#53
L'horloge de mon ordinateur m'informe que nous sommes mardi 6 septembre 2005 et qu'il est 6h22. Mon horloge interne quant à elle se contente de me faire la gueule.
J'ai rendez-vous à France Culture dans trois heures et la demie d'une autre. Il me faut une heure pour y aller, comme quoi y a pas besoin de Delanoë pour passer des nuits blanches pourries.
Journée harassante sous le signe du cumul des casquettes. Une crainte : si je n'intègre pas sous peu le concept d'organisation c'est pas à Sainte Anne que ça va se finir ce coup-ci mais à l'hospice. Sans compter le pognon que je file à Lucky Stricke, limite en 24h le PNB de l'Ethiopie ou tout autre pays susceptible de convenir, vu mon état je ne vais pas faire non plus une recherche Google pour qu'une blague pécrave tienne la route, plus je bosse plus je fume moins il me reste de thunes, ça me caprinise à force.
Lever à midi moins le quart, une heure trente d'agitation corporelle sous tutelle, parce que bah oui ça y est, c'est le projet de l'année : je vais perdre mon gros cul. Ca demande de ces efforts, c'en est désespérant. Et puis ça fait bizarre, mais alors très bizarre d'avoir la même cardio que sa voisine de machinerie, surtout quand c'est une gamine de seize ans cliniquement obèse. La dame de la salle à qui je veux bien parler parce qu'elle n'est pas championne de France de musculation, ce matin elle m'a dit : ce qui serait pas mal c'est de le nombre de pulsations minute reste entre 60 et 80. A la fin du quart d'heure j'affichais un 190 et elle a fait une drôle de tête avant de conclure fais une pause et par pitié bois beaucoup d'eau. En plus je suis coincé un nerf ou fissuré un muscle, j'en sais trop rien à force, y a encore quinze jours j'habitais dans un truc que j'avais baptisé mon corps pour faire semblant d'être comme tout le monde, depuis je me rends compte que je ne le squatte pas du tout, en fait, que c'est pas juste une structure hébergeante, et que par-dessus le marché c'est truffé de bidules vivants qui font un mal de chien dès qu'on les pousse un peu. Le sport pour les newbies : impuissance et humiliation.
Quatorze heures, boulot diurne. J'ai repris depuis vendredi mes fonctions sur le forum de la seule émission télé qui lutte contre la préparation de temps de cerveau. Nouvel outil à maîtriser mais infiniment plus pratique que le précédant, qui datait quand même de 95, ou peut-être 97, mais qui ne comprenait que le manuel. La modération d'un forum en manuel c'est une peu le mythe de Sisyphe à la première attaque de troll. Maintenant c'est carrément le bonheur, le premier polio qui me pourrit la baraque je peux l'envoyer direct chez les Télétubbies. Ca c'est du châtiment. Même les Ceaucescu n'y auraient pas pensé.
D'ici peu va falloir que je me fasse porte-parole de mes forumeurs une fois par mois sur le plateau. En fait j'ai carrément la trouille. Pas du tout à cause du cumul sur ce coup-là, je fais pas un boulot de journaliste, j'effleure pas l'étiquette des plumitivo-journaleux, rien à voir. C'est plutôt que la fille qui faisait le taf juste avant moi, elle avait grave de la bouteille, c'était pas une blairotte qui anime un forum et vient négligemment en rendre compte à l'antenne. Et puis aussi parce que les forumeurs dont je vais devoir porter la parole, c'est pas rien. Faut voir le poids de la parole. Y a pas que la machine à renforcer l'intérieur des cuisses qui va me filer des courbatures. Non seulement ils sont pointilleux, mais en plus ils argumentent tout comme pas permis. Ce qui veut dire que si je me plante, que je les représente pas bien, si j'oublie le moindre détail, ils vont m'engueuler, mais d'une force, et moi je les vois tous les jours, plusieurs heures par jour, mes forumeurs. J'ose pas imaginer l'ambiance si je dérape. Non. Vaut mieux pas imaginer.
Et puis il y'a aussi et peut-être bien surtout une putain d'inconnue dans l'affaire. C'est le sujet de l'émission qui les aura énervé, le sujet qu'ils auront trouvé pas assez bien traité, trop dans l'actu, pas assez de recul, trop subjectif, trop un tas de trucs et pas assez de plein de machins. Si ça tombe sur un sujet de politique internationale, sur le plateau l'équipe pourra me clouer le bec en me rétorquant n'importe quoi d'un peu pointu, je sais que je suis cuite. Mon seul souhait ce mois ci c'est qu'il y ait un mort ou un viol collectif au château de la Star Ac, comme ça ils seront obligé de faire un dossier là-dessus et là, quelques soient les critiques des internautes sur la manière dont le sujet a été abordé, je sais que je pourrais les relayer les doigts dans le museau.
