#85

23 août donc ça y est. Ca ne relève plus du buzz, les premiers papiers tombent. Pas les vrais papiers, pas ceux de fond. Des notules dans des féminins, dans les magazines des annonces. C'est vraiment très bizarre, je le vis chaque fois différemment, mais cette année il y a un truc, un truc qui rend les choses infiniment moins lourdes.

J'ai été très fébrile, quelques heures paniquée, ci et là j'accumule je dirais un jour et demi. Un jour et demi disséminé, des cycles brefs, par dix minutes. Je n'ai pas guetté, je ne guette pas. J'attends en faisant autre chose, c'est presque comme si je n'attendais pas, du coup.

Ca me surprend vraiment, parce que je suis investie, c'est clairement pas le problème, je suis sincèrement touchée par les retours quand ils viennent, je me renseigne sérieusement pour chaque invitation, je vérifie avant d'accepter, je tente de m'organiser au mieux, préparer si possible une intervention carrée, adaptée. J'ai neuf dates de bloquées, jusqu'à fin octobre des lectures de prévues. J'ai jamais vécu ça, c'est évident.

Mais déjà avant les premières traces, les premières manifestations d'intérêt qui rassurent, je n'étais pas à vif. Ca fait deux jours que ça m'obsède, le comment ça se fait que ça va. C'est pas normal. Mais peut-être que si.

C'est dans l'enjeu qu'est la réponse. Avant, je crois bien que mes livres, j'avais que ça,en fait. J'étais peut-être bien que ça aussi. Maintenant j'existe, ça, ça change tout. Si le bouquin tout le monde s'en branle, j'ai un dispositif de vie qui en soit neutralise les dommages potentiels plus que collatéraux. La rentrée littéraire est un rituel de la République Bananière des Lettres, ma fiction personnelle n'en sera pas affectée. D'autant qu'elle est vraiment trop jolie en ce moment.

L'enjeu n'est que professionnel. Mais fallait être construite et surtout protégée dans son quotidien le plus intime pour pouvoir en arriver là. Le livre est fait. A quoi bon rester aux aguets, les espaces offerts ne seront là que pour l'expliciter. Or ce que j'ai à dire sur la télévision, si j'ai choisi le roman expérimental comme support c'est pas pour rien. Le temps de l'écriture est achevé depuis juin. Le chantier sera fini le 11 septembre, dernière performance à la soirée Verticales, les bandes sont presque toutes en ligne, J'habite dans la télévision est une affaire classée. Ce qui peut être transmissible ce passe via le texte, ou via les bandes sonores. Je ne maîtrise pas la réception, alors la scrupter ne sert à rien.

Je ne dis pas absence d'affect, ou contrôle interne permanent. Je dis juste : le temps présent n'est plus celui de l'écriture, le temps venu n'est plus le mien, il appartient au commercial et à la fiction collective. Les parenthèses seront les lectures publiques et les éventuelles tables rondes, parce que là c'est le temps du texte. Je vais me promener dans ce temps là, ce n'est pas le mien, je ne dois pas le subir. Je ne peux pas être affectée, de fait je le comprends, et je n'en ai pas le droit.

J'ai commencé le roman pour Naïve, sur Indochine. Comme d'habitude je tourne autour et je dois speeder par manque de temps. Le forum reprendra bientôt, faut que le roman soit sur ses rails sinon c'est trop de stress en même temps. La bulle est transpercée trop d'heures par jour, l'autisme est nécessaire mais à peine négociable, je dois anticiper. Le temps de l'écriture et puis le temps social. Je crois bien qu'il est là, l'enjeu professionnel.

Dans Télérama justement il y a une enquête là dessus, sur le fait que "les intermittents ont un statut mais pas les écrivains". Bon. Les intermittents, c'est pas franchement le rapprochement dont je rêverais. Déjà, le statut des intermittents, si je trouve ça très logique pour tous les techniciens, pour les acteurs, les comédiens aller toucher les assedic ça m'a toujours laissé songeuse. Je vois bien le plan à l'agence du coin, écrivains à l'ANPE. Je suis entre deux livres, merci de me financer afin que je poursuive en toute quiétude mes choix de vie non aliénants. N'empêche.

Cette année je suis tranquille parce que l'ego n'a plus de blessures à panser, et la seule chose que je voudrais ce n'est pas de la reconnaissance, vraiment juste être prise au sérieux. Pour que ça me permette de ne pouvoir faire qu'écrire quasi exclusivement sans rebouffer les murs. Et ça, c'est super compliqué.