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J'ai bien failli me faire avoir. Je dirais même que pendant ces quatre derniers jours j'ai même carrément été eue. Faut dire que c'est fragile comme pas permis le petit quelque chose, la cale, le machin minuscule qui permet de rester toujours à peu près debout et puis surtout tendu, du chien d'arrêt funambulisme doublé du Saint Bernard Darling avec ou sans figures cabotines ça file des courbatures, c'est tout. Et puis c'est souvent compliqué, vraiment pas si facile du tout.
Depuis des mois c'est Waterloo, les groupes éditoriaux c'est plus des écuries, fini les palefreniers et leurs injections de kétamine dans les flans à optimiser, on n'en est même plus là, les groupes éditoriaux c'est l'ère du ScriptGenerator©®Tm de Philippe Vasset qui se profile, les négociations, les stratégies, je ferme les yeux et je joue à Hibernatus. J'ouvre les paupières et Endemol a tout racheté, à travers la planète il n'y a plus qu'un unique pôle de production d'objets de divertissement, un secteur culturel dedans, un département livre, un bureau de cinq mètres carrés, sur la porte une plaque de métal service littérature, sous un néon hoquetteux un bureau et une chaise, dessus le dernier Joseph K.
Ces derniers mois de ma fenêtre ça donne une vue sur favelas, dans l'ordre la Martinière le Seuil Verticales l'affaire Volumen le transfert, en soit déjà ça vous plombe l'ambiance pour un bail. Et encore je suis au premier. Je ne suis pas sur le front, j'ose pas imaginer ce que ça crée vraiment au niveau organique, tous ces dommages collatéraux. Après il y a tout le reste, l'usure matérielle des bastions, les maisons ligne dure ligne tout court, on en est là, oui, une maison dotée d'une ligne éditoriale il en reste combien pour de vrai, on commence par là, tiens. C'est étrange, il en reste plein une fois qu'on vire les noms connus, à quelques rares exceptions près. Alors limite on fiche, on établit des listes. Plus c'est intéressant et plus tout le monde s'en fout si on écoute les chiffres. Plus c'est intéressant et plus ça crève au bas-côté. Ou bien au mieux ça agonise, ça repousse l'échéance, ça râle en petits drones ou ça uppercute les tympans au crescendo du chant cygné. Quand c'est pas l'embryon qui se fait avorter, les aiguilles du capitalisme aiment à cureter les excroissances non programmées. Les Editions du Passant vont fermer. Une collection venait d'être amorcée en septembre, c'était un labo prometteur, une piste de plus, concrètement territoire allié. Par principe, pas par copinage, j'ai jamais rencontré l'équipe, juste leurs textes publiés. Leur travail. L'enterrement de viking on devra s'en passer, on a pas les moyens et puis tout le monde s'en branle, la ménagère n'est-ce pas qu'est-ce qu'elle en a à foutre de la fermeture d'un laboratoire de littérature expérimentale, d'un espace où on lui demande autre chose que de taper un deux ou trois, d'un espace qui la rend active sans impliquer l'envoi de sms surtaxés. Non mais franchement soyons lucides comme on aime à me le répéter.
L'offre et la demande :plaisir d'offrir joie de recevoir, c'était d'ailleurs le titre d'un des produits pathétiques sorti il y a quelques années sous le label Féminitude de Consommation Courante, il n'y pas de hasard. Parce qu'il n'existe pas et que ça aussi ça commence à me fatiguer de le servir sauce Laverdure, mais bon ça c'est une autre histoire. Donc bien sûr l'offre et la demande, les Editions Al Dante importance historique, catalogue objectivement incontournable. L'offre même parfaitement ciblée ne se heurte qu'à des niches réduites. C'est bien comme ça qu'il faut parler, j'ai bien intégré les données, les schémas et la dynamique, je ne suis pas complètement débile, j'ai dit bipolaire hémisphère droit atrophié soit, j'ai pas dit trisomie 21 galopante ni QI négatif faudrait voir à se calmer quand même. Vraiment. Offre supérieure à la demande à un point t'imagines même pas cocotte, ça va merci on sait. Boris Vian Boris L'arrache-cœur 1951 Gallimard le refuse malgré Raymond Queneau et sa préface qui est ce qu'on sait ou alors qu'on doit savoir vite. NB : Gallimard le refuse malgré la préface de Raymond Queneau et non pas Gallimard le refuse malgré la préface de Philippe Sollers. 1953 les Editions Vrilles le publie. Aucun écho dans la critique. Je dis bien en 1953 quand sort L'arrache-cœur il n'y a aucun papier. Nombre d'exemplaires vendus selon le relevé de compte : 200.
