#129

Ai achevé le très beau livre de Michèle Dujardin, Abadôn, sorti dans la collection Déplacements dirigée par François Bon, en même temps que le dernier Jérôme Mauche (que je n'ai pas encore commencé, mais il a l'air trop bien, de toute façon, Mauche c'est trop bien en général).

C'est un texte ultra poétique, alors la meilleure façon d'en parler, c'est comme d'habitude un extrait :

"Et bleu est je et le brouillon la non-mesure, au sable premier aspiré retenu, et traces de glu ce faufil sur la mer, la nuit, entre les corps désembrassés la nuit cette couture, et la croix, le sel, la différence, alors qu'aux cuisses crque un silence de colle, et que, dans la rature dénouée l'espace même de la fuite s'évase, et s'ouvre bleu

et bleu est seul, et mauve, et sans écriture, aveugle et nu ruban filé inerte encore, traçoir des pauses, des vides, les absences de la mer ce pli même ce faux pas, les nuits du navire je brisé de coque brisé de mât, bleu, grince et vieux, rouille comme sang par saccades s'effondre, ce tombeau que le ressac descelle, au minuit losangé de la cuisse une figure du vertige, et l'autre, elle, avec la mer, aimer c'est traquer infiniment chercher me fouille, plus nue que bleu l'écorché le navire, la nuit, à la proue nos transis de nuits lisses et noires, et sans paupières à jamais couverts, et bleu est seul, de hasard, innombrable

la ligne d'horizon bleu-noir, et cette étroite baie d'où coule, immédiait, ma vive, le sang, de mes grandes feuilles à petits carreaux, de ma grande feuille à vif dans la résille des bleus, et la mer, glissée menu sous la courbature de la nuit, long de mes feuilles la nuit, fragment des bleus, du grand alambic des bleus ce plain-chant d'écriture, allège, ourle, défait, engendre le sursis dans la sueur et la morsure, du rond des seins à jamais nus, et l'appel même le nom, la dérive des cris ce grincement sur le cahier, au fer des spirales raclées, infiniment raclées à la mine bleu-noir

et parler bleu c'est l'impasse taillée à la racine du voyage, l'exil avant la course, l'épuisement, la corruption, la face morte du voyage, parler bleu en lui-même se dévide, enferme et répète la fugue, les ruines circulaires, bleu, l'intense le coeur du songe, comme saisir la nuit par les ailes"