#79

C'est beaucoup plus qu'une mise à jour. C'est une sorte de validation. Générale et particulière, avec plein de pluriels dedans. Samedi 24 juin 16h30 : amour et tamanoir. J'épouse un tauren de la horde à la mairie de Choisy le Roi. Je dis oui fermement, Igor précise tes yeux étaient non dans les miens mais fixés aux pupilles de la récitante républicaine. De la représentante de la fiction collective, section kafkaland, bureau des Marianne incarnées. Cellule constituée, mutation de la signature. Eté 2006, un seuil supplémentaire, ma fiction se mêle à une autre, chapitres communs, glossaire tourgueniste. Samedi 24 juin jusqu'à dimanche matin. Des signes extérieurs de. Affirmation et tris, déclarations, attribution des. Ce n'est pas que faire un point. C'est les relier entre eux et puis tirer des traits. A la fin sur la feuille ça fait comme un dessin un peu géométrique, ça donne votre profil, le mien en l'occurrence.

Il ne faut pas mentir, ça ne servirait à rien. Il y a sept ans et poignées près, les souvenirs, la cérémonie. Rien de vraiment parasitant, quelques petits flashs comparatifs sur les accessoires du rituel, ses acteurs, sa dramaturgie. Et des données fondamentales aussi, évidemment. La distance abyssale, de l'amusement face à la luxuriance des antipodes ; j'ai trouvé ça très surprenant. Les blessures savent mourir sans laisser aucune cicatrice. J'en suis désormais persuadée. C'est que mon corps me dit et cette fois je l'écoute. Je le crois, il dit vrai. Ca ne suppure plus nulle part. Ce soir encore, j'écrase la pulpe de mon index au creux de diverses jointures, plus le moindre grincement ni lancement tétanos.

C'est comme si c'était fait depuis avant que ça commence, avec Igor, c'est tout. Là réside l'inédit de la situation et peut expliquer le reste. Je dis : ciment. Je compte les pierres. J'aimerais du temps pour détailler. Pour détailler les pierres, les matériaux choisis et puis leur emplacement. L'agencement de la craie et des carrés de marbres, les trompes l'œil et les perles de geais. J'habite dans un corps soit, mais désormais surtout dans ma propre fiction qui en recoupe d'autres, en des lieux définis, d'une syntaxe commune. Bienvenue dans mon histoire. Où personne ne me dit en bas d'une maison qui ne peut qu'être squattée bougez pas j'ai trouvé le père de la mariée.

Digression nécessaire. Sans vouloir culpabiliser personne, à part les immondes raclures acéphales rédigeant les documents administratifs et cela va de soi ces enculés de propriétaires et ses fils de putes de banquiers sans oublier tous les employés de l'Education Nationale de leur race maudite, être orphelin c'est super chiant. On se dit en vieillissant, en s'éloignant de l'école, des machines à café et des gens éperdus de valeurs traditionnelles qu'on va y échapper, qu'on ne va pas payer jusqu'à la fin de ses jours, la facture de la balle commence à être élevée et le crédit épuise. Mais ça ne s'arrête jamais. On peut aménager l'espace temps à loisir, poser des tas de filtres, éliminer les sources d'acide potentielles, c'est au fer rouge et pour de bon. Traçabilité exigée, origine élaguée souligne le stabilo. Souvent j'étais très en colère. Contre l'entêtement de la plaie, la grossièreté des stratagèmes de protection, aussi.

Eté 99, la mariée n'a pas de père. Juste une rue à remonter, mairie, puis sens inverse, village à traverser. Devant la porte de la maison, un réflexe, un conditionnement de classe, peut-être génétique, trouver le père de la mariée. Un type. Un ami de la mère du mari. On me pose à son bras, je suis la poupée automate, je trotte, je suis complète car robe blanche voilages amovibles, escarpins satins crème et père de seconde main. Cela suffit amplement. Je regarde la carte. 1999 il est clair que je la prends pour le territoire. 1999 je suis un personnage de fiction certes, c'est un fait établi, oui j'étais déjà là. Mais d'une forme différence. Parce qu'encore tracée par d'autres, dessinée par d'autres non bien pire : écrite pas d'autres, un rôle des lignes combien de lignes, je n'étais qu'otage en leurs histoires. Qui ne m'intéressaient pas tellement. Et qui me faisaient un mal de chien. Toutes, invariablement.

J'aurais voulu du temps, reprendre les annales du chantier, retrouver la lettre de l'autre timbrée d'encroûtée Je vous espère heureuse et accomplie, cochez les petites cases, danser le twist de la revanche, lister les rancunes à solder. Mais je dois aller vite, j'ai du travail, impératifs, distribution du temps de cerveau, accomplissement des taches par ordre prioritaire.

Eté 2006, des marches une pelouse. Ma robe est rouge, jupons en tulle, corset. Je ne pensais pas. Je vivais. Je ne me disais pas : voici ce qui sera un souvenir, avec quoi vas-tu le graver. Eté 2006, je suis un point c'est tout. Photos. On appelle la famille du marié. J'enchaîne. J'exige mes parents putatifs. Ils sont trois, une mère et deux pères. Imaginaires, non réels. Famille fictive, officiellement fictive. On ne joue pas à la famille, et Œdipe n'est pas concerné. Il n'y a pas de liens, il n'y a pas de sang, il n'y a pas de devoirs. Juste une langue commune. Et une grammaire bien verticale, du clinique, du rigide, de l'éthique au stylet.

Eté 2006, c'est le soir, mardi 27 juin. J'ai achevé la chanson de Jean-Luc le Ténia. Fini les sept premières minutes de la bande son définitive de J'habite dans la télévision. Jeudi, lecture à Zadkine. Dimanche la conférence. Refonte du site prévue, amorce du projet sur les semaines suivantes. Mi-juillet 15 jours de vacances, sans connexion ni même ordinateur. Ca me fera du bien, mais je me sais déjà et désormais en forme.