#76

François Bon corrige ses épreuves. Moi ça y est, c'est fait et fini. J'espère que ça va aller, c'est tellement rigoureux chez Gallimard, normalement rien de grave n'est resté, je n'ai jamais vu un manuscrit anoté si scrupuleusement.

Le problème que j'ai là tout de suite, c'est ce foutu quatrième de couv. Je leur ai dit, aux verticaux, ne vous inquiétez pas : je le fais, je sais faire, je l'ai déjà fait pour moi et d'autres, ça n'est pas compliqué et ce sera rapide. On est dimanche après midi et ça fait trois jours que je mens.

La relecture du bon à tirer, déjà, c'était bizarre. Des réflexes que professionnels et aucun plaisir de lecture. En même temps, je n'en peux plus du texte. La structure des perfs était construite sur le même modèle que le roman, en interne aussi, l'intro et la chute bâties autour des mêmes phrases clefs, déclinaisons et variations des mêmes processus, je connais le cycle par cœur, la rythmique je l'anticipe trois mouvements à l'avance, du coup je me suis fait chié comme pas permis pendant les corrections. Je me souvenais de tout, d'habitude ce n'est pas le cas et ça rend l'exercice un petit peu plus léger.

Les avantages liés à la pécravité de ma mémoire sont excessivement rares. Etre à moitié gâteuse ce n'est pas très pratique. Ca nécessite déjà de trouver un conjoint qui ait un détecteur d'objets intégré et un double de mon filofax qui se met à jour par RSS télépathiques. Ca c'est fait, ce qui tient du miracle. Mais ça ne couvre pas tous les dommages collatéraux, le cahier barbouillé de coordonnées de gens même pas je sais qui c'est avec au dessous un nom de projet indéchiffrable. La découverte d'une intervention prévue le lendemain mais depuis six mois, la répétition au casque dans le train, la cavalcade pour y monter puisque j'avais mal retenue l'heure ou lu de travers le numéro de quai. Sans déconner, être poliote du bulbe, c'est quand même une putain de chienlit au quotidien. Mon agenda, les descriptions qu'il y a dedans, c'est celui d'une gosse de huit ans atteinte de déficience chromosomique aigue. 13h : Arno + le monsieur de Manosque / déjeuner P.E. (quai à l'angle) où avaient joués Wintercamp avec joint pliés en douze un tirage papier de mappy et son pote ratp.fr. Que je dois consulter douze fois alors que c'est tout droit mais bon on ne sait jamais je ne suis plus vraiment sûr il vaut mieux vérifier.

La seule utilité de mon souci de mémoire, c'est par rapport à mon travail. C'est d'ailleurs très étrange que ça le fasse à ce point. Quand je lis un livre ou un manuscrit, il me reste toujours au moins un vague souvenir relevant du ressenti. Je peux avoir oublier la méthode stylistique qui le crée, ce ressenti, parfois même la narration elle-même, ou le nombre de personnages, les options de la fiction. Mais jamais le ressenti. Ensuite, les souvenirs les plus clairs que j'ai, les choses que je retiens le mieux, c'est avec les livres que ça se passe. Beaucoup plus que dans le réel. Je ne suis pas capable de faire des citations fréquentes de tête, mais expliquer et rapporter très fidèlement ce qui se joue dans un passage contextualisé. Je peux être précise. Je n'oublie pas ce que j'ai lu la veille et encore moins trois mois avant. Ma mémoire fonctionne bien quant il s'agit de lecture, rien à voir avec le bout de viande rabougri qui me force à plisser les yeux puisque je ne retrouve nulle part mes lunettes. Mais elle me fait quand même des bugs dès que je suis l'auteur du texte.

Je ne me souviens que très vaguement de ce que j'ai rédigé la veille, trois mois avant n'en parlons pas. Et en fait, c'est pas mal du tout. Au début c'était chiant. Je refaisais le même type de blague ou le même vers quelques pages plus loin sans le faire exprès le moins du monde, je devais m'organiser pour toujours clore une partie définitivement avant d'aller me coucher, sinon le lendemain je risquais d'en avoir pour deux heures de relecture. Je frôlais le palimpseste, je perdais vachement de temps. Ma mémoire j'ai compris, je ne vois pas non plus le docteur Lagarrigue juste pour vérifier que décidemment quel bonheur d'apprendre à gérer le borderline sérotonine soit mon amie, j'ai des circuits endommagés par les benzodiazépines et le cannabis parlons en, même à jeun et à vide la machine est un peu niquée. Une fois pointer les cas de disfonctionnement, autant optimiser, n'est-ce pas. Ne jamais porter le deuil d'une déficience corporelle. Une bonne fois pour toute dire voilà : au Crédit Lyonnais de Sartrouville, si j'étais incapable d'effectuer correctement les opérations au guichet, ce n'est pas parce que j'étais défoncée aux Lexomil, chère Madame Guignoteau. C'est parce qu'étant incapable d'intégrer le protocole d'enregistrement de ces dites opérations, ou plus exactement oubliant environ toutes les demi-heure en quoi il consiste, j'étais obligée de prendre des Lexomil pour ne pas vous morver dessus et fracasser le crâne des clients sur le comptoir. Nuance. La difficulté de l'adaptation, souvent les gens ne se rendent pas compte. Peut-être que c'est pour ça qu'ils cherchent à négocier.