Je doute que la mise en place effectuée ait été à la base très éloignée de ce qu'on connaît aujourd'hui. Je doute que les éditions Vrille aient pu fourguer aux libraires trois milles exemplaires de L'arrache-cœur grâce à la force de vente de leurs représentants que je mets au pluriel on se demande bien pourquoi. Je me permets également douter que les retours aient été plus violents que ceux qui ont encore cours. Je doute que mon exemple ne puisse faire sens.
Il y a énormément d'auteurs de poésie et de littérature expérimentale qui vendent 200 exemplaires. Il y en a un peu plus qui vendent à 800 et certains confirmés qui gravitent en moyenne autour de 1500 exemplaires. Les plus lus vendent à 2000 - 3000, pas à tous les coups d'ailleurs puisqu'elles n'en font pas. Ca c'est pour la poésie. En roman expérimental ou en roman dit registre soutenu, bref en roman imbitable décliné comme on peut c'est un petit peu plus. Avec parfois des accidents. Les éditeurs misent davantage entre 1500 et 5000 exemplaires en tirage, mise en place censée être brontosauriquement supérieure. Et après. Ca change quoi. Même avec un accident qui touche au 10 000 ex, le clinamen incarné par Mothra-la-mite-géante en personne je vous dis pas. Aller on les sort les chiffres qu'on rigole. Pour que vous compreniez un peu. Un peu comment ça se passe vraiment. Un peu pourquoi une personne normalement constituée ne peut pas entendre en dessous 7 000 exemplaires on ne peut pas se dire écrivain, mais bon, c'est personnel sans avoir une énorme pulsion tronçonneusiste.
Il ne faut pas parler de mort, d'adultère ni d'argent dans les maisons bourgeoises les portes entrouvertes, c'est bien connu n'est-ce pas. Sauf qu'un un moment il va falloir arrêter de se la raconter deux minutes si on veut sauver la douce méduse boisée avant qu'elle vire radasse. Et par faire semblant parce qu'on a la trouille d'avouer au peu de lecteurs qu'on a combien on existe nulle part, combien on existe pas dans l'espace-temps du milieu éditorial, pas seulement dans celui des salons mondains mais carrément sur le marché. On n'existe pas dans l'espace-temps économique. Ou alors je sais pas, ça doit être ça la concrétude de la notion d'expérimental. Partout dans le monde la recherche avance, tout ça. On existe pas en existant, on est vivant en étant mort, on est un paradoxe qui se grignote la queue en surcharge d'ego. On est des chats de Schrödinger. Et je dis ça très sérieusement.
Le ça va rester, la notion de passivité du lectorat, ça va plus être possible. Parce qu'on n'est plus sur le même terrain de jeu, le pot de terre héroïque faut exfolier les poses hébéphréniques percluses de romantisme d'eunuques emmitouflés Priape, on ne peut pas survivre dans ses conditions là, Cthulhu comme adversaire à un moment c'est plus humainement tenable. Parce que Teresa Crémisi qui quitte Gallimard pour le groupe Rizzoli mais quelle information bassement vulgaire dont on n'a finalement que faire quand on est un trouvère fougueux. Bien sûr. Sauf que.
Pierre Assouline : « On n'a pas encore pris la vraie mesure du départ de Teresa Crémisi de son poste de Numéro 2 de Gallimard. Je ne parle pas de la nécessaire réorganisation que cela impliquera aux établissements NRF, des aspects affectifs et personnels dans la relation auteur-éditeur, de la place d'une telle d'une femme d'influence dans le monde littéraire français et de tout ce qu'entraîne la démission d'une personne de cette qualité, quelqu'un de rare dans un milieu qui en compte peu. Une fois cette page là tournée, je veux parler du signe et du symbole. En effet, Teresa Crémisi, qui est une Européenne par excellence, ne devient pas seulement PDG de Flammarion mais aussi responsable à différents titres des options stratégiques que le groupe Rizzoli pourra prendre en Europe. Il faudra s'y faire : l'édition française n'est plus une question d'affrontements de groupes français à l'intérieur de nos frontières mais de groupes européens hors frontières, ce qui est nouveau.
