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Le docteur Lagarigue a dit que si je ne me reposais pas, c'était pyjama bleu direct. Alors ce coup-ci j'obéis, parce j'ai pas franchement très envie de refaire un tour pavillonnaire, surtout qu'ils ont fermé le petit jardin à cause d'une surconsommation de joints des empyjamés, et que dans le dernier arrivage y a un tas de mémés zinzins que j'ai pas du tout envie de croiser dans le fumoir.

C'est compliqué de se reposer. Très. D'abord j'ai plein de trucs à faire. Vraiment plein. Tellement de trucs à faire que ça explique que physiquement ça ne suive plus le rythme, que le corps m'ait lâché. Quand le corps lâche, c'est toujours compliqué à gérer. Le mien est très chafouin et super inventif, du coup ça fait quinze jours de lutte intempestive et ça n'arrange rien. J'ai le dos bloqué, côté droit. Y a comme une ligne très nette qui délimite la zone de punition. Juste en dessous de l'omoplate, c'est plus une boule de nerfs qu'un noeud, le clavier, la souris, le pivot du fauteuil pour glisser du pc à la télé, chaque mouvement une aiguille transperce, je suis comme une poupée vaudou mais quelle malédiction boueuse à part la mienne à moi toute seule.

Et puis les allergies, c'est son truc à mon corps, presque une spécialité. Parmi les choses à faire qui m'accablent le planning avec application, il y a les manuscrits du bureau de lecture des fictions de France Culture, j'aime beaucoup ce travail, en plus il est utile. Mais le corps en a marre d'être trop utilisé, alors il a trouvé la parade absolue. Je prends un manuscrit dans la pile, je le prends à pleines mains et mes paumes se recouvrent d'une espèce d'eczéma dans les secondes qui suivent. J'ai tenté de feinter en portant des gants, mais ça contre-attaque immédiatement au niveau de la rétine, même avec les lunettes je ne vois plus qu'une java de lignes surexcitées, comme dans les vieux cauchemars où on frôle l'alexie.

J'ai annulé des rendez-vous, repoussé des dates de rendus, Igor joue au secrétaire particulier pour polio anti-téléphone, et cet après-midi j'ai dormi à n'en plus finir. Je ne sais pas si ça va mieux. Mais j'ai eu quelques heures à moi, sans parasitage extérieur, et ça faisait tellement longtemps que ça a dû nous faire du bien, à moi comme à ce foutu corps.

Je connais un des paramètres qui m'a poussé à bout, peut-être le principal. Il s'appelle le GQA, soit Les Gens qui Abusent. Le GQA, c'est un fléau qui sévit vaillamment quelque soit le médium et le type d'espace où l'on se trouve. Le GQA n'a pas son pareil pour détecter la fatigue et la lassitude chez l'interlocuteur. Proie idéale du GQA je sais à présent qu'il existe et que sans col roulé je n'ai rien inventé.

Il suffit de baisser la garde pour qu'il jaillisse sur tous les fronts. Ca a commencé au travail. Bosser sur un forum, on se dit naïvement que ça ne peux pas user, que les trolls ne peuvent pas véroler le cerveau et saboter le système nerveux, que tomber sur des posts qui se vautrent avec hargne dans le marasme brun ça ne passe pas l'écran, que l'interface conserve les échos distanciés, que ça ne richochette pas jusqu'au coeur du salon, alors que c'est pas vrai, mais alors pas du tout. Du réveil au coucher, à chaque nouvelle visite, la veille n'en est plus une, plus de chouette papotages avec les habitués, juste un taf de concierge qui tente de faire en sorte que l'immeuble reste salubre, à chaque nouveau cafard qu'il faut laisser trotter le poids enclume de la culpabilité, la tenancière qui flippe devant l'ambiance datable carbone 14 relent 36, et qui essuie les verres en espérant vainement que le juke-box arrête de suinter Maréchal.

Le GQA c'est un syndrome global, aux composants divers et aux formes astucieuses. Ca peut être des potes qui vous foutent la pression, comme si vous n'existiez pas vraiment, comme ci votre soma n'était pas autonome, comme si vous n'étiez rien hors de leur échiquier, que vous n'étiez pas déjà suffocante, pétrie jusqu'à la moelle d'équations personnelles si complexes à résoudre que vos naseaux saturent fumet de l'aporie. Noter : lorsqu'un livre est en cours, même un tout petit opus sur mon rapport à Vian, n'y être pour personne, surtout quand on n'a plus la foi depuis à peine un an et que le Benoît XVI est un ancien toto des jeunesses hitlériennes, même si ça ne s'emboîte pas, même si ça n'a absolument rien à voir, même si ceux sont deux épicentres distincts de perturbation.

