#113

Habituellement, Marie Darrieussecq, je m'en fous un peu. Jusqu'ici à part White, j'ai rien aimé du tout, voire je détestais franchement. D'ailleurs en regardant de plus près sa biblio, je me rends compte que j'ai pas tout lu, j'ai fait l'impasse en 2005 et 2006, Le Bébé c'était pas possible, tellement pas possible que je me suis dit stop, son travail c'est définitivement pas pour moi, poursuivre ne sert à rien à part à effrayer les chats en jetant des livres contre le mur.

Hier après midi je suis allée aux Cahiers de Colette pour faire quelques courses de rentrée. Le Danielewski, entre autres. Pour le reste du français, je ne lis rien dans le texte, je peux donc rien vérifier, je me méfie des traductions sauf si elles sont faites par Claro, ce qui limite le périmètre.

Colette et son collègue m'ont dit : le dernier Darrieussecq est bien, vraiment bien, il faut que tu le lises. J'ai répondu c'est pas ma came en faisant une moue explicite, Colette a eu l'air étonnée, presque choquée, enfin pas choquée-choquée, mais surprise. J'ai eu l'impression d'avoir dit quelque chose de très déplacée, presque impolie. Pas aussi impolie que de dire du mal d'Angot dans sa boutique, parce que là elle peut s'énerver, mais de toute façon ça m'arrive assez rarement de dire du mal d'Angot, à part l'an dernier, non je mens, depuis quelques années je suis moins convaincue, il arrive même d'être infiniment déçue, mais il suffit de relire quelques lignes de ses pas si anciens, Peau d'Ane par exemple, ou même L'usage de la vie, pour se dire que c'est pas grave, que son oeuvre est en cours, que c'est le mauvais côté du vrai contemporain, c'est excitant de suivre livre à livre, année après année, mais l'ordre de lecture chronologique est rarement pratiqué avec les auteurs morts, et ce n'est peut-être pas pour rien. Et puis de toute façon, le premier qui ose avancer que Vu du Ciel ne figure pas dans la liste des dix romans les plus importants de la décennie passée, et qu'il n'a pas révolutionné la notion d'autofiction, je lui pète la gueule.

Je le sais d'expérience, parfois, pour ne pas dire souvent, quand je m'exprime en tant que lectrice, parce que je ne suis pas dans le cénacle des confirmés par la République Bananière des Lettres, le fait de critiquer des auteurs qui ont pignon sur rue, dont le travail est infiniment plus reconnu que le mien, c'est pas très bien interprèté. On n'a pas le droit de rester une lectrice exigeante, aux goût psycho-rigides, quand on pratique soi-même. Ou alors faut pas le dire. A moins que les objets contestés soient pondus par des gens beaucoup plus âgés que vous, et du sexe opposé. Ou bien, ça va de soi, morts. Et encore, ça dépend desquels.

Je peux exprimer en toute quiétude ma répulsion et mon mépris profond pour moult vieux grigous, jamais personne ne relève. Au pire, lorsque j'étais plus jeune, on prenait ça pour une bravade, un trait un peu forcé pour se distinguer de ceux avides de filiations et surtout d'adoubement. Toucher à une romancière bien en vie, par contre, c'est un problème. Parce que j'ai inéluctablement écrit moins de livres qu'elle, que j'ai eu moins de presse, moins de publications poche, moins de notoriété, de prix, de chiffres de ventes. Les gens trouvent ça louche, toujours, au moins un peu et quelque part.

