#41

Depuis ce matin je suis en phase pétasse et c'est rien de le dire. J'ai perdu quatre kilos, je sors de chez le coiffeur et la seule chose qui m'intéresse c'est d'être une page blanche pour demain. Parce que demain je fais un truc qui n'arrivera jamais deux fois, c'est déjà complètement bizarre que ça soit arrivé tout court.

Demain je pose pour Bettina Rheims. Et quand je dis poser c'est vraiment pour de vrai, c'est pas pour un portrait à la con dans un magazine, c'est dans le cadre de son boulot à elle, de son boulot en cours.

Demain à 14h je vais dans son studio et je suis drôlement intriguée parce que je me demande en quoi ça consiste vraiment, de travailler avec une photographe. Je connais son travail, plutôt bien même. Elle travaille sur les femmes, sur la notion de féminité depuis un bon bout de temps et j'aime beaucoup ce qu'elle fait. Mais je ne sais pas grand chose de ce qu'elle attend de moi. Elle bosse sur un projet expo et livre portant sur "les icônes féminines de ce début de XXIe siècle". Bon déjà, ça a beau faire quinze jours que je suis au courant, dix jours qu'on en a discuté, à chaque fois que le téléphone sonne je me dis que c'est son assistante et qu'elle va m'expliquer que vraiment désolée mais on a confondu avec une autre, n'importe quelle autre, parce que vraiment y a comme un bug.

Demain je ne vais rien contrôler. Je pense que c'est ça le contrat tacite. Je ne comprends pas la démarche interne des comédiennes à cause de l'instrumentalisation du metteur en scène, je trouve ça presque dégradant. Je me dis que là c'est différent, peut-être à cause du silence. Et puis de la pose, du côté fixe. Demain il y aura dans le studio photo une maquilleuse, un coiffeur, soit, ça c'est plutôt juste rigolo. Mais le styliste cette fois-ci ne tentera pas de me faire rentrer dans un 34 prêté pour les pages modes de Libé ou Technikart Mademoiselle. Le styliste c'est Jean Colonna et ça s'appelle un couturier. En plus les robes sont des Chanel vintages qu'il a customisées pour l'occasion. Putain ce blog des fois on dirait du Lolita Pile.

Demain je vais passer l'après-midi assise sur une grosse pierre, c'est le seul décor. Il parait que Bettina Rheims est très dure avec ses modèles. Elle me l'a confirmé. Je n'arrive pas du tout à comprendre ce que ça veut dire, et à peine à l'appréhender. Qu'est-ce que je vais bien faire assise sur une grosse pierre avec une robe Chanel vintage customisée par Jean Colonna. Qu'est-ce qu'il faut que je fasse, elle a dit vous abandonnez, c'est pour ça que j'ai dit oui et que c'est une expérience, une expérience de travail, pas seulement un coup d'hélium dans l'égo dégonflé. Ce qui est vraiment intéressant c'est d'assister au processus, presque plus qu'y participer. Qu'est-ce qu'elle veut de moi, comment elle va s'y prendre. Et surtout comment elle travaille, ça c'est un truc que je me suis toujours demandé, je suis contente d'y assister de l'intérieur, ou presque.

Demain je vais être manipulée avec le consentement global de mon corps et de mon cerveau. C'est assez rare qu'on soit d'accord. Suffisamment pour être noté. Et puis moi qui n'ai vraiment pas un rapport à l'image très vif, ça risque de m'apporter quelque chose, mais je ne sais pas trop quoi encore. Peut-être juste un joli souvenir, ça sera déjà ça de gagné.

J'ai fait les comptes : Bettina Rheims = - 4 kg. Il me faut au moins Pierre & Gilles pour effleurer l'anorexie. Et encore c'est pas sûr, mes hanches restent libanaises depuis qu'elles ont poussées.