un tout petit peu.

« J'ouvre les yeux en meurtrière.
Les rétines cônes & bâtonnets consument le nerf optique.
Ca brûle.
Le contact est repris avec la chair.
Le massif facial est comme fracturé.
Je voudrais pouvoir y porter mes mains.
Des larmes redéfinissent douloureusement la géographie variable de mon visage.
Ecoulement de liquide lacrymal, maculant la chair délicate des cornées aux zygomatiques en jet continu.
Mes muscles luttent avec des sangles de cuir imputrescibles.
Paralysie des membres, encapsulant les réponses en fascicules.
J'encaisse quelques meurtrissures supplémentaires au niveau des poignets.
Je suis un rôti dominical pré-découpé, saignant, calé à l'horizontale.
J'ai sans doute opté pour une transfusion globale, psychotrope invasive ou servi de cobaye pour des nouveaux cristaux.
Electronarcose schizophrénique heurtant le système nerveux périphérique.
Le tempo est kaléidoscopé, j'ai du mal à reconstituer la scène qui se brouille dissoute en particules charmées et autres pictogrammes.
Le nerf glutéal inférieur vrille l'espace en sciatique aigüe.
Le réel se mosaïque d'interférences cathodiques dissociant les fibres nerveuses.
Fulgurance des rotations neuronales sismiques.
Douleur corpusculaire précise.
Le latex suinte barrière protectrice irritant l'épiderme en culture extensive cloquée.
Des électrodes électrodes ont comme fusionné avec mon organisme médusé.
Inutilité avérée du talc fariné insinué entre peau et hévéa polymérisé.
Concentration test impossible sur un phénomène de société précis me tenant à cœur comme la libération de la pieuvre Henri à six tentacules, retrouvée dans un casier à homard (AFP Londres lundi 3 mars 2008 à 13h42) et détenue à Blackpool Sea Life Center.
La tête virevolte en salto cervical et j'ai la nausée. »

Voilà. C'est tout pour aujourd'hui smiley de putain j'ai tout recopié à la main.