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En vérité, je vous le dis, chez Mycroft, c'est de pire en pire, donc ça va de soi de mieux en mieux. Depuis que petit lieu existe, on s'amuse un peu comme des fous. Moi surtout par procuration, mais ça va changer en avril. Enfin si je pouvais sortir de chez moi à part pour le travail avant avril, j'avoue que ça m'arrangeait aussi.
On peut tous faire ce qu'on veut, chez Mycroft. Le baron est un lutin marteau. Alors quand il m'a demandé y a une heure si je voulais bien faire une lecture de La dernière fille avant la guerre, je me suis dit tiens, youpi, je peux. Faire ce que je veux donc n'importe quoi. N'importe quoi ça veut dire excatement ce que je veux qui ait un rapport à.
Du coup ça va être terrible. Trois jour par semaine mi-avril. On va tapisser la galerie de posters d'Indochine, si possible des très vieux qui datent de OK et Podium. Ce qui est chiant c'est que même moi, avec tous mes déménagements, j'ai plus aucun de mes dossiers. Mais on trouvera une solution. Faut qu'on trouve des gens que ça amuse de fabriquer des trucs sur Indochine, des objets super kitch, de l'arte povera, des remixes de morceaux, des textes à lire, des chansons à reprendre, peut-être même un karaoké. Un blocage sur Indochine, point. Trois jours. Mercredi et jeudi dans l'aprem; vendredi 13 : 18-21h. La je ferai ma lecture, mais entrecoupée des morceaux du groupe que je cite. Seigneur(s) que ce sera rigolo. Bon. A mon avis, on va être quinze, en comptant mon mari et ma meilleure copine. Mais pour moi, c'est un super chouette cadeau du baron.
Et puis pour le vendredi, ça va me changer des lectures de base en librairie, parce que sur cet objet là, je crains que ça ne soit très étrange, les lectures que je vais effectuer. Je m'imagine chez Colette avec le public de Rambuteau qui vient par habitude écouter ce qu'il s'y passe.
"Bonsoir.
Je m'appelle Chloé et je suis indochinoise depuis 23 ans. J'avais dix ans quand j'ai commencé, c'était dans un camping, l'été de la mort de ma mère. J'ai d'abord écouté en cachette, sur des transistors qui traînaient, pendant des fêtes. Au retour des vacances, je crois que c'était déjà trop tard. Le 45 tours, l'album, les suivants, les maxi, les remix, les pirates. Ca a duré comme ça toute mon adolescence. Le réveil sonnait à peine qu'il me fallait ma première chanson. Quelque chose de fort, si possible. Avec beaucoup de synthés dedans.
Ca m'apaisait autant que ça me rendait forte. Comme du ciment qui m'engrossait, affermissant les fondations. Je n'étais qu'un drame iodé, soudain l'épique m'envahissait, pulsations, neurotransmetteurs. C'était devenu vital, plus que les lexomils.
J'ai essayé d'arrêter une première fois à l'âge de quinze ans. J'en étais aux quatre premiers albums plus le concert par jour. Et ça pouvait être plus, beaucoup plus. J'avais toujours mon walkman et des cassettes sur moi, je ne pouvais pas effectuer le moindre déplacement sans être soutenue par la voix de Nicola. J'avais besoin d'un morceau entre chaque cours, je m'isolais fréquemment, dans les toilettes ou sous le préau. Je n'ai plus jamais été à l'heure.
J'ai modifié mes habitudes et mon réseau social, rompu avec mon petit ami quand il m'a conseillé de réduire. La scène avait été violente, j'ai bien failli l'émasculer. Ma vie ne tournait qu'autour de ça, rien d'autre n'avait d'importance. Je retrouvais dès que possible les six mêmes personnes, ça commençait par des singles, et très vite ça dégénérait. Le samedi, l'intégrale en boucle jusqu'à ce que le dernier d'entre-nous s'écroule, vers sept heures du matin.
Dans mon entourage, y compris scolaire, on déplorait les symptômes de ce qui ne me semblait pas être une maladie, puisqu'elle n'était nullement répertoriée dans le Dictionnaire Psychiatrique de la bibliothèque de Houilles. Je percevais les effets secondaires, cela dit. Je ne fonctionnais plus que par analogies, une seule issue à l'escalier, le moindre mot clef un stimulus, tous les chemins menaient à Saigon. J'avais de soudaines pulsions, des tiques incontrôlables, un besoin viscéral de citer Indochine à longueur de journée. Une ramification syndrome de la Tourette, certains ont tenté de m'aider mais je leur conseillais vivement de pratiquer la sodomie passive sur le dernier Michael Jackson.
J'ai eu ma première crise de manque pendant un repas de famille, ma tante m'a surprise sous la table en train de chanter 3ème sexe. Quelques jours plus tard, je relatais l'incident à ma meilleure amie de l'époque, dans une lettre. C'est en inscrivant sur l'enveloppe Kao Bang Rodriguez suivi d'une adresse à Chatou que j'ai pris conscience du problème, et du rôle qu'y tenaient mes fréquentations."
Il serait trop content le public de chez Colette. Après Cadiot ou Bouvet, la truffe indochinoise.
En vérité, je vous le dis heureusement qu'il y a Mycroft pour qu'on puisse rester cohérent.