Un chevau-léger de cette nouvelle donne s'avança il y a quelques mois mais personne ne voulut le voir car, eu égard à sa nature abusivement populaire, il est tenu dans un universel mépris : Paulo Coelho, seul alchimiste capable de transformer l'insignifiant en best-seller mondial durable. Il vient de plaquer Anne Carrière, son éditeur historique en France, après lui avoir été d'une fidélité sans faille pendant une quinzaine d'années alors que les plus grandes maisons françaises lui faisaient des ponts d'or. Pourquoi s'est-il décidé cette fois ? Parce que son éditeur italien (groupe Rizzoli) a pris le taureau par les cornes et le lui a demandé. Le prochain livre de Paulo Coelho paraîtra donc en France chez Flammarion.
Désormais, dans l'avenir, on verra certainement des auteurs s'engager sur un plan européen avec un groupe possédant des filiales en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne etc. Je connais des écrivains français qui ont été d'ores et déjà sollicité par leur éditeur italien (groupe Rizzoli) pour rejoindre Flammarion en France... Une ère nouvelle s'ouvre dans la relation auteur-éditeur. L'industrie littéraire parisienne, si habituée à vivre dans les limites d'un circuit fermé qu'elle contrôlait à peu près bien, ferait bien de l'envisager sérieusement. Quelle maison française de petite ou de moyenne importance aura les moyens de lutter avec les a-valoir proposés par un conglomérat ? Quelle maison pourra promettre d'emblée à un auteur qu'il sera traduit en plusieurs langues en même temps qu'en français, et qu'il bénéficiera d'un appui de nombreux journaux sur tout le continent ? Reste à savoir si ces nouvelles perspectives pousseront certains écrivains à être, dans leur écriture comme dans leurs thématiques, plus européens que français. Ne haussez pas les épaules, ne levez pas les yeux au ciel, c'est pour demain. »
Il a l'air de trouver ça super excitant, Pierre Assouline. La course à l'armement c'est si vivant, il se passe tellement de trucs, et puis avec cet esprit de surenchère ça promet Messieurs Dames. Nan mais ça va pas bien.
Alors voilà. C'est comme ça désormais, dans l'avenir. D'ici là je fais quoi. Je note négligemment p.12 Lire : « 450 millions, c'est le nombre de livres vendus en France en 2004, pour un chiffre d'affaires de 2,5 milliards d'euros. Soit une progression de 4% par rapport à l'année précédente. N'en déplaise aux éternels grincheux, le livre se porte bien en France ! ». C'est étrange, j'habite pas la même France, peut-être parce que je ne lis pas ce qui s'appelle le livre pour eux. Le Corridor bleu et Le Bleu du Ciel continuent de lutter pour maintenir leurs publications, je suis les Editions e®e, je vois l'investissement absolu que ça nécessite à tous niveaux. Parfois sur des textes précis je fais vraiment tout ce que je peux pour les défendre. Mais les défendre auprès de qui, finalement, si ne n'est auprès du lectorat lui-même, qui inclut les libraires et surtout les vrais gens. Parce que c'est bien gentil, mais le contexte, le vrai contexte, un petit retour au réel houhou. Certainement pas : 4000 exemplaires de vendus et encore. Prévoir jusqu'à 500 de rabotement. Que les choses soient très claires, moi ça me va très bien. Mais après faut pas non plus s'étonner si quand je crie dans la nuit que tel livre est incontournable ça en fasse vendre 4 exemplaires. Presque personne ne m'écoute quand je crie, je suis pas rentable comme fille, on comprend rien à ce que je raconte et on s'en fout quand on comprend.