Il y a quelques années, j'étais invitée à une sorte de festival horrible avec Camille Laurens et Catherine Cusset. Soit dit en passant, les organisateurs ont logé Camille Laurens dans un trois étoiles, Catherine Cusset dans un hôtel normal, et moi j'ai eu une chambre d'hôte. Ca arrive très souvent, ce genre de chose, justement parce que la République Bananière des Lettres aime souligner la hiérachie. Du coup j'ai lu des livres de Catherine Cusset, et quelques mois plus tard, lors d'un autre festival où j'étais dans un hôtel correct vu que j'avais eu le Prix Décembre entre temps, quelqu'un dans le public m'a demandé si j'avais lu Confessions d'une radine, et si je considérais que c'était de l'autofiction. J'ai poliment répondu que oui, je l'avais bien lu, mais qu'avant de se demander si c'était de l'autofiction, il serait peut-être judicieux d'intégrer le fait que les chroniques de Biba ou de Marie-Claire n'ont jamais eu grand chose à voir avec ce truc qui s'appellait la littérature. Durant le dîner qui suivit, plusieurs personnes ont insinuées que Catherine Cusset étant chez Gallimard, et moi chez un petit éditeur, qu'elle vendait grave et moi pas du tout, la franchise n'avait rien à voir avec ma réponse, j'étais envieuse un point c'est tout. C'est quelque chose de très pénible, une sorte de malédiction. Comme si le fait d'écrire des livres impliquait qu'on ne savait plus lire, qu'on ne pouvait plus avoir de goût propre, et plus aucun discernement.

L'an dernier, j'ai émis plus que des réserves sur une publication collective qui se penchait sur les enjeux actuels du roman. Confrontation en tête à tête avec un des chefs de la revue. Impossible d'être dans mon droit, ni mon droit de lectrice, ni celui de praticienne. Mes positions, à en croire l'interlocuteur, n'étaient motivées que par l'aigreur. L'aigreur de ne pas être dedans. Le type était vraiment sérieux. Je ne sais pas quand ça s'arrêtera, et si ça s'arrêtera un jour. A partir de quel âge ou de combien de bouquins, de collaborations, les gens cessent de voir de l'envie, de la jalousie, leurs propres névroses et dynamiques quand on affirme qu'on est contre. Dans ce milieu, faut pas être contre, faut être globalement wannabe et excess conviviality sinon on le paie très chèrement. Ca me rappelle Lydie Salvayre, Lydie Salvayre qui l'ouvre tout le temps. La fois où dans une interview elle avait dit que Marc Weitzmann écrivait comme Anatole France. Il me semble que c'était dans le Monde, ou dans Libé, je ne sais plus bien. Ce qui est certain, c'est le résultat. Des années de punition dans les Inrockuptibles, des années de papiers violents juste motivés par cette seule phrase, et pourtant, très franchement, relisez Anatole France, elle avait foutrement raison. Cette année je doute qu'elle est besoin de remettre la moindre pendule à l'heure. Portrait de l'écrivain en animal domestique, c'est la plus évidente réponse face à la putassière démarche du poids lourd de cette rentrée. Elle est trop forte, Lydie Salvayre. Et non, elle n'exagère pas, vraiment pas, il faudrait que les journalistes arrêtent de souligner l'outrance, c'est eux qui ne sont que des couilles molles, le lecteur est moins pleutre qu'eux.

Je disais donc : Marie Darrieussecq. Bah Tom est mort, c'est vachement bien. Pas sûr que ça m'arrive encore de prononcer, d'écrire cette phrase, alors il faut en profiter : J'ai aimé le dernier Darrieussecq. Et du coup je comprends rien à la polémique à la mode. Limite, ça me fous les jetons, cette affaire.

De Camille Laurens, y a que Philippe et Le grain des mots que j'ai aimé. C'est mieux, je me sens moins concernée. Si j'étais fan de Camille Laurens, je psychologiserais sûrement afin de lui trouver des excuses. Si Linda Lê partait en vrille, je serais capable de suivre sans me poser de questions, je me connais, en suis certaine. Mais là j'hallucine et c'est tout.

