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Pour Cerisy, vraiment, l'exercice est périlleux. Le poids du contexte, déjà. Les colloques, c'est vraiment pas mon truc. Je ne suis pas une intellectuelle, je ne sais pas théoriser. J'ai lu avec une grande attention l'essai de Philippe Gasparini, mais ça n'a servi qu'à me complexer davantage.
Quand j'étais à la fac, je consultais souvent les actes de colloques de Cerisy. Tous les étudiants en Lettres Modernes ont connu ça, ou alors c'est qu'ils s'étaient inscrits uniquement pour avoir la Secu. L'idée d'y participer me terrifie. Il y a Doubrovsky en personne, Vincent Colonna, Philippe Forest, Hubert Lucot. Heureusement pas le même jour que moi, c'est déjà ça, enfin, c'est ce que je me dis.
Le texte que je vais lire va être consigné dans les actes du colloque sur l'autofiction. Ca veut dire que si je me plante, il restera une trace à vie. Je redoute affreusement d'être la gogole de service.
J'en avais parlé avec Marie Darrieussecq, quand je l'ai rencontrée cet hiver. J'étais déjà terrorisée. Elle m'a dit un truc chouette, que je me répète sans cesse dès que je panique trop. "Tu es écrivain, tu peux faire ce que tu veux". Ce que je veux, pour Cerisy, c'est un texte littéraire, pas une intervention traditionnelle. De toute façon je suis incapable de faire une intervention traditionnelle, pas par pose, mais par manque d'outils.
Ca fait huit ans que je publie. Le sentiment d'usurpation s'est estompé quand j'ai rentré dans ma bibliographie mon treizième livre, et que j'ai reçu la bourse du CNL, celle qui n'est pas simple à avoir. Là, ça a validé le fait que c'était mon métier, ou quelque chose dans le genre.
J'ai commencé à écrire le texte de la conférence, cet après-midi. Le colloque est dans trois semaines, mais j'ai pas tant de temps que ça. L'intervention dure une heure, ça fait pas ma de feuillets. Ceci dit, je suis contente de lire, parce que j'aime ça, les lectures. Alors je me dis que c'est juste un texte, un texte qui s'appelle S'écrire mode d'emploi, et qui raconte comment je bosse. Un peu comme j'avais fait il y a deux ans à la BNF, mais de façon différente, plus axée sur l'autofiction, ma pratique de l'autofiction.
Il y a un chapitre là dessus dans Dans ma maison sous terre. Parce que je me suis heurtée à un problème écriture / vie. Normalement je lie les deux. Je voulais assister à une thanatopraxie, pour un chapitre précis, mais ma psychiatre m'a dit : j'en fais une contre-indication. J'ai longuement hésité et puis j'ai obéi. Elle me promettait la venue d'un nouvel épisode psychotique si je passais outre. J'ai déserté la littérature par crainte que ma vie se barre en couille, je ne sais toujours pas si ce n'est pas de la lâcheté. Ce qui est certain, c'est que, quelque part, j'ai brisé mon pacte de lecture.
Le début du texte pour Cerisy, c'est ça :
"Je m'appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction. Je le dis, le redis, sans cesse partout l'affirme. Je m'écris dans des livres, des textes, des pièces sonores. J'ai choisi de devenir personnage de fiction quand j'ai réalisé que j'en étais déjà un. A cette différence près que je ne m'écrivais pas. D'autres s'en occupaient. Personnage secondaire d'une fiction familiale et figurante passive de la fiction collective. J'ai choisis l'écriture pour me réapproprier mon corps, mes faits et gestes, et mon identité.
Je m'appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction. Je maîtrise le récit dans lequel j'évolue. C'est mon mode de contrôle, de contrôle sur ma vie. La vie et l'écriture, les lier au quotidien. Injecter de la vie au cœur de l'écriture, insuffler la fiction là où palpite la vie. Abolir les frontières, faire que le papier retranscrive autant qu'il inocule. Ca ne m'intéresse pas d'être juste écrivain.
Je m'appelle Chloé Delaume. Je crois que tout le monde l'a compris. Mon prénom est celui d'une héroïne de Vian, décédée fin d'ouvrage cancer du nénuphar. Mon patronyme aussi, je l'ai échafaudé. L'arve et l'aume d'Artaud, sa traduction d'Alice. J'ai dit : ce nouveau Moi ne fera pas que raconter. C'était en 99, mon corps était à la campagne. Bientôt il serait prêt à expérimenter.
Ce sera un témoignage. Je ne théorise pas. Je suis les mains gantées dans mon laboratoire, je manipule le ressenti, les souvenirs, la fiction. Je fais des tentatives, je ne suis même pas dans l'œuvre, juste dans la recherche. Certains objets s'avortent dans des précipités, d'autres résistent mieux à la publication. Je ne m'en préoccupe pas. Je les défends à peine. Seuls m'importent processus, tuyauteries, protocoles. J'explore, un point c'est tout.
Je pratique l'autofiction. J'utilise, comme mes pairs, le vécu comme matériau. Dans mon laboratoire je suis organisée, le passé à la cave et sur les étagères chaque souvenir étiqueté s'avère prêt à l'emploi. La mémoire est menteuse, la moindre réminiscence est toujours reconstruite, je ne fais confiance qu'au verbe pour en extraire toujours l'initiale quintessence. En médecine chinoise, le cœur est relié à la langue.
Parfois la vie suffit à nourrir le procédé. Parfois la vie précède, la vie marque le corps et le corps retransmet. A la langue d'effectuer le travail de conversion. Les mots comme la syntaxe doivent rester organiques. Je ne crois pas aux vertus de l'imagination."