Le GQA parfois s'incarne dans un discours, ou dans des hommes précis. Semaine du 11 au 17 avril : acmé. Mardi 12, performance au Trianon pour les 10 ans de la revue Mouvement. Il y a tout le monde. Comprendre il y a tous les gens que je n'ai pas envie de voir, presque tous, grâce au Ciel les auteurs de littérature industrielle ne sont pas invités sinon je ne répondais de rien. Je croise un mètre quatre-vingt-dix-huit de fatuité que je n'emplâtre pas alors que j'ai de bonnes raisons, objectivement de bonnes raisons. Deux tables Jean Nouvel séquestrées depuis la rupture consommée il y a plus d'un an, pour prendre un exemple concret. On me dit de ne pas m'énerver. On me dit de ne pas lui parler. On me dit que si je le chope je vais être hors de moi au moment de passer, que je vais rater ma perf, que ce ne sera pas malin, qu'il faut me contrôler. Question. Quand on a passé un an et demi avec un type qui arpente l'Open Bar dressé sur ses ergots, engoncé chemise Saint Laurent veste Agnès b. et nouveauté foulard de versaillais, non seulement c'est très dur de se fader en live cet atroce dessillement, mais quand on doit en plus ni se foutre de sa gueule, ni lui rentrer dedans, on fait comment pour rester calme, je vous le demande. Le propre du GQA, c'est le retournement. Par exemple, là, l'ex à la con. L'air de pas y toucher, les détours dans la pièce, la feinte de l'ignorance pour éviter le conflit. A l'image de son pire défaut. L'incarnation de la lâcheté. C'était une surprise pour personne. La puissance de Garcin autant dire pas grand chose. Seulement voilà. Se plier à son jeu et donc au jeu social, le pas de scandale chérie tiens-toi droite mouche ton nez et n'émascule personne c'est vraiment pas le moment, une fois que c'est fini, que tout c'est bien passé moi je me sens comment, comment à l'intérieur. Lâche, bien sûr, moi aussi. Moi toute seule d'ailleurs, je doute que les Garcin aient une conscience d'eux-mêmes sinon ils se tueraient ou changeraient enfin.

La lâcheté, oui c'est ça, le truc le plus gluant que filent les GQA. Sensation persistante, culpabilisation, inversement de tout. Je n'ai pas aboyé, je n'ai même pas mordu. C'est le métier qui rentre. Mais je ne veux pas de ça, lâcher du leste, baisser la garde, à force d'oxydation ils vont y arriver et c'est hors de question. Trop polie, trop gentille, trop fatiguée aussi. Une semaine à les laisser me marcher dessus, même pas. Une semaine à les laisser danser la gigue sur mes neurones, plutôt.

J'ai rencontré un spécimen particulier de GQA samedi. Un vrai de vrai. Qui a fait chier tout le monde et pas que moi du tout, ça me rassurerait presque. Nous étions en Belgique, à Charleroi, pour le Festival Livresse. Un chouette petit festival de littérature et BD, avec des organisateurs et un public mignons comme tout. Mais avec quelques taches à haute teneur en GQA. Dont une carabinée.

Je m'explique. Déjà, ce qu'il faut savoir, c'est que maintenant quand on se pointe en tant qu'auteur dans un festival de littérature, il faut s'attendre à certaines questions très précises. D'entrée de jeu. Des questions qui vous sont posées au bout de cinq minutes parce qu'elles sont capitales pour l'interlocuteur, plus importantes que qui vous êtes, ce qui vous intéresse dans la vie et ce que vous tenter de fabriquer dans et avec vos livres. Ces questions sont : 1. Tu vends combien. 2. T'arrives à vivre de ton travail. 3. Ton éditeur te files combien comme à-valoir. C'est sûr que c'est quand même très important pour cerner au mieux qui vous êtes et ce que vous êtes venu foutre ici.

Ensuite, ce qu'il faut savoir aussi, c'est que les débats ont changés. Ca ne fait que cinq ans que j'en fais, mais je ne suis pas complètement débile, et depuis quelques temps on ne parle plus hors problématiques commerciales. J'ai consigné un tas de choses, et je suis vraiment de bonne foi. Ce Week-end c'est bien simple, il a fallu attendre dimanche 19h et la table ronde où j'étais avec Grégoire Bouiller pour que les mots "littérature", "langue", "style" et "construction romanesque" soient prononcés. Avant il y a eu plein d'autres mots, comme "vente", "part de marché", "succès éditorial", "attente du public" et plein d'autres qui vraiment, compte tenu du débat initial n'avaient rien à foutre là.