Parce que c'est juste incohérent. Reprocher à Darrieussecq de faire un roman sur un enfant mort, du point de vu de la mère, sans avoir vécu personnellement ce qui se joue dans le récit comme l'écriture, c'est totalement absurde. Mais c'est bien de ça qu'il s'agit. De monopole de la douleur. De la suprématie de l'autofiction face à la thématique du deuil. Pourquoi ne pas s'en être pris à Philippe Forest tant qu'on y est. Il y a un copyright sur les enfants morts, maintenant. Faire la liste des romans non autofictifs sur le deuil de l'enfant depuis, disons, le XIXe (avant c'était monnaie courante, les parents, quand bien même auteurs ne s'en trouvaient guère affectés), et se demander si quand même, elle ne serait pas un peu toquée sur ce coup-là, Camille Laurens. C'est quoi le prochain stade? Brigitte Giraud qui interdit tout livre sur la mort du conjoint, à moins d'une attestation du crématorium? Moi qui fait un procès à Lesly Mess, ancienne Lofteuse, pour avoir publié Mon père a tué ma mère, livre tellement marquant que j'arrive d'ailleurs pas à dégotter le moindre lien sur internet? Faut quand même arrêter le délire, c'est pas tellement sain ni sérieux.

Idem pour les reproches sur le plagiat, psychique ou non. La mort d'un enfant, comme toute thématique lourde, ça a ses motifs, inexorables et récurrents. Dont ceux que Laurens cite, l'impasse ne pouvait pas être faite, il s'agit de lieux communs, de métaphores, d'images obligatoires, qui s'imposent vu le sujet. Le deuil a son corpus, commun à tous les livres, la tombe, la mère-tombe, si Darrieussecq ne l'avait pas traité à un moment donné, le livre ne serait pas complet, pour ne pas dire crédible. En plus dans le bouquin Tom est mort à 4 ans et demi, ce n'est pas un nourrisson, j'ai relu Philippe avant de rédiger ce post, je voulais vraiment être de bonne foi, je le suis, Darrieussecq est victime d'un procès ubuesque, je détesterais être à sa place, ce qui lui arrive est odieux. Lynchage en place publique, repris à la radio et même à la télé, en pleine rentrée, avec la sortie des fantômes du placard, déjà très discutables, d'ailleurs les fantômes. Faudrait peut-être qu'un jour les écrivains soient conscients qu'ils ne peuvent plus rien inventer, question histoire, plus rien, ça ne se joue que dans l'écriture, tout a déjà été raconté, souvent bien avant et bien mieux, c'est pour ça que c'est si peu important dans un roman, l'histoire. Juste un prétexte et puis c'est tout. Comprendre qu'il n'y a pas de notion de propriété dans la littérature, pas de sujet singulier, aucune thématique vierge. Et surtout aucun droit à poser une pancarte : ici est mon champ clos, prière de ne pas y labourer.

Si on se penche sur l'arrière-boutique, et tout ce qui se passe dans la République Bananière des Lettres n'est lisible qu'au regard de l'arrière-boutique, on comprend mieux. Camille L., auteur star de chez POL est furieuse après Marie D., auteur star de chez POL. L'éditeur refusant de brûler la Marie sur le bûcher des méchantes goules, bien que comprenant que la thématique traitée la perturbe, elle claque la porte. Camille L. est sur le marché. Combien ça pèse sur le marché, Camille Laurens, je vous le demande. Matez le CV vous devinerez. Sans oublier les traductions. N'oubliez pas non plus qu'elle fait désormais partie du jury du Fémina. Observons à présent l'espace qui lui a été offert pour exprimer son mécontentement. Mécontentement qui a dû être drôlement attisé pour que ça donne un texte aussi accusateur, tellement violent que c'est l'évènement de la rentrée, ce qui assure à la revue buzz et bonnes ventes. Attendu qu'en 2004 un premier rapprochement a été effectué en vain, Camille Laurens étant trop attachée à POL pour être complètement débauchable. Attendu que Nathalie Rheims publie cette rentrée un livre calibré pour le Fémina. Je pense que nous pouvons affirmer, et cela en toute objectivité, que Léo Scheer, des fois, c'est juste un pur génie.