#72
C'est terminé. Les toutes dernières retouches ont eu lieu dans la nuit, j'ai envoyé le doc word à huit heures ce matin. Je pensais être soulagée mais je suis juste très vide ; dormi jusqu'à 16 heures, penser, communiquer, relève de l'impossible. J'appréhende la semaine un peu à cause de ça. Bien sûr il reste du travail, les retours de la correctrice, mais sur le fond tout est réglé. Jeudi j'ai vu mes éditeurs pour qu'il ne reste que des coquilles et des poignées de fautes d'orthographe. J'aime vraiment bien bosser avec eux. Il y avait Yves Pages avec Bernard Wallet, normalement c'est Bernard qui me gère, j'ai envoyé le texte aux deux en copie par convenance et sécurité. Yves pour moi ça reste un auteur, un excellent éditeur soit, mais je suis fan du Théoriste et ça c'est pas pratique du tout. L'appréhension des commentaires qui suivent la toute première lecture sur un livre encore en ébauche, elle est pire quand on pense à la production propre du cerveau qui s'y colle. Yves a dix ans de plus que moi, c'est peut-être pas assez, j'ai peur de tout le monde sauf des vieux, dans le cadre du travail. Et puis je me méfiais, pour qu'ils préfèrent s'y mettre à deux c'est qu'il devait y avoir un truc, genre le manuscrit est pourrave mais on osait pas le dire par mail et encore moins par téléphone. Il va falloir qu'un jour je me penche sur le problème, ça ne va pas être agréable, mais il commence à me peser, ce complexe de persécution.
On s'est bien amusé pendant les corrections. Une sorte de scrabble syntaxique, avec curée des métaphores bancales. Exercice ludique et assez excitant. Contrer faire mieux faire vite. J'ai repris ce week-end deux passages en entier, sur le coup je ne voyais que très vaguement le souci, du côté de la scansion et du champ lexical. C'était le cas pour le premier paragraphe emmerdant. Mais sur le second ciblé, je crois bien que sa tournure rendait le propos parfaitement opposé à celui prévu au départ. Deux plombes dessus et des montées de tachycardie. Je n'arrêtais pas de penser à Aristote, pourtant visiblement ça n'avait pas de rapport. Mais en fait si, évidemment. A croire que j'oublie dans l'urgence la manière dont je fonctionne. Si je m'étais écouté tout de suite, au lieu de vouloir être logique, construite et cohérente, j'aurai senti l'analogie et vite chopé les citations. Des fois je me foutrais des claques.
J'habite dans la télévision roman, affaire classée. J'ai lu en juillet 2004 la phrase de Le Lay sur le net, c'était une dépêche AFP. Ca faisait trois ans que je suivais les principaux programmes de téléréalité. Avec certains de mes amis, on faisait des paris et on jouait à la prod. Profil des candidats, interactions possibles, potentiel en terme de, options prises par le scénario. Dans le cas des loft ou des loft-like, repérage des failles névralgiques, multiples propositions d'activités de groupe permettant d'influer en live sur la fiction en cours. J'étais obnubilée. J'ai suivi l'opus 4 de la Star Ac en observant tous les montages et ce qui se disait, mais juste sur les quotidiennes et les primes, j'avais pas de 24/24. Le processus de fabrication de personnages de fiction. J'en suis restée là au début. Les candidats des êtres humains qui se transforment en personnage de fiction. Les aspects de cette narration, ses règles et ses filets, sa participation active à la grande fiction collective.
