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J'ai hésité en le finissant. Hésité à poster dessus, pour ne pas participer au buzz, le silence est parfois la meilleure solution. Et puis j'ai croisé aujourd'hui un ami furieux d'avoir bousillé 21 euros, 21 euros ça peut représenter deux livres intéressants, deux vrais livres, je veux dire, où il se passe des choses, où on croise des enjeux. J'ai même des pistes de lecture concrètes en ce moment, je reviendrai dessus bientôt. Alors je me suis dit qu'il fallait que je le fasse, pour que ceux qui passent ici ne tombent pas dans le panneau.

Il s'agit de l'Antimanuel de littérature de François Bégaudeau. François Bégaudeau, on en entend tellement parler qu'on pourrait finir par croire que c'est un auteur vraiment très important, qui a une oeuvre imposante, construite, qui a apporté de l'inédit à la littérature contemporaine française. Il a toujours un avis sur toute chose, chronique et intervient non stop quelque soit le sujet, c'est le client rêvé des médias, d'ailleurs il est aussi devenu journaliste. Il a été prof seulement quelques années, mais se sa vision de l'éducation nationale comme un agrégé en fin de carrière, pétri d'expérience. Il vous parle de la gauche comme du foot, bref, tel le Professeur Rollin mais en nettement moins rigolo, il a toujours quelque chose à dire.

Petit rappel de biblio : Bégaudeau à publié cinq livres depuis 2003. Jouer juste, est pour le coup très réussi; Dans la diagonale qui est plutôt raté, Un démocrate : Mick Jagger 1960-1969 qui est pas mal dans le genre mais reprend comme base une anecdote archi connue; Entre les murs qui est un chouette livre qui méritait son prix, et Fin de l'histoire, qui outre son incipit grotesque mettait définitivement à jour le côté petit malin avide de sujet sociétal susceptible de bien vendre.

L'internaute l'aura compris, Bégaudeau, depuis que son crâne ne passe plus les portes (datation 2006), j'ai beaucoup de mal avec. En plus, on a eu un accrochage frontal sur un Salon du livre, il est persuadé que je suis jalouse de son succès commercial, impossible pour lui d'intégrer qu'il existe des auteurs parfaitement satisfaits de faire des expérimentations dans leur coin. Ni qu'il y a des personnes qui sont en désaccord avec sa vision de la littérature.

Passons à cet Antimanuel de littérature, donc. Au premier contact, je m'interroge. Sur la couverture, juste François Bégaudeau. A l'intérieur, il y a écrit "L'équipe" suivi de huit noms. Les illustrations sont attribuées à Xavier Gorce, il ne s'agit donc pas d'une équipe d'iconographes, qu'ont fait ces gens, choisir les textes, écrire la trame de certains passages, effectuer des recherches, on ne sait pas trop. En tout cas, ce livre a bénéficié d'une équipe, et vu le résultat c'est plutôt effrayant. Effrayant de constater qu'ils se sont mis à neuf pour en arriver là.

Je passe sur la structure, le parti pris, la démarche fumeuse (fumiste, aussi, il faut le souligner). Pour ça je vous renvoie au blog de Pierre Assouline (qui, bien qu'appartenant à l'arrière garde ne dit pas toujours que des conneries), et à d'autres papiers très clairs, que vous voyez de quoi il s'agit.