J'en reviens à mon GQA du week-end. Physiquement c'était un peu l'ex cité plus haut. A ceci près qu'à la place du foulard que même Nicolas Rey n'ose pas il avait des chaussures à boucle. L'archétype de l'auteur Grasset. NB: pour les auteurs Grasset c'est pas de ma faute, je veux dire en croiser un normal, je ne demande même que ça. Il se trouve qu'à chaque fois que je tombe nez à nez avec un trou du cul il est made in Grasset, que voulez-vous que j'y fasse. Ce monsieur, quand pour faire la conversation, vous lui demandez où il habite, il ne répond pas par le nom d'une ville. Il ne dit pas "j'habite à Y". Il dit "j'habite dans un hôtel particulier de 300 mètres carrés à Y". C'est sic et c'est pour ça que j'ai passé un bon week-end pas du tout épuisant. Ce monsieur, quand il revient du stand où sont les livres des invités, où il est allé contrôler les quatrième de couv pour se faire une idée de qui sont tous ces gens, il vous dit cash "j'ai vu que ton père avait tué ta mère, mais t'étais dans la pièce ou pas, quand ça s'est passé?". La bienséance, m'y plier. Me dire ce festival est fait par des gens bien, l'organisateur est un ami d'Yves Pagès, mon co-éditeur, ne pas péter la gueule au blaireau, rester polie et calme, tout va bien se passer. Pire, lui laisser une chance. Nous sommes peu d'invités, coincés sur place, restreinte, très restreinte la place, pour deux jours. Ne pas l'égorger, tenter même de communiquer. Mais c'est plus que crevant. Et puis ça ne sert à rien. Ce monsieur, quand il vous demande sur quoi vous travaillez et que vous répondez "la télévision", il vous dit "qu'est-ce que t'as à dire qui n'a pas été fait". Et quand vous tentez d'expliquer des trucs qui ont à voir avec la structure du bouquin, et que vous employez les termes de formalisme, il comprend rien du tout et il va boire un verre. Après vous avoir expliqué que la propagande à la télé, ça n'existe pas, et que "les beaufs ont le choix, y a Arte et y a TF1, si ils préfèrent TF1 c'est qu'ils aiment être cons, t'as pas à t'en mêler". Le soir comme j'ai pas eu de chance et que surtout, oui bien sûr que c'est ça, surtout j'en pouvais tellement plus d'être entourée de gens qui m'émettaient dessus que ça devait être écrit grosse faiblarde à bouffer sur ma tronche déconfite, je me le suis fadé à table. Juste en face de moi. Comme ça j'ai pû encore avoir droit à plein de phrases, comme "Zebda c'est des gauchistes de salon, des vrais cons, dans ma chronique sur telle chaîne du câble je l'ai dit et Machine a rien dit. (...) Non mais les paroles vous avez lu leurs paroles, ils disent que Lepen et Hitler c'est la même chose, faut vraiment être trop con". Jan Bucquoy stupéfait à côté de moi, goguenard, me sauvant ce qu'il me restait de cerveau : "toi aussi tu trouves qu'il y a un petit quelque chose hein", on rit jaune poussin, je reprends un coca light et prie pour aller au lit au plus vite.

Mais il y a une justice. Parce que pendant que mémé avait les mains gonflées et rouges d'avoir tenté de lire les manuscrits de France Culture trimballés jusqu'en Belgique, notez la conscience professionnelle, en regardant la rediffusion d'un documentaire sur les bébés kangourous, le GQA du festival se prenait une murge dantesque à la fête donnée par les organisateurs. Et rentrait complètement bourré à l'hôtel, où à 6h du mat le réceptionniste refusait de lui ouvrir la porte. Innocent réceptionniste de ce petit hôtel de Charleroi, pas habitué aux GQA, qui plus est de chez Grasset. Comme si il pouvait interdire quoi que ce soit à un monsieur qui clame le montant de ses astronomiques à-valoirs en plein débat, et le nombre de balles prises en pleine guerre à longueur de journée. Il a dû lui ouvrir la porte, le réceptionniste du petit hôtel de Charleroi. Et c'est comme ça qu'à 6h20 heure locale, un pot en terre cuite assez imposant s'est crashé sur l'ordinateur du hall d'entrée. Parce que faut pas les chercher, les GQA de chez Grasset. Surtout quand on est un réceptionniste d'hôtel, faut pas déconner. Alors oui, y a une justice. Le GQA officiellement déclaré source d'emmerdement public, plus personne ne lui a parlé, plus d'obligation de communiquer. Après, les conséquences sur le festival, le fait qu'à Charleroi y a pas beaucoup de petits hotels et encore moins de réceptionnistes, que l'an prochain je leur souhaite bien du courage pour loger les auteurs invités, ça n'a pas dû traumatiser quiconque chez les GQA ni chez Grasset.

C'est pour ça qu'il faut vraiment que je me repose. Quitte à porter un pyjama de n'importe quelle couleur à la maison, toute la journée. Pour pouvoir faire face, en leur sautant tout de suite à la jugulaire, aux GQA. Que ça saigne bien, immédiatement. Que chacun reste bien à sa place. Qu'on se rappelle clairement qu'à mon corps on ne touche pas et à ma cervelle encore moins. Parce que ça commence à bien faire.