Seulement voilà. C'est pour ça que je dis que j'ai failli me faire avoir. Parce la stratégie c'est plus un mode opératoire efficace, c'est dans la tactique que ça se joue, que ça peu se jouer, qu'on est dans la praxis et pas dans le War Game plateau binouzes et dés. Si j'ai douté à ce point, à m'en réciter du Cioran au réveil, c'est parce que c'est parfois très dur d'être lucide. Mais je persiste, j'essuie quelques sarcasmes, ce n'est ni de l'utopie ni de la naïveté. L'aspect pédagogique. Le travail sur le terrain. La validation des positions par un acte, un déplacement, une intervention.
Effectivement, mardi j'étais à Reims à essuyer les plâtres d'un petit festival de poésie sonore. Effectivement comment c'est la loose y avait 25 personnes dans le public en comptant l'équipe des organisateurs. Effectivement pour couper les lumières dans la salle il faut téléphoner au directeur pour obtenir l'autorisation d'utiliser la clef qui ouvre la porte de la pièce secrète où se cache l'interrupteur, si c'est pas une pitié kafkalandesque et puis comment c'est lourd de se péter la gueule dans le noir j'avoue et j'ai un bleu. Effectivement il est possible que sur les vingt-et-une personnes du vrai public toutes se soient fait chier comme des rats décédés, voire aient concluent que ma bande son pas très équilibrée ce coup-ci pour ne pas dire pourrave sur la dernière partie était représentative de mon boulot en général alors que ça n'a rien à voir du tout, c'est un chantier à part.
Mais bon. Je suis désolée. Le travail de fourmi pour soit et pour les autres, les autres auteurs que je veux défendre, les maisons que je veux défendre, les revues aussi, ça se passe pas que derrière son pc. Ca nécessite de temps à autre de se confronter aux vrais gens, ceux qui ne savent pas encore ce qu'on fabrique parce qu'il n'y ont pas accès, pas eu l'idée d'y prêter attention, parce qu'ils s'en foutent à priori, toujours, mais qu'ils sont curieux et ouverts en même temps. Faire une lecture ou une intervention dans un lieu type médiathèque de province, ça peut passer pour une perte de temps, surtout quand les dates s'accumulent. Mais ça permet de faire progresser son chantier présenté par paliers planifiés, donc déjà c'est pas franchement du temps perdu. Ensuite d'accord c'est fatigant des fois, mais c'est pas très cohérent de se plaindre que tout stagne et part à vau-l'eau si on est même pas foutu soi-même de se bouger le cul en province pour permettre à des jeunes gens de créer un petit festival de plus, un petit espace où dans la ville une fois par an y aura trois ou quatre soirs de suite une vingtaine de personnes pour écouter de la poésie sonore. Ou autre chose d'ailleurs parce que je fais pas de poésie sonore. Il y avait Joachim Montessuisqui passait avec moi. Ca fait dix ans qu'il travaille, il est fondateur de la revue Erratum, a encore moins de temps à perdre que moi, et pourtant il était bien présent à Reims. Je pense qu'il sait ce qu'il venait y faire, et ça ne risquait pas d'être pour cachetonner.
Et je suis désolée, encore une fois désolée. Mais Joachim Montessuis c'est vraiment vachement bien. Et se faire une demi-heure de son montessuisien le museau dans le baffle, rien que pour ça, ça valait le coup d'y aller. Et puis comme d'habitude, se dire quand on repart que ce coup-ci y en a peut-être eu un qui a entendu. Et que c'est toujours ça de gagné.
Parce que parler dans le vide ça fait parti du lot d'emmerdes, c'est comme les loyers de retard, le téléphone coupé et le mépris de la machine à force de ne pas produire utile. Parler dans le vide ne ça veut pas dire qu'on parle vide. Ni que personne ne passera dans le coin. Faut être patient, et rien attendre, surtout ne rien attendre, et encore moins pour soi. Les bibliothécaires eux ils connaissent bien ça, des passeurs hors espace-temps vérolé. Quoi que. Enfin disons quand ils le veulent et quand ils le peuvent si possible. Le pas de côté version cadran, en avoir conscience, une bonne fois pour toute. Je n'y reviendrai plus, et qu'on insiste pas.