C'est en septembre qu'est venue l'idée. Plusieurs trucs en même temps, je crois, la même semaine. Un dossier pour la bourse Stendhal, une invitation pour Lille 2004, et une question de journaliste qui m'avait super énervée. Synopsis obligé pour remplir le dossier. Une imbitabilitude assez proche de la SF, je ne sais pas ce qui m'a pris. Ah si. Igor a une culture très geek, alors je me suis dit : si au lieu d'écrire des machins qui ne font bander que des sorbonnards en licence de Lettres Modernes je pouvais être capable de faire du cyberpunk, il me trouverait vachement sexy. Je n'ai pas eu la bourse Stendhal. Peut-être parce que je ne justifiais pas très bien l'extrême nécessité de partir un mois à New York pour mener à bien ce projet. L'idée de base du bouquin, c'était un jeu de télé-réalité, mais en réseau. Seize candidats, quatorze êtes humains, deux sortes de Sims surévolués. Me demandez pas comment techniquement ils se côtoient, j'avais trouvé une piste qui technologiquement était censée convenir mais c'est trop long à expliquer. Les votes se faisaient en flux continu, chaque action clef comme dans les Sims, était choisie puis validée. Les candidats comme le public devaient retrouver les avatars. Il y a quelques semaines, Igor a lu un papier quelque part, il faudrait que je retrouve. Un loft-like où les actions principales des candidats sont décidées par le public est à l'étude aux Etats-Unis. J'ai bien fait de lâcher l'affaire. Et puis c'est un signe, je crois bien. Igor m'avait prévenu, pour faire de l'anticipation qui ne soit pas grotesque, faut prendre en compte la loi de Moore et un tas d'autres facteurs. C'est quand même un peu con de jouer à la Pythie que sur les cinq ans à venir, surtout quand on m'a rien demandé.
La proposition de performance à Lille, j'ai dit oui oui un truc texte/son, je vais voir avec Dorine_Muraille. Mais Julien travaillait sur ses nouveaux morceaux, le plus souvent en Normandie, c'était vraiment trop compliqué. J'ai dit tant pis j'y vais toute seule. On m'a installé le logiciel, pendant quinze jours j'ai fait des boucles en m'amusant comme une timbrée. Le seul ennui c'est que je n'avais aucune idée de ce que j'allais fabriquer pour la lecture avec bande son. Quand je bosse avec Julien, on a des thématiques. On fait des trucs ensemble depuis six ans, on a des axes précis, je sais vers quoi creuser. Là j'étais dans le flou. Je voulais bosser sur le biopouvoir et radicaliser le texte, sur le fond s'entend, le lyrique c'est trop adapté à l'oralité pour ne pas travailler dessus dans ce cas-là. Et puis il y a eu le journaliste. C'était par mail, il me semble. Parce que je n'ai pas le souvenir d'avoir haussé la voix, ni d'être allée pleurer dans les toilettes. C'était quelqu'un de jeune qui aimait mon travail, ça me fait toujours flipper d'avoir affaire à eux. Parce que quand ils réalisent que je ne vis pas nue sous une cape de soie noire à me taillader les veines dans une cave les nuits de pleine lune, ils sont toujours épouvantablement déçus, les jeunes qui aiment bien mon travail. Surtout quand ils sont journalistes. Alors lui à la fin de l'interview il était très déçu, parce qu'au lieu d'écorcher des chats en déclamant Artaud, je préférais jouer aux Sims et suivre la Star Ac. De la culture beauf, je crois que c'était le mot, ou peut-être populaire mais dans le sens comme ma concierge.
J'ai bloqué bien deux jours. A m'enfermer pour jouer aux Sims avec dans la télé la Star Academy. Igor commentait toutes les pubs, on revenait sur l'histoire du temps de cerveau disponible. Dans la Star Ac l'année d'avant, un candidat avait au prime interprété Chiwawa de DJ Bobo, Coca-Cola était le principal annonceur du programme. J'ai fait un coup de Google avec pour mots clefs TF1 + audience. J'ai dit à Igor désolée, mais je crois qu'à cause du travail, tous les programmes de TF1, surtout ceux de divertissement, je vais devoir me les fader. J'ai revu Vidéodrome et en octobre j'avais amorcé le chantier. En janvier 2005, Daniel Scheidermann m'a engagée pour tenir le forum d'Arrêt sur Images. C'est comme ça que j'ai pu vraiment me soumettre à l'expérience. Du lever au coucher vivre avec puis dans la télé. Observer en quoi ça consiste rendre le cerveau disponible, comment ça se passe pour de bon, est-ce qu'un basculement s'effectue. Consigner tous les jours ce qui se dit et fait dans la télévision. Et scruter les changements qui s'opèrent dans ma tête et parfois au coin de l'œil.
