Si vous avez manqué le début
Medhi Belhaj Kacem vient de publier aux Editions Denoël un livre d'entretiens. C'est Philippe Nassif, journaliste au magazine Technikart, qui en a eu l'idée alors qu'il « remont[ait] les Grands Boulevard sous la pluie et sur deux roues », « un soir de janvier 2003 ». Face à Medhi Belhaj Kacem, que nous appellerons désormais MBK pour plus de commodités, Philippe Nassif a « la certitude de tenir là un intellectuel exceptionnel et ignoré ». Le fait est que c'est le seul. En effet, MBK a été, dans les années 90, un intellectuel exceptionnel et pas ignoré du tout. A part par Technikart qui a relégué à l'époque Esthétique du Chaos dans son Poubelloscope. Mais le monde tourne, mon cher ange, ce n'est pas leur faute.
Il serait mal aisé de douter de la bonne foi de Philippe Nassif, qui a courageusement entrepris de faire découvrir la pensée de cet intellectuel exceptionnel et ignoré à ses contemporains. Lorsqu'on jette un œil sur la couverture de Pop Philosophie, titre sur lequel il faudra bien revenir parce que quand même, quand on vous tend avec autant d'empressement la barre à mine pour se faire latter ça serait dommage de se priver, on peut constater que le nom de MBK et celui de Philippe Nassif apparaissent à police de caractère égales, ce qui peut sembler surprenant. Mais ce serait du mauvais esprit, et l'on sait les journalistes, a fortiori de Technikart, beaucoup trop purs et dénués d'arrivisme pour flatter leur ego à si peu de frais.
« Passer de la politique d'hier à celle de demain en hybridant les mœurs dionysiaques et désenchantées d'aujourd'hui », tel est le « pari » de MBK, que Philippe Nassif, particulièrement au faîte des « mœurs dionysiaques et désenchantées d'aujourd'hui » pour les avoir analysées jadis dans sa tribune philosophico-ethnologique mensuelle, Les aventures de Jean-No, qualifie avec enthousiasme de « nouveau pari pascalien ». Ce n'est pas rien fichtre fichtre, et ça pourrait expliquer pourquoi l'ouvrage fait 493 pages (et qu'il coûte 25 euros, somme avec laquelle vous ferez mieux de vous procurer Pas Billy the Kid de Julien d'Abrigeon aux Editions Al Dante pour 15 euros ou Logs aux Editions e®e pour 13 euros, vous apprendrez beaucoup plus de trucs et il vous restera même de quoi vous acheter un paquet d'OCB, voire des clopes).
Philippe Nassif écrit en préambule que MBK est « le philosophe le plus brillant de sa génération ». Il faut dire qu'il en connaît un rayon, Philippe Nassif, en matière de philosophie contemporaine. La preuve. Dans la même introduction il confie que MBK a ici « écri[t] un livre pour tous, donc, et d'abord pour ceux, nombreux, qui comme moi n'ont de la philosophie qu'une connaissance superficielle ». Par conséquent il n'est pas très surprenant que Philippe Nassif considère le plus sincèrement du monde que MBK soit le philosophe le plus brillant de sa génération, puisqu'à priori c'est le seul qu'il connaît. Ceci dit, MBK est probablement le seul être vivant capable à 32 ans s'affirmer philosophe et de faire un livre d'entretiens de 493 pages, a fortiori avec un éminent journaliste de Technikart. Magazine qui rappelons-le se penche sur de grands sujets actuels qui déchirent notre société et mettent en exergue moult concepts et questions de fond, comme en attestent les titres des ces derniers mois : Pratiquez-vous le Sociale Sexe ? (mai) ; United Colors of ta mère (avril) ; Faut-il sauver le connard Youn ? (février) ; ou plus ancien mais fondamental : La génération bite (décembre, avec une banane en couverture, humour, références, tout ça...).
Pop Philosophie s'ouvre sur deux citations en insert. La première fait trois lignes et est d'Alain Badiou, tirée de son livre éponyme sur Deleuze. La seconde est de Medhi Belhaj Kacem et en fait dix, tirée de son propre ouvrage, plus ignoré qu'exceptionnel, L'Affect, publié il y a peu chez Tristram. On n'est jamais mieux servi que par soi-même, et puis il faut le comprendre, qui peut-on bien mettre en insert quand on fait un livre qui s'appelle Pop Philosophie et qu'on est le philosophe le plus brillant de sa génération, je vous le demande. Mais là encore, mauvais esprit. Si MBK ne cite pas directement Deleuze, c'est parce que le Gillou, non seulement il est tellement vieux qu'il est mort mais en plus il est complètement dépassé le pauvre. « Nous réaliserons la pop philosophie que Deleuze a, de son propre aveu, semi-échoué à accomplir. La Ruse de l'Histoire est que le livre de philosophie contemporaine le plus difficile, et même de tout le siècle dernier, sera celui qui l'accomplira. ». Je me permets ici une pause. On va me dire que c'est Sainte-Anne qui se fout des restos du cœur, n'empêche que je ne comprends pas bien. Syntaxiquement parlant. Et grammaticalement, de fait. Les escamotages, le bancal, ça fait sens en littérature, le verbe se suffit à lui-même. Sauf que là il explique des trucs. Des trucs qu'il juge si importants qu'il en est réduit à se citer lui-même. Celui c'est qui ? Je déconne pas. Et le l' il correspond à quoi ? Qui accomplit quoi, ça reste un véritable mystère et c'est quand même bien embêtant. Parce que pour formuler « un nouveau pari pascalien », qui plus est « pop » et « accessible », ça serait mieux si les phrases clefs pouvaient être rédigées dans un idiome commun, en français par exemple. La boursouflure c'est une technique, ça se maîtrise. Mais pour ça faut être écrivain. MBK l'a été dans les années 90, mais ce que Nassif appelle « la seconde naissance que connaît MBK depuis quelques saisons », ça s'appelle un avortement endurant. Ne cherchez plus la violence sublime de Cancer, les fulgurances saignantes de 1993, ni les acrobaties baroques qui parsemaient Irène Lepic. La stylistique kacemienne est morte et enterrée. Et je suis la première à ne pas me réjouir du deuil.
