#63
Pendant quinze jours je n'ai rien fait. Mais rien de rien. Rien fait de productif, j'entends. Je n'ai pas été passive mais je n'ai rien écrit. Pas une ligne. Le Docteur Lagarigue a dit : surmenage. Alors ce coup-ci j'ai écouté. D'ailleurs j'ai écouté un tas de choses. Les derniers travaux de la Dorine avec des granulés dedans, j'ai chanté faux des mots dont je ne me souviens plus sur deux morceaux en cours.
Julien travaille ses textures de façon différente depuis ces derniers mois, il n'y a pas encore de traces de tout ça, de sa façon de triturer les spectres, mais ça devient très tangible, sa musique. Il y avait déjà un taf sur la syntaxe mais maintenant en plus les phrases sont en relief. C'est une musique en braille, en fait. Je crois que si je me sens autant concernée par ce que fabrique Julien c'est parce que je ne l'écoute pas, je le lis. Et que d'habitude ça ne me fait pas ça du tout, ça reste de la bande originale de vie et point barre.
J'avais enfin deux semaines de je fais absolument ce que je veux et toc potentiellement utilisables, hors de question de les gâcher en m'avançant, le but du jeu étant de rester parfaitement immobile dans l'espace temps social, de n'être aucunement concernée par l'écoulement le déplacement l'érosion le tourniquet le mal de cœur le Primpéran la gerbe trop tard.
J'ai préféré avec Igor m'échouer volontairement sur une grille de lecture type 4.8.15.16.23.42 et me faire mesmériser au-delà de l'obsession. Après le 2.9 pas le moindre petit morceau du dix ou de vraies infos. Ca tombait bien, d'ailleurs, de retrouver cette sensation là. La pulsion de l'obsession pour un objet, quel qu'il soit mais si possible qui passe à la télé. J'en avais besoin pour le travail, j'ai oublié ce que ça faisait, l'élan du fanatisme, le cerveau qui tourne en monomaniaque, la dégénérescence neuronale qui s'en suit.
C'est arrivé à ma Sims d'ailleurs. Enfin, à une des miennes. Elle s'appelle Pétrelle Riminov, aspiration à la famille. Elle est mariée à un génie du crime, elle a quatre gosses dont deux à l'université et toujours la trentaine grâce à la plante vache du salon qui bouffe les employés de maison pour en faire des philtres de jouvence. Elle avait tout, une baraque qui m'a pris des heures, des meilleurs amis avec qui se dandiner autour du barbecue, un mari fidèle particulièrement porté sur le jacuzzi, des capacités au quasi maximum, une connaissance pointue en matière de tourisme, de cinéma et de météo. De quoi à tenir le grappin du premier Sims venu. Les Sims adorent parler de météo, comme les collègues de bureaux et les commerçants dans la vraie vie, mais en pire.
Elle touchait à la perfection, j'aurai pu la jouer très longtemps, je ne sais pas trop ce qui m'a pris. Le fait qu'elle voulait marier six enfants, peut-être. Parce que les engrosser tant qu'elles veulent, c'est compliqué, mais je veux bien. Elever les mômes ensuite ça devient nettement plus lourd, plus ça accouche et plus ça rame. Alors se fader le plan dynastie, elle est bien gentille Pétrelle Riminov, mais faut pas abuser non plus. J'ai voulu lui changer son aspiration de vie, un but pareil c'est pas possible, non mais franchement marier six enfants elle va pas bien, nulle poule pondeuse chez moi ni de bourgeoise farcie dans mon ordinateur, vade retro simsette où le jeu sera maudit sur trois générations.
J'ai dit : viens, je te reformate. Je lui ai introduit la tête dans la machine. J'ai dit : désormais toute ta vie sera dédiée à la science et ton succès sera grand car tu maîtrises à fond logique et nettoyage. Je n'avais pas remarqué que son prisme était rouge, pourtant je sais très bien qu'il arrive des bricoles aux Sims qui utilisent ce type d'objet spécial sans que leur jauge d'humeur ne soit au moins dorée. Je pense que dans la pièce, quand elle a repris connaissance, il y avait une odeur de brûlé.
Depuis ce n'est plus la famille, son aspiration, ça va de soi. Ce n'est pas non plus d'obtenir sous dix ans le Prix Nobel. Juste de s'adonner au culte du « fromage fondu ». Je n'avais jamais vu ça, et ça fait presque peur. Les désirs de Pétrelle depuis cet incident ne reposent plus que sur les toastinettes, indéfectiblement.
Du lever au coucher, elle peut bien évidemment effectuer les activités que je lui impose, pas toujours de mauvaise grâce, d'ailleurs. Mais si au bout de quatre heures elle n'a pu ni « préparer des sandwichs au fromage fondu », ni « faire préparer à un Sims des sandwiches au fromage fondu », ni « manger un sandwiche au fromage fondu », ni « servir à un Sims des sandwiches au fromage fondu », ou pire : n'a pu « parler du fromage fondu à un Sims », Pétrelle Riminov sombre dans une effroyable torpeur immédiatement suivie d'une crise de nerfs carabinée, dont le seul antidote reste inéluctablement une discussion de groupe portant sur le concept de fromage fondu.
Les icônes de dialogues sont une débauches de croque-monsieur et de mécontentement, en moins de trois jours elle s'est foutu à dos tout le quartier, ses aînés en ont honte, son tendre époux hurle dès qu'elle l'ouvre et lorgne depuis ce matin sur leur homme de ménage. Il n'y a que le fils cadet qui se passionne pour la raclette et peut communiquer avec en en tirant satisfaction. Il s'appelle Sawyer et je crains qu'il finisse à jamais cloîtré avec sa maman adorée, je ne vois pas d'autres solutions.
Ca ne l'empêcherait pas de s'épanouir, si ça se trouve. Il pourrait très bien se mettre en couple avec une des simsette de la maison d'à côté, il pourrait même construire son propre foyer chez sa tarée de génitrice jusqu'à ce que sa marotte lipidienne lui bouche pour de bon les artères. C'est une idée. J'ai créé une nouvelle famille avec une blonde célibataire et une brune en hésitation, un nourrisson une coréenne une pouffe en Prada qui est morte et une statuette de la Sainte Vierge remplie de sachets d'héroïne. J'exige donc le 2.10, sous peine de ne plus être supportée que par mes chats. Et encore.