Pour rester enfermée avec ou devant la télévision il faut en avoir les moyens. Les moyens ça veut dire du temps. Du temps à consacrer, voire même à sacrifier, puisqu'on sait qu'il deviendra disponible afin d'être vendu à un groupe comme Coca-Cola. Avec pour travail alimentaire un forum, déjà je pouvais rester chez moi. Et donc du lever au coucher rester dans le salon devant mon ordinateur et la télévision. Le propre d'Arrêt sur Images, c'est que c'est une émission qui décrypte la télé. Il y a même un opus consacré aux cerveaux disponibles, et depuis un spécialiste en neuro-sciences parmi les chroniqueurs. Le forum étant lié à l'émission, les discussions sont majoritairement liées à ce qu'il se dit et fait (ou pas) dans la télévision. Immersion complète, absolue.
Je fais le point, je m'y attendais. C'est la première fois qu'un projet prend autant de temps et reste autant en tâche de fond. En dix-huit mois Les juins ont tous la même peau, Transhumances, le livre d'artiste avec Curlet, le feuilleton pour Magazine et puis tout un tas de petits textes. En parallèle, toujours, J'habite dans la télévision. La douzième lecture bandesonnée dans deux semaines chez Troudair. Le Lieu Unique et la Ménagerie de verre, si j'y fais un truc comme prévu le prochain hiver, je ne suis pas sûre de conserver ce cycle. J'ai des chantiers prévus, je me laisse quelques semaines avant de lancer plus fermement la mise à jour.
En septembre, je disais, la rentrée. Chez Verticales on sera quatre. Pierre Senges, Jean-Louis Magnan et Arno Bertina. Le seul inconvénient dans une maison de taille moyenne, c'est que je ne peux plus être la chouchoute à papa. Alors je suis obligée de beaucoup plus m'appliquer et de moins faire la mariole. Je l'ai encore rendu en retard, mon manuscrit, mais juste de quinze jours. A part pour Les Mouflettes, je crois que c'est la première fois que je ne nique pas de planning. Les trois dernières semaines ressemblaient à tous les autres précédant un rendu. Une semaine de ras le bol où je geins sans faillir et rêve de thalasso ou de week-end à Rome. Au bout du huitième jour mon entourage me coatche à grands coup de pieds au cul, et je speede comme une folle tralalère j'ai fini. Mais là, c'est dans les temps. Je suis devenue sérieuse, très sérieuse mine de rien. Dans deux jours réunion avec les représentants. Les représentants ce sont les gens qui vont démarcher les libraires. On les installe autour d'une table, et puis toute la journée des éditeurs défilent pour exposer leur catalogue. Souvent, les auteurs concernés présentent en bafouillant en quoi consiste leur livre, parfois ils en lisent un extrait. Moi, à part la lecture, ça me fout dans la merde. Enfin généralement. D'abord je résume mal, et puis en vérité j'ai pas encore fini le livre. Du coup j'ai un peu de mal à raconter la fin. Ce coup-ci c'est différent, et je crois bien que ça m'intrigue. Se pointer dans les temps face aux représentants, maîtriser son discours, pouvoir très clairement résumer la démarche, l'intrigue centrale, les agencements. Je vais y aller sûre de moi, ça me changera un peu.
C'est un problème de temps, ce flottement depuis hier, je quitte celui de l'écriture pour celui de l'édition, et surtout j'abandonne celui de la télévision. La semaine dernière j'étais encore à tripoter mes phrases, à ingérer les mots diffusés par le poste, j'avais des choses précises à faire, à dire. Maintenant je ne sais plus bien. En plus c'est très étrange, parce que ce n'est pas fini, en fait. Je suis toujours forumancière, et j'ai encore pas mal de temps à passer sur le projet global J'habite dans la télévision.Parce qu'à la base, le livre devrait sortir avec un cd. Le cycle des interventions, c''était bien un work in progress. Un chantier texte/son ouvert, évoluant et fluctuant d'une présentation à l'autre. Ce n'est pas un spectacle que je fais tourner, l'intérêt c'est qu'il ne tourne pas, ce qui me permet d'avancer. La bande son, ce n'est pas de la musique. Il ne s'agit pas d'accompagner la lecture d'un fond sonore électronique pour faire plus djeunz que si c'était lu en voix sèche. La bande son, elle ne décore pas. La pièce sonore c'est l'enregistrement de mon cerveau pendant qu'il se passe ce que je dis. Et même si je suis portée sur l'endophasie, ce qu'il se passe dans le cerveau quand il se fait formater par la télévision ça fait des bruits particuliers. Qu'on ne peut pas dire avec des mots. Le cd avec le roman, comme en plus cette idée y était intégrée, c'était très cohérents. D'ailleurs chez Verticales tout le monde était d'accord.