J'oublie ce que j'ai rédigé la vieille. Pour reprendre le texte à froid c'est efficace, parce que simple lectrice infiniment souvent les corrections une fois faites, j'en suis sûre. Je peux avancer page après page, c'est du quasi définitif retouché par micro tamis ou énorme coups de burins, mais je peut faire confiance à mes validations. Par rapport à ce que je veux obtenir, s'entend. Pas par rapport à ce que vaut mon travail sur le marché des valeurs littéraires ou industrielles, dans les deux cas ça ne me regarde pas vraiment.

Si je laisse trop longtemps un chantier en attente, je ne retrouve plus aucun repère, je prends les morceaux écrits comme des notes et je repars encore à zéro. C'est pour ça que je dois écrire vite une fois que j'ai débuté le projet. J'habite dans la télévision je l'ai bossé si longtemps, le dispositif était prégnant, j'ai jamais fait autant de feuillets pour n'en garder que si peu en soi, mâcher remâcher tout cracher à la fin mais toujours par saccades, j'ai pas du tout envie de reprendre une bouchée. D'habitude je ne m'en souviens pas, enfin certains passages précis si, mais très peu quand je suis sur les épreuves. C'est à force de faire des lectures que je me souviens des extraits. C'est à cause du chantier global : les douze perfs je les ai également répétées, le roman relu, les angles je me les suis tellement passés qu'ils me semblent polis, je ne regarde plus que les rouages, à vérifier l'huile dans une main et la scie à métaux dans l'autre que les enchaînements se fassent bien. Le 11 septembre Verticales fera une soirée pour leur rentrée littéraire. J'y ferai une dernière intervention avec bande-son de J'habite dans la télévision. Je reprendrai cette version à Manosque. Oui, cette fois je ferai deux fois la même en un mois, c'est un choix, le work in progress doit s'arrêter. La commande de la perf à Manosque est tombée après cette décision, je ne veux pas me forcer à faire un décalque d'un travail que je considère abouti juste pour faire joli, ce serait une connerie. La bande son sera achevée cet été, la phase finale présentée deux fois, ça va bien. Je ne vais pas non plus errer avec sous prétexte que le livre sort. Les lectures liées à la sortie du roman, comme la Nuit Blanche aux Cahiers de Colette, ou les lectures/signatures librairies qui auront lieu l'hiver prochain, je les ferai en voix sèche, et je ne ferai pas de déclinaisons. Les perfs c'était en amont du bouquin et de la pièce sonore, c'était un taf préparatoire présenté en cours et comme tel. Je passe à autre chose et point. Ce n'est n'est pas le même objet, ce n'est pas le même texte, pas le même dispositif, juste un axe de structure et un refrain commun. Le prochain travail texte / son à la Ménagerie de verre, je le ferai sur le neuroterrorisme, je crois que ça sera en octobre. Je commencerai avec ça mon nouveau cycle de travail. Je veux bosser sur le terrorisme, je pense apprendre plein de trucs et pas mal m'amuser, en tout cas réfléchir, c'est assez stimulant.

J'ai commencé il y a deux jours à vraiment me pencher sur la structure et les premières pages du bouquin pour Naïve sur Indochine. J'ai envie d'y mettre beaucoup de trucs, et encore plus de m'y mettre tout de suite. C'est pour ça qu'il faudrait, même si je viens de repousser encore d'une plombe le moment de m'y coller, que je rédige vraiment ce foutu quatrième de couv de merde. C'est pourtant pas si dur. J'ai les deux pages d'argu extrêmement bien foutues de Bernard sur l'écran d'à côté. Je devrais être capable, puisque je l'ai proposé, de pondre sept lignes à la con capables de présenter le bouquin. Ce bouquin que je connais par cœur et ne m'intéresse plus du tout maintenant que j'ai un nouveau jouet. Putain que je hais les dimanches.