Maintenant que c'est fait, des citations. Parce que c'est le meilleur moyen de saisir l'esprit de ce livre, et de fait, je le crains, celui de Bégaudeau lui-même, que je ne pensais pas aussi vicié par l'arrogance et le mépris. Son rapport à la littérature, en tant que praticien et ancien enseignant en est presque dangereux. Je dis bien presque, parce qu'en même temps, il n'est pas dangereux Bégaudeau. Il ne va pas dans le bon sens, ne défend jamais que lui même et, éventuellement, quand ça lui sert, sa petite bande, a le pouvoir de nuire par son réseau tentaculaire, mais reste juste un symptôme. J'ai été étonnée que Wrath ne voit pas, par exemple, que sur le peu d'extraits de textes qu'on trouve dans cet antimanuel, on puisse tomber dans les pommes en se heurtant à la présence de Joy Sorman, deux livres à son actif que je ne commenterai pas par mansuétude, représentative de rien du tout, si ce n'est que les filles de n'ont jamais de problème pour trouver d'éditeur. Si il voulait une féministe, qu'il aille au moins chercher Despentes plutôt que sa meilleure copine, ça aurait été plus honnête intellectuellement.

Citations, donc j'ai dit.

"Ce faisant, on gardera en tête la sage hypothèse que la littérature n'est pas indispensable, qu'on pourrait sans douleur arrêter là les frais. Démystification, sans doute, mais qui ne vise qu'à la faire redescendre sur terre, là où les gens vivent et pensent". On notera que par là, il bosse pour sa chapelle, vive le roman social. Next.

"Alternatif, ce livre ne l'est que s'il déjoue la contre-productivité de manuels qui, à sacraliser la littérature, en viennent à la rendre intimidante plutôt que désirable". Si quelqu'un a fini ce livre en en concluant que la littérature était hyper désirable en fait, je veux bien me pendre tout de suite. Ce qui en ressort c'est que la littérature occupe une place usurpée depuis que les classiques sont morts, que les écrivains sont des tocards, et qu'à part le roman social tout n'est que sujet à railleries. Je ne sais pas, à l'instar des signataires des papiers que j'ai linké, à qui s'adresse cet objet. Aux djeunz, vu le ton qui se veut drôle et reste d'une lourdinguerie déconcertante. Sauf que les djeunz, j'ai fait le test, ils ne pigent rien aux références, vu que les auteurs classiques ou contemporains cités à la va vite, ils ignorent qui ils sont. Et c'est pas avec le glossaire ("Duras : c'est facile de se moquer." ou "Sarraute : seule femme dans la pseudo-bande du nouveau roman. Sa fille Claude compte beaucoup plus de copines dans la bande à Ruquier"), qu'ils vont apprendre quoi que ce soit, les mômes.

"Triturant le texte pour l'expurger de la langue dominante (transposition textualiste de : classe dominante), je suis Che Guevara. Non plus littérairement et par ailleurs révolutionnaire, mais révolutionnaire en tant que littéraire. Tout cela est si arrangeant que porte ouverte à toutes les poses pseudo-radicales, on connait la chanson et le problème. Poreuse est la frontière entre l'imposture et la subversion. Tel poète contemporain énumérant à toute blinde les différentes variétés de chocolat pour une performance à la MJC de Montreuil : art ou cochon?" Je crois que là, no comment. On notera d'ailleurs que la méconnaissance de Bégaudeau est si grande en matière de poésie contemporaine et de littérature expérimentale que dans son manuel, c'est bien simple, ça n'existe pas. C'est un peu comme la notion de langue, exit la notion de langue. Logique puisque le style c'est un truc de bourgeois inventé pour faire genre et refouler le bas peuple à l'orée des chapitres. Quand à la notion de politique, vu qu'il prend la politique pour le politique, il ne faut pas s'étonner que ça donne ce résultat.

"Imbue d'elle-même. Sous ce jour peu flatteur avons-nous peint la littérature. Or cette pauvresse a élevé en son sein des chevaliers blancs qui la rachètent. Chevaliers noirs, plutôt, en ce qu'ils désarment la morgue aristocratique de la littérature, résistante autoproclamée, debout seule contre tous, brassant du vent et se battant contre des moulins, pour reprendre une métaphore qui chez Cervantès fut d'abord comiquement littérale". Là, Bégaudeau parle de qui, si ce n'est de lui-même, puisque tout cet ouvrage n'est qu'un long et pesant exercice de désacralisation. C'est donc avec Fin de l'histoire ( incipit : "Elle. Arrive. En. Avance.") qu'on rachète la littérature, avec Entre les murs aussi? En vérité, je vous le dis, ce n'est pas le melon qu'il s'est chopé, ce garçon. C'est une hypertrophie comme on en voit rarement. Un véritable cas d'école.