Le principe du cd avec le livre remonte à l'invention du cd, je dis ça en passant parce que je ne sais pas ce qu'elles ont en ce moment, les maisons d'édition tradi, à toutes avoir l'impression qu'elles sont à donf dans l'ultra modernisme par ô intrépide décision commerciale inédite et risquée la cible est encore floue, elles sortent des livres avec cd depuis hier ou après demain. A croire qu'ils n'ont jamais entendu parlé de ces étranges créatures nommées poètes sonores. Mais bon. Chez Verticales au moins ils ont compris très rapidement, et puis c'est pas une grosse structure. On doit ressortir en Minimales ce que j'ai fait pour France Culture avec Dorine_Muraille il y a deux ans. Je pense que je vais développer l'équivalant d'une pièce sonore pour l'Atelier de Création Radiophonique de France Cu, mais chez moi l'an prochain. En parallèle de mon livre pour Naïve.
Toujours est-il que pour avoir un livre-cd au final, c'est encore bien plus chiant au niveau des dates que pour un roman normal. On ne l'a pas vu venir, la connerie kafakaïenne qui pour une question de fab fout en l'air un aspect capital du travail présenté. Verticales appartient au Groupe Gallimard. Et le groupe Gallimard est très organisé. Les grandes maisons ne bricolent pas, elles ont un planning très strict, un processus de fabrication plus long. Parce qu'elle produisent beaucoup plus. Bien sûr ça a du bon, avoir son objet fabriqué puis diffusé par Gallimard. J'ai une guigne pas possible à chaque sortie de bouquin, si c'est un petit éditeur dénué de fortune personnelle il se fait bouffer ou il ferme et question diffusion je n'y reviendrai pas, Volumen est un cas d'école. Alors évidemment, si Gallimard c'est si sérieux, c'est parce que dedans, c'est très organisé. Le manuscrit rendu à moins 100 jours, déjà passer outre fut coton. Le texte est relu par l'éditeur, il y a le battement de la correctrice, des retours, puis le bon à tirer. Ensuite ça va à l'imprimerie, pour que l'objet existe en juin à cause des journalistes qui l'emmènent à la plage avec les 600 autres. Déjà, cent jours c'est super long. Mais quand il y a un cd en plus, faut rajouter aussi un mois. On a appris ça quand j'étais déjà à la bourre, il y a un mois. Je n'étais pas contente, ça je ne vais pas le nier. Mais je ne pouvais rien faire, chez Verticales non plus. A part repousser la sortie à janvier, et ça, franchement, c'était un coup à devenir dingue. Comme je rends tout en retard je n'ai jamais rien qui traîne dans mes tiroirs, un bouquin c'est une phase de travail et de vie, impossible de passer à autre chose avec cette suspension.
Alors je vais remanier le site cet été. Il y aura une rubrique correspondant au dossier annexe que constituait le cd. Dessus la pièce sonore sera en écoute et en téléchargement. Ce n'est finalement pas plus mal. Un MP3 c'est moins chiant à mixer qu'un cd. Pour le cd il m'aurait fallu quelqu'un, là je peux rester autonome du début à la fin. Et puis le livre sera moins cher smiley de joie. J'ai le temps de travailler de façon méticuleuse, de développer des trucs encore juste pressentis. Ca va être amusant. Remanier le site, c'est pareil. La rubrique où la pièce sonore sera hébergée, y réfléchir aussi, ajouter d'autres choses. Chercher d'autres axes, mais sans que ça passe par la langue. Pour ça quand, même, le net, c'est d'un pratique, on aurait dommage de se priver.
Il est quatre heures et Igor grogne, la fumée vient jusqu'à la chambre. J'avais peur d'un réveil où le flottant persisterait, demain. A présent je suis sûre que non. Le forum dans l'après-midi, et un peu de télévision. Chercher une manière différente d'aborder et traiter l'un et l'autre. Là ça devient intéressant. Le mercredi c'est la Nouvelle Star et je raffole de la Tortue.