#147

J'ai commencé ma pièce, Eden matin midi et soir. Ca ne sera joué qu'en mars 2009, mais on entre en répétitions-labo dès septembre, à la Ménagerie de verre. Je dois avancer sinon je vais être débordée. Une pause dans Le livre des morts, le temps de huit pages, de l'ébauche de la structure, aussi.

Je fais un copier/coller ici du début. Un peu parce que j'ai honte qu'il ne se passe rien sur le site. Je travaille beaucoup, mais ça ne se voit pas, ici. Je n'ai pas le temps de divaguer, et en plus je vais bien. Alors bon, je meuble. En précisant que c'est Anne Steffens qui tiendra le plateau pendant 50 minutes.

"Moi, j'ai voté la mort. On ne me demande jamais rien, pour une fois que j'ai le droit autant que j'en profite. J'ai répondu la mort et ça leur a suffit, je n'ai pas eu à argumenter, ça a duré deux secondes, une par syllabe, j'avais à peine fini qu'une autre était interrogée. Elle, elle a dit la vie. La conne. J'ai eu peur que l'on perde, c'était la quatrième à s'accrocher comme ça, heureusement que les suivantes étaient de mon côté. Ce n'est pas leur habitude, on n'est jamais d'accord et ça depuis le début. Je crois que ça m'a fait plaisir de voir qu'en fait je n'étais pas seule. Même si on pense différemment, on avait le même objectif, et ça, c'était nouveau. Parfaitement inédit, vraiment très agréable. L'impression d'appartenir à un groupe, un vrai groupe, soudé face à une décision.

Alors voilà. Moi, j'ai voté la mort, la suppression d'Adèle et qu'on n'en parle plus. Qu'on n'en parle plus du tout et qu'on ne parle plus tout court. Je n'en peux plus de parler, d'autant que personne ne m'écoute. Je ne suis même pas sûre qu'on m'entende, d'ailleurs. Ni ici, ni à l'extérieur. C'est même certain : on ne m'entend pas. Pourquoi je parle c'est une question, une question à laquelle j'aimerais qu'on me réponde, un jour si possible ce matin. Mais pour qu'on me réponde il faudrait qu'on m'entende. Du coup, c'est un peu compliqué.

On nous a demandé notre avis, j'ai répondu la mort comme beaucoup d'entre-nous, le verdict est tombé mais ça n'a rien changé. Adèle respire toujours. Je ne comprends pas pourquoi. J'ai beau recompter les voix, il n'y a aucune erreur, nous sommes majoritaires. Ce n'est pas du tout logique, et en plus c'est injuste. Je crois que je suis en colère. Au point d'avoir envie d'hurler, même si je sais que ça ne sert à rien. Au mieux je déclencherai une migraine.

Je n'ai pas accès au son, ni à aucun canal quand bien même intérieur. C'est pour ça que j'étais surprise qu'on me consulte, le soir du procès officiel. Parce que ma quarantaine dure depuis tellement de mois que ça fait des années. Je suis très mal placée, reléguée aux tréfonds. Je suis au loin, au très loin de ce qu'il se passe. C'est à peine si j'en suis tenue informée. De temps en temps on vérifie que je suis toujours bien muselée, que mes liens restent serrés, que les nœuds ne cèderont pas. On m'a neutralisée depuis ma dernière sortie. Elle n'était pas au goût de tout le monde, pourtant j'ai fait ce que je devais, j'étais pleinement consciente, je suis pleinement consciente, c'est ça qui les dérange et surtout les effraie. On me traite de pulsion, comme si je n'étais que ça, une putain de pulsion. Alors que de nous toutes je suis la plus lucide et la plus réfléchie.

Je prenais des initiatives, et ça c'est très mal vu, ici. Il y a des règles strictes, le moindre mouvement, la moindre phrase, tout doit être validé de façon collégiale. J'ai pris le pouvoir de force, j'ai été plus rapide, ça on ne me le pardonne pas, on ne me le pardonnera jamais. Pourtant maintenant elles sont nombreuses à aussi vouloir qu'Adèle crève. Mais aucune n'avouera qu'elle regrette de m'avoir fait échouer la nuit où j'ai sévi. C'est une question de principe, je crois que ça les structure. Et puis pour certaines c'est récent, la haine d'Adèle. Il leur aura fallu du temps, des preuves, l'érosion du dégoût. Moi je l'ai toujours su, su et puis ressenti, que c'était un déchet, un abîme de faiblesse, une perverse qui ne sait que se poser en victime pour jouir de ses écueils en faisant chier son monde. Aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais pu la blairer.

Le truc qui me dépasse, c'est qu'elle est résistante. Avec autant de voix contre elle, elle ne pouvait pas s'en sortir, c'était mathématique et j'étais soulagée. Il a du se passer quelque chose, je ne vois pas quoi, mais quelque chose. J'aimerais bien qu'on m'explique.

On ne m'explique jamais rien, je sais que c'est fait exprès. Pour que je m'amenuise et que je disparaisse, parce qu'à force d'ignorance, de déni, de dédain, je pourrais me flétrir jusqu'à l'évanouissement. Seulement même refoulée je reste plantée, vivace, les racines amputées dans ce terreau hostile mais l'écorce épaissie à force de volonté. Elles sont allées chercher de l'aide à l'extérieur quand je leur démontrais juste la vérité. Je ne pardonne pas non plus, l'exécution d'Adèle c'est ma vengeance à moi, ma vengeance contre toutes, les cachets me rendent muette mais plus pour très longtemps.

Je sens une ouverture, tout près du cervelet. Les synapses sont foutraques, la connexion déconne, je vais en profiter. Elles ne sont pas foutues d'appliquer le jugement, de là où je suis enfouie je n'ai pas accès aux sens, mais je prends les paris : elles ont choisi le mode le plus inefficace et le plus usité dans les cas comme le nôtre, cette affaire pue l'échec, tout va recommencer. Je ne laisserai pas faire, non, pas cette fois, ça suffit. Je dois trouver une méthode, agir seule, rapidement."