
#151
J'ai trouvé mon titre. Enfin, c'est Aurélie Sfez qui me l'a trouvé. Aurélie, c'est elle qui compose les pièces sonores qui vont avec certains chapitres du roman. La notion de musique et de voix, c'est très important dans ce livre. Au début, on devait faire un cd avec le bouquin, finalement on va mettre les morceaux en mp3 téléchargeables via une très jolie page sur le site de l'éditeur. Que les lecteurs prennent l'habitude qu'un roman renvoie poteniellement à des url, ça me plait bien.
Ce ne sera pas juste une pièce, un document qui se greffe sur la narration, comme dans le cas de J'habite dans la télévision. Tous les morts rencontrés ou presque ont leur thème, on peut entendre leur histoire par le biais du piano, des drones, du violoncelle. Le lecteur doit entendre. C'est capital pour la cohérence de l'objet.
Le livre sortira en janvier, au Seuil, chez Fictions & Cie. Ca fait sept ans que je connais Bernard Comment, j'ai déjà travaillé avec lui à de nombreuses reprises lorsqu'il s'occupait des Fictions à France Culture. Je sais que c'est l'éditeur idéal pour mon projet, et de façon générale la personne la plus à même de comprendre comment je fonctionne. Je ne voudrais pas que l'on s'imagine que j'ai été maltraitée chez Verticales, que j'estime le taux de Néantisateurs trop élevé dans leur catalogue (car par pitié, voyons ailleurs, à même niveau c'est tellement pire), que je me suis engueulée avec l'équipe, ou que je remets en cause leur démarche, leur cohérence, ou leur éthique. J'ai toujours pour eux un infini respect, et sortirai d'ailleurs un autre livre chez eux d'ici fin 2010. J'ai juste envie de bosser avec Bernard Comment. Ce n'est pas plus compliqué que ça, n'en déplaise à ceux qui s'ennuient.
Le titre du roman sera : Dans ma maison sous terre. Aujourd'hui j'ai appris qu'il y fait en permanence 13°.
J'ai retravaillé le début de ma pièce pour la Ménagerie de Verre. Je l'ai fait lire à Anne, ma comédienne, ça n'allait pas du tout. Eric Arlix m'avait dit aussi que les premières pages, ça n'allait pas. J'ai décidé de changer d'optique. La pièce sera les 50 minutes qui suivent le réveil d'Adèle après une TS, dans la chambre d'un HP. Elle attend le médecin, et se prépare à ce qu'elle va devoir lui dire. C'est une sorte de répétition. Je pense que je vais garder cet axe désormais. Il risque d'y avoir beaucoup de versions de beaucoup de séquences d'ici mars. Le théâtre, c'est franchement ce qu'il y a de plus dur à écrire. Je pensais qu'un monologue serait moins ardu, mais pas du tout, limite au contraire. Parce qu'une fille seule sur un plateau, si le rythme n'est pas soutenu, c'est un passeport pour la cata.
Eden matin, midi et soir :
"Hier soir, j'ai voté la mort. Je me suis longuement concertée et dedans on était d'accord, toutes d'accord, pour une fois. La mort et qu'on n'en parle plus. Qu'on ne parle plus de moi et qu'on ne parle plus tout court. Je n'en peux plus que ça parle autant à l'intérieur, ça charrie des migraines, ça ne s'arrête jamais, sauf pendant mon sommeil, tout du moins je présume. Je n'aime pas tellement dormir, c'est à cause des cauchemars, je les connais par cœur, il n'y a jamais de surprise. Les mêmes murs, les mêmes ombres, le papier peint piqueté. Je finis toujours face au miroir en train de me décomposer.
J'ai des cachets pour me faire taire, ça n'a jamais rien résolu. Quand je ne m'entends pas, je ne jouis pas du silence, je me retrouve toute seule, je ne sais plus quoi faire, je ne suis pas faite pour faire, si ça se trouve ça arrive. Il y a des gens pour faire et d'autres faits pour rien. Je dois être de ceux-là. Modelée antimatière.
Le moindre geste j'ignore lequel, lequel effectuer et comment. La spontanéité : une donnée étrangère, parfaitement étrangère, toujours des pourparlers et ensuite j'exécute. Ma voix est collégiale, elle éclot par ma bouche. Parfois je réalise que je ne suis que le corps, le corps d'Adèle Trousseau, 28 ans, 47 kilos. Peut-être sa conscience aussi. Une conscience fragmentée, mais sa conscience quand même. Qui à chaque seconde recense tous ses choix en autant de possibles qui s'expriment et s'incarnent et se démultiplient.
Je ne suis pas schizophrène, je n'entends que moi dans ma tête, simplement je suis plein. C'est comme si chaque pensée avait son timbre à elle, son grain particulier et son argumentaire. Je ne peux pas agir ou prendre la parole avant que la discussion ait été menée à terme. Aucune interaction avec l'extérieur avant que oui mais non cela dit néanmoins je vous ferais remarquer non mais ça va pas bien sûr que si mais enfin souvenez-vous la dernière fois que excusez-moi mais finalement on lui répond quoi au concierge. Heureusement que ça va très vite, personne ne se rend compte de rien. Mais moi, ça me fatigue, le battement incessant, le twist des neurotransmetteurs. C'est pour ça que je la limite, l'interaction avec l'extérieur.
Hier soir j'ai voté la mort, mais je ne suis pas dépressive. J'ai juste pris le temps de réfléchir, et réfléchir, je m'y connais. On a fait un colloque, 74 intervenants. Sans compter les pulsions, les pulsions ça ne compte pas, ça ne sait pas cogiter. L'ennui ne mérite pas d'être vécu, c'est à ça qu'on est arrivé, l'ennui ne mérite pas d'être vécu. Et n'en déplaise aux névrosées, souffrir ça ne diverti pas. Si l'on prend divertir au sens de détourner de ce qui occupe, ça va de soi. Lorsque plus rien n'occupe, l'agonie se fait sœur d'une gluante léthargie, on ne se sent vivant que parce qu'on respire mal. Je ne voulais plus de ça, la survie organique tenaillée de douleur jusqu'aux creux alvéoles.
C'est ce que je vais lui expliquer, au psychiatre. Il ne devrait plus tarder, la blouse suit le réveil, c'est dans le protocole. Il va falloir se présenter. Lui raconter ce qu'il se passe et ce qu'il s'est déjà passé. Ca promet de durer longtemps. Sauf qu'en fait, non, comme d'habitude. Il ne restera qu'un quart d'heure. Après, le temps qu'on me gardera, je le verrai une fois par jour sauf les week-ends, vingt-cinq minutes dans son bureau. Il me prescrira des gouttes jaunes, un antipsychotique lilas et une kyrielle de comprimés de formes oblongues, d'un blanc de talc. J'aimerais que cette fois on me laisse tranquille. Je ferais mieux de répéter."