"Zola est-il le premier a faire usage du style indirect libre? Nous l'ignorons et rechignons à prendre le métro pour l'aller vérifier à la bibliothèque François Mitterrand. Nous n'aimons pas la ligne 6, mais souffrons d'espérer sans espoir y croiser Jeanne qui habite à Denfert-Rochereau". Ca, c'est l'extrait le plus significatif que j'ai trouvé. Il démontre combien on apprend rien du tout, tout en mettant en exergue ce petit côté matez bien les enfants comme j'suis un mec trop cool, avouez qu'avec moi on rigole vachement mieux qu'en se fadant Lagarde et Michard.

Je garde pour la fin le passage qui m'a, ça va de soi, le plus interpellé. J'aimerais vraiment, au cas où des tarés s'imaginent comme le fera sans doute Bégaudeau qu'il y a dans ma démarche, y compris celle de ce post, de l'aigreur, une forme d'envie, le désir secret de pouvoir écrire n'importe quoi n'importe comment sur trois-cent pages aux Editions Bréal avec l'aide d'une équipe, qu'on comprenne que le problème n'est pas là. Mais alors pas du tout. Pour rassurer Bégaudeau et ses amis, j'irai jusqu'à préciser que professionnellement tout va très bien pour moi, je ne lorgne sur aucune place et ne rêve pas secrètement d'être adaptée au cinéma, ni parler de foot dans la télévision. Le truc, c'est qu'au bout d'un moment, les conneries au kilomètre, bah j'en peux plus, c'est tout.

"Le polonais est alcoolique, l'écrivain français est nombriliste.
Concept à la notoriété publiciste durable, le nom de code "autofiction" permet d'accéder à cette problématique. Alors que, pris au pied de la lettre, il invite à la fabulation de soi, beau programme, il étiquette aujourd'hui, de contresens plus ou moins volontaires en paresse intellectuelle, et de paresse en malveillance, des écrits centrés sur des peines de coeur et des peines à jouir. Le moi serait donc encore haïssable (Note de l'éditeur : on a reconnu la formule de Pascal. Note de l'auteur : sans déconner?), à croire que la caste intellectuelle n'a pas abjuré une forme de rigorisme chrétien. Pourtant elle aime Montaigne, Proust, Chateaubriand, Céline. Mais voyez-vous, les moi de Montaigne, Proust, Chateaubriand et Céline brassent plus large que les émois amoureux de ces dames, ou les petites pleurnicheries des citadins trentenaires; habité par le souci de l'humaine condition, leur moi accède à l'universel sans quoi il n'est pas de littérature digne de ce nom."

Pas un mot sur Doubrovsky, ça va de soi. Aucune réflexion sur la réappropriation du je dans une société où règne la fiction collective. Juste de l'emporte-pièce, aucune connaissance de l'autofiction qu'il doit réduire à ce qu'il a lu, soit vraiment pas grand chose, sinon, j'insiste, il aurait cité Doubrovsky, et beaucoup d'autres, aussi, qui n'ont pas la trentaine et ne pleurnichent nullement.

Je ne suis même pas furieuse. J'aime quand les masques tombent. Je l'avais pressenti en lisant le collectif Devenirs du roman, ce qu'il y a dedans démontrait très clairement qu'il était complètement à la ramasse. C'est d'ailleurs pour ça que j'étais passé en mode frontal, et que je vais y rester jusqu'à ce que mort s'en suive.

J'ai hâte de commencer mon essai sur l'autofiction, il faut que quelqu'un s'y colle, explique ce qui s'y joue, ça devient vraiment urgent.