Après j'ai fini mes fiches pour le bureau des fictions de France Cu, ça faisait un bail que j'avais pas eu autant de merde dans ma pile, une envie de se pendre mais alors à un point. Dans ces cas-là lire ça devient même plus une perte de temps mais une torture. On a envie de choper l'auteur irl et de lui faire du mal, physiquement du mal, mais vraiment beaucoup, le plus possible. Pour lui faire passer l'envie de recommencer. Tout ce que j'ai eu entre les pattes a fini avec la notation la plus basse. Je crois qui si ces textes m'avaient été adressés, en gros si j'avais été à la place de la directrice du bureau, je passais des coups de fils à tous les noms de ma pile pour m'assurer qu'ils se suicident fissa. En plus ils ne sont même pas polis. Je veux dire, c'est le bureau des fictions, c'est pour proposer une fiction *radiophonique*. Mais ils s'en branlent, les mecs. Ils postent leur torchon à tout le monde sans faire le moindre effort d'adaptation, et vas y que l'ouverture me dégueule ses didascalies à effets visuels bien soutenus, tellement soutenus les effets visuels qu'au bout de la troisième page même ma grand-mère, qui reste pourtant ma référence en matière d'absolue connerie, c'est l'étalon mongolité ma grand-mère, et bah même ma grand-mère elle le voit bien que c'est putain de pas adaptable à la radio ce texte bourré de pantomimes ringardes. Bon c'est un mauvais mois, une mauvaise fournée quoi. Je dois avouer que l'année dernière, au milieu des déchets il y a eu quand même des pièces qui déchiraient et pas qu'un peu. J'ai calculé le pourcentage, enfin grosso modo. Et par rapport à ce qu'on reçoit dans une maison d'édition, le bureau des fictions il est plus que vernis.
Le problème c'est qu'après avoir noté les fictions pour France Culture en ayant envie de dépecer tous ces braves gens, j'ai du finir la mienne, de fiction. Et là, la grosse pouffiasse qui fout C- à tout ce qui bouge, elle a cessé de faire la maligne. Heureusement que le docteur Lagarigue est formel quant à mon absence totale de penchant schizophrène, sinon ce soir je crois bien qu'on me perdait. Noter : ne plus jamais renouveler cette expérience.
Bon bah voilà. Il est sept heures et demie. C'était le but. Je vais prendre une douche et maquiller comme je l'ai appris en regardant Six Feet Under. C'était pas bien passionnant tout ça, hein. Ca ressemble presque à du 20six, il manque plus qu'une photo de mon chat et de mes ongles de pieds pour illustrer le tout, et puis d'une citation un chouia laconique.
Mais il y a une information capitale là-dedans. Si si. J'ai fini ma fiction, c'était le dernier truc qu'il me restait encore avant d'attaquer le reste. Le reste : la suite. A partir de ce soir j'ai le droit de mettre une certaine chaîne dite de 24/24 dans le salon. A partir de ce soir, tout ce que je fais sera en rapport direct avec mon nouveau chantier, plus besoin de prendre des notes presque en cachette de soi, se dire ce livre est pour plus tard, on verra après, tu finis ça d'abord et après on verra. A partir de ce soir le forum sera en adéquation avec mon boulot de recherche, multiplication des casquettes, mais cohérence thématique jusqu'à la monomanie, on ne travaille bien qu'en phase maniaque, je savais bien qu'elle devait exister quelque part, la solution. A partir de ce soir je peux enfin habiter dans la télévision. Et ça, c'est grave la fête du slip.
Du coup je vais la faire péter, la citation, tiens. Je voulais me la garder mais ce n'est pas très grave, je pourrai la reprendre quand même dans un cadre plus sérieux. Je la dois à un des monsieurs dont je vais porter mensuellement la parole, c'est lui qui nous l'a dégottée, la jolie phrase que voici donc. Elle est de Pat Robertson et elle est drôlement chouette :
«Le féminisme pousse les femmes à quitter leurs maris, à tuer leurs enfants, à pratiquer la sorcellerie, à détruire le capitalisme et à devenir lesbiennes»