#106
L'autofiction, telle que je la pratique, ça doit marcher dans les deux sens. Si l'écriture ne devient pas un matériau de vie, je ne suis plus un personnage de fiction, et je ne m'écris plus qu'à moitié. Il faut que les livres aient une incidence, quitte à la provoquer un peu. C'est ce qu'on a fait avec le baron, dans sa galerie la semaine dernière.
Ca s'appelait Trois jours cette semaine, c'était une extension humaine de La dernière fille avant la guerre. L'idée était très simple. La galerie était vide le mercredi, 15h. Le vendredi à 18H elle devait être remplie de photos, de dessins, d'objets concoctés par des fans d'Indochine pour que la lecture intégrale que je donnais du bouquin ait lieu dans un petit temple, dont la ferveur ne serait pas feinte. Entre temps, de 15h à 21h, j'accueillais les fans anonymes. Je n'avais aucune idée de ce que ça donnerait. La seule chose dont j'étais certaine, moi qui n'aime pas trop voir des gens, pour ne pas dire moi qui vais pleurer dans les toilettes quand y a trop de gens, c'était que je n'aurais pas peur d'eux et que je pourrais communiquer. Vraiment communiquer. Voire échanger tout court. Le truc qui n'arrive jamais avec le lecteur lambda sur un salon ou dans une librairie. Se faire curieuse d'autrui quand autrui ne peut pas blesser, ça a joué aussi, je sais bien. N'empêche que ça restera mon meilleur souvenir de post-publication. Je bénie Alexandre Civico de m'avoir proposé de travailler pour sa collection. Sans sa proposition, pas de bouquin, sans bouquin pas de Mycroft, sans Mycroft, etc.
Dresser une cartographie interne du fan indochinois, Nicolas Martin s'y est essayé, on aura le résultat dans une semaine, dix jours, sur le site de Mycroft. En attendant je sais la faille, et toujours Indochine l'unique refuge, stable, clôt et doux. La boule à neige, j'avais raison.
J'ai rencontré des très jeunes gens. Des jeunes tout court, aussi. Des enfants plus ou moins perdus, on a tous le même Peter Pan. C'était joli, sain, frais, sincère. Quelque chose de brut, de direct, sans aucun parasite social, culturel, générationnel. Une expérience très singulière. Parce que bien sûr une expérience, mais qui modifie les tissus. J'ai envie d'être copine pour de vrai avec certains. Le problème c'est que je suis une amie de merde, qui dit bonjour tous les deux mois. Mais dans quelques semaines j'aurais plus de temps, moins de travail, et là je vais pouvoir passer des heures avec, une journée ou un soir. Une extension humaine, la fiction qui tricote une extension humaine. Je suis tellement surprise par le précipité. Je voulais quelque chose mais je ne sais jamais quoi sinon c'est une recette et c'est moins amusant.
Dans le labo, ça carbure sec en ce moment. Mon chaudron principal contient un livre-jeu, je suis à la moitié de la préparation, il me manque encore beaucoup d'ingrédients. Je suis contente de me remettre à touiller en huis clos, ça me manquait un peu, travailler sur ce manuscrit. Je dois l'écrire par fragments, à cause de la structure. C'est très particulier et assez différent de d'habitude, du coup. Par moment c'est très fluide, à d'autres je me perds et je casse la cuillère, je dois faire gaffe aux temps utilisés, les choix à faire sont liés à des problématiques que je ne rencontre pas d'ordinaire. C'est pour ça que je dois m'enfermer, un livre-jeu c'est compliqué à fabriquer, impossible de se dire ce soir j'ai pas d'idée alors grattons une croûte et laissons le lyrisme dégouliner tout seul. Ca ne marche pas du tout, et en plus faut faire gaffe à ce que ça ne soit jamais porté à ébullition, sinon ça a un goût de réchauffé.