Je poursuis. Je poursuivrai d'ailleurs ici le temps qu'il faudra. Par épisodes, comme je l'ai dit. La citation du philosophe le plus brillant de sa génération en insert, je disais. La suite. « Nous pouvons rêver d'une Université Populaire. Nous n'avons les moyens que d'en proposer les embryons. Nous le ferons. Nous ferons cette pop philosophie dans la rue s'il le faut ». Au passage c'est bien ce que je disais, y a un bug de tonalité, il a perdu le rythme le coco. Ca devrait être digne, limite emphatique, du pompier pour la cause. Et résultat putain on croirait que Deleuze s'est fait remixé par un Malraux atteint de laryngite aigue. Bien sûr c'est du mauvais esprit. Impossible de faire autrement. L'anaphore du nous, au secours. MBK s'impose collectif, il se veut la Voix, n'est-il pas, mais le problème, le grave problème, c'est qu'au fur et à mesure qu'on lit les entretiens, force est de constater qu'il ferait mieux d'être aphone. Parce que c'est plus du tout le révolutionnaire d'antan, le petit père Kacem. Mais alors plus du tout. Déjà avec Badiou on devait se méfier. En 2005, être maoïste, faut qu'il y ait un petit souci. Et très vite on voit où il est. Je vois renvoie à Alan Moore, la série V pour Vendetta. La voix du Destin, voyez-vous. Tôt ou tard je reviendrai dessus. Il n'est plus révolutionnaire, il prône le totalitarisme.
Et pour se modeler en icône, il lésine sur rien, ce coup-ci. Ce qui fait que je suis en guerre et qu'il est désormais l'ennemi, c'est à cause de tout ça aussi. Je précise que je ne suis pas seule. Même si chacun a ses armes et qu'on est nombreux, très nombreux, à être des plus remontés. Il y a trahison politique. Mais il y a aussi la démarche, et il est temps que cela cesse. On ne peut plus la supporter. MBK n'aspire qu'à une chose : la postérité de son vivant. Ca explique ses erreurs tactiques, le pauvre chou se veut stratégique, mais pour ça faudrait être lucide, avoir conscience de l'échiquier. Et éventuellement se souvenir de quelques bons tuyaux filés par ses aînés qu'il conchie aujourd'hui encore tout empêtré de ses pulsions parricides. Quand on passe de l'autre côté ça ne se fait pas sans sacrifice et on n'est pas sûr d'y gagner. A vrai dire on perd même tout le temps. La Parésia c'est pas son fort, mais depuis la course à la gloire, et quelle gloire, chef de meute à peine, de Médard à Médor il a sauté le pas, on assiste éberlués, pour ceux qui l'ont connu à un étrange et assez cradingue procédé. Il lui faut une mythologie, depuis le début il est là-dedans. Fasciné par les traces de vie, de l'usage de la biographie comme affirmation du génie. Et c'est là qu'intervient le crime. Je pèse parfaitement mes mots. Qu'il falsifie des faits issus de sa vie propre pour que l'auréole brille plus fort, que la front du poète maudit saigne à grosses gouttes durant les phases d'exhibition, très sérieusement ça le regarde. C'est pour ça que je me taisais. Mais il a dépassé les bornes. Du révisionnisme biographique, voilà ce qu'il y a dans ce livre. Du révisionnisme biographie à MON égard. Et à bien d'autres, mais à chacun de se démerder, et aux dernières nouvelles chacun se débrouille très bien.
C'est à ça que ça va servir, ce petit feuilleton de l'été. A rétablir la vérité. Je n'ai pas envie de le faire ailleurs, on me l'a déjà proposé mais ça deviendrait un travail, or il ne vaut pas un travail. Prendre le temps ici d'expliquer point à point ce qu'il s'est vraiment passé. Et puis chemin faisant prendre des extraits du livre et bien mettre en avant toutes les incohérences, les positions douteuses jusqu'à l'ignominie, et puis toutes les erreurs comme autant de reflets de ses incompétences, ses carences sidérantes qui justifient grandement qu'il n'y ait sur Paris qu'un journaliste de Technikart et une revue de mode pour le prendre au sérieux. Quand je dis toutes bien sûr que non, pas toutes, y en a trop, juste les plus grossières, celles qui montrent à quel point il n'est que fourvoiement, incarnation tangible d'un archétype qui aurait pu trouver sa place dans Certainement pas l'an dernier. Fallait pas me chercher, ni à ce point réécrire des chapitres de ma vie, surtout les fondateurs. On ne tord pas le réel. J'ai ma narration propre, j'ai fait des choix pour ça, pour que ma souveraineté ne soit pas cinq syllabes juste couchées sur papier. Je n'aurais pas d'état d'âme, il n'avait qu'à pas vendre la sienne. J'ai toujours haïs les braderies.