#175
Aujourd'hui, j'ai pensé à Monsieur Plutino. Monsieur Plutino était professeur d'histoire-géographie au CES Lamartine à Houilles (78). Nous avions tous, absolument tous, peur de lui. Au point que mon Œdipe se transférait avec vigueur dès que je franchissais la salle 104, entre 1986 et 1988. Je voulais être aimée par Monsieur Plutino. Il était nécessaire que j'en sois la chouchoute, ne serait-ce que pour éviter les coups. Les coups de Monsieur Plutino portaient sur la santé mentale, combo humiliation-cruauté-Cri de l'Italien Enragé. Quand vous vous faisiez défracter le minois par Monsieur Plutino, la population locale en gardait des fissures sur l'os lenticulaire, y compris les CPPN pourtant parqués dans les préfabriqués. Vous, vous en aviez pour au mieux cinq ans sur le divan, au pire pour une connaissance immédiate et infiniment concrète de la honte, du désespoir et de la pulsion suicidaire.
Je vénérais Monsieur Plutino. Il était d'un cynisme qui me faisait tourner de l'œil. A cette époque le cynisme, je trouvais ça terriblement viril et sexy. Un peu comme le pouvoir. Surtout les hommes de pouvoir. J'étais amoureuse de Bud Fox, pas du tout de Charlie Sheen, j'en avais rien à foutre de Charlie Sheen, c'était son personnage qui m'excitais. A 13 ans je kiffais le pouvoir et le capitalisme, je n'avais aucune conscience politique. Les seuls choses qui m'intéressaient c'était le groupe Indochine et devenir la chouchoute de Monsieur Plutino.
Au second trimestre de 4e, Monsieur Plutino nous a fait contribuer à sa thèse favorite en pratiquant un interrogatoire, qui se voulait révélateur. Après nous avoir démontré que d'année en année le niveau des élèves chutait et que nous appartenions à une génération de dégénérés incultes dénuée de toute volonté d'évolution au point de mettre en danger notre propre espèce, il nous a posé une question. Nous devions répondre, les uns après les autres, sans que ne fuse aucun commentaire.
« - Avant, mes élèves, leur rêve c'était de construire un bateau, de faire le tour du monde, ils avaient des projets de vie. Mais vous, vous, votre rêve, c'est quoi ? ». J'étais en passe, après des mois de travail acharné, de détrôner l'inébranlable Séverine Pichard. Mes derniers devoirs d'histoire me permettaient de désormais prétendre au titre de nouvelle chouchoute de Monsieur Plutino. J'étais au premier rang, la première, donc, à y passer. J'ai répondu tout de suite, c'était vachement facile : « Ecrire les paroles d'une chanson pour le groupe Indochine ». Il a haussé les épaules. « J'ai dit un rêve, pas un fantasme ». Je l'avais déçu, profondément. Alors il s'est vengé tout de suite. Je ne sais plus les mots, je me souviens du rythme, du rythme de ses phrases, un saccadé vif, métallique. La musique sèche du pilonnage. Le silence des autres pendant que ça siffle, s'aiguise et tranche en tous petits bouts. Et puis le rire après le sacrifice, le rire des autres, gras, lâche, épais.
Aujourd'hui j'ai pensé à Monsieur Plutino. A beaucoup d'autres, aussi. A tout ce qu'il y a dans La dernière fille avant la guerre, en fait. Aujourd'hui j'ai vécu la phase 1 du fantasme. La phase 2 c'est d'entendre la chanson sur le disque, la phase 3 en concert. Et puis, après, c'est tout. C'est vraiment tout, franchement. Je suis un Sims ayant pour aspiration Ecrire une chanson pour le groupe Indochine. Il peut désormais se passer n'importe quoi, je m'en fous. J'ai la jauge dans le doré, et définitivement. Hou hou.