#38

Hier soir, inauguration du Salon des Vendeurs de Livres. Question : pourquoi est-ce que tous les ans je m'inflige cette obligation professionnelle qui n'en est pas une. A chaque fois c'est le même refrain, je ne supporte pas d'être enfermée dans une rame de métro même pas à heure de pointe mais je me déplace en sachant parfaitement que je vais me retrouver kidnappé dans un espace clôt en subite conversation avec des gens dont j'ignorais l'existence y a cinq minutes et qui m'émettront dessus avec insistance en me touchant le bras.

Hier après-midi j'ai eu une montée de stress assez violente : aux deux bouquins en cours se greffent un tas de petits chantiers et de commandes auxquelles je tiens, plusieurs d'entre eux doivent être rendus plus tôt, un week-end de boulot intensif avec obligation absolue de résultat probant m'attend. J'avais bossé jusqu'à 8h du mat, je me suis réveillée vers 15h déjà assez speedée, avalanche de mails et de coups de fils portant et sur les dits chantiers à rendre plus tôt et sur des interviews, je frôlais déjà l'hystérie, le monde entier se liguait pour m'empêcher de bosser, je refuse déjà plein de trucs mais pas assez la preuve, sensation vive d'être une espèce de buffet froid où tout le monde vient se servir, gros doutes sur ma capacité à réussir les dits chantiers en si peu de temps et dans un état mental aussi perturbé. Objectivement, j'étais en pleine crise de paranoïa, et quand je suis en pleine crise de paranoïa vaut vraiment mieux rester à la maison, vu que déjà à la maison les chats me regardent bizarrement dès que je quitte l'ordinateur afin de me faire culpabiliser.

Le Salon des Vendeurs de Livres, en temps normal c'est déjà la merde pour y accéder. A croire que c'est étudié pour. Cette année, histoire que le trajet soit enfin agréable, Igor m'a proposé qu'on y aille en voiture avec Jérôme Laperruque. J'aime énormément Jérôme Laperruque, il est aux antipodes de ce que j'exige d'un individu affublé de testicules, mais il est aussi drôle que doué, et particulièrement pas sot. A noter que les garçons qui ont de l'esprit, de nos jours ça cavale pas les rues.

Si le forum où je travaille n'avait pas passé l'après-midi à ramer, m'empêchant de fait de poster quoi que ce soit, y compris les réponses aux messages qui m'étaient directement adressés (je reçois tout ce qui y est posté par mail en parallèle, et ne pas pouvoir intervenir alors qu'en plus c'est mon boulot c'est particulièrement agaçant), toute la phase préparatrice du cerveau de mémé avant sa confrontation avec l'extérieur était objectivement optimisée au mieux. J'étais prête à l'heure, véritable miracle en soi, j'ai eu le temps d'absorber par voie pulmonaire de quoi garder une chouette distance avec le monde avant de monter dans la voiture, Jérôme avait même prévu les cd nécessaires à une création de Stimmung positive.

En fait en y repensant, si ça a été le cauchemar, c'est la faute à Delanoë. Si y a bien un truc qui me met hors de moi, c'est indéniablement l'acharnement des tendances écolo à transformer une ville en cataclysme urbain sous prétexte qu'il faut éduquer les gens. Et qu'une fois éduqué le citoyen lambda crapahutera à pieds et cessera sur le champ de polluer son environnement, tout passionné qu'il sera par les bienfaits de la dite marche à pieds, des vertus de la bicyclette et de la merveille de confort incarnée par les transports en communs. Y a pas à dire, Delanoë ça doit faire un bail qu'il a pas pris le métro en se fadant quatre changements en heure de pointe, sinon il serait plus lucide.

Je hais le tramway. J'ai toujours trouvé ça super anxiogène, à cause des rails incrustés dans l'asphalte, à cause des câbles qui bouchent le ciel de la ville déjà assez bas et lourd pour justifier ma consommation quotidienne de THC. J'ai habité à Montpellier un an, cette ville en soi était déjà monstrueuse, mais avec les travaux du tramway la place de la Comédie avait des airs de bouche de l'Enfer de Sunnydale. Depuis que je sais qu'il va y avoir un tramway à Paris j'ai envie de me pendre, de déménager, et accessoirement de demander à ma psychiatre qu'elle augmente mon traitement.

On a mis une heure et demi pour arriver au Parc des Expositions. Une heure de bouchons, une demi-heure de marche, de marche au milieu des travaux qui éventrent la route, pas de trottoirs, le vent dans la gueule et les bagnoles qui frôlent pas que le sac à main. J'avais déjà envie de chialer, sans compter que je loupais La Nouvelle Star.

Une fois sur place, autre question : comment ne pas être imbuvable avec ses amis et son fiancé, quand on se retrouve immergée dans un charnier frétillant et que chaque seconde ça gueule dans le crâne pauvre connasse t'aurais pas mieux à faire que ces mondanités de merde, parce que c'est que ça, des mondanités de merde, tu dis que tu t'y refuses aux dîners en ville, aux cocktails de lancement, aux soirées baise-pétasses, mais là tu fais quoi sombre truffe.

Tous les ans c'est pareil. Je ne supporte ni l'alcool ni les gens. Alors pour supporter les gens, je dois boire. Au bout de quatre coupes, comme je tiens super mal, ça commence à aller. Comprendre que je réponds autre chose que ah oui mais excusez-moi je dois absolument aller aux toilettes, ou dernière innovation ah oui mais excusez-moi je ne suis pas du tout Chloé Delaume en fait bougez pas je vais vous la chercher. Tous les ans c'est pareil. Je traverse les allées en tendant mon verre de stand en stand, ça n'a plus aucun sens : je dois boire pour laisser les gens me parler en me touchant le bras, alors pour trouver du champagne je parle à plein de gens que je ne connais pas, auprès de qui je minaude jusqu'à obtention du verre, et qui s'appellent des serveurs. Pathétique, n'est-il pas.

Alors comme d'habitude j'ai croisé des personnes dont je ne me souvenais pas, et plus symptomatique : j'ai moi-même dit bonjour et amorcé un babillage avec une fille que j'ai prise pour une autre et qui ne me l'a avoué qu'au bout d'un quart d'heure.

Au moment de partir pour le dîner post-ouverture traditionnel, il devait y avoir une amie dont c'était l'anniversaire, j'ai planté mes copains comme une truie sous lithium, avec Igor on a mis une heure pour traverser Paris en métro et trouver le bon restau, comme de bien entendu il était minuit et ils voulaient plus servir, je voyais triple, y avait du R & B à fond dans le taxi, j'ai échoué sur le lit à me gaver de pâtes à la bolognaises en regardant Six Feet Under et en concluant de bonne foi c'est ça le pire que c'était finalement la soirée d'inauguration la moins traumatique que j'avais vécue en cinq ans.

C'est la dernière année que je me fade ça. J'ai déjà rayé la fameuse soirée professionnelle de clôture, un piège à cons, l'année dernière je me suis retrouvée complètement déchirée à l'étage à vider coupe sur coupe pendant que des éditeurs que je ne nommerais pas par mansuétude se trémoussaient sur la Compagnie Créole en collant des attachées de presse particulièrement motivées. Déjà en soi ça fait très peur. Pour des raisons qui demeurent au final assez peu mystérieuses compte tenu de mon état, je me suis ensuite tapé un dîner où une infâme pouffiasse qui n'existait déjà pas et n'a plus publié quoi que ce soit nulle part depuis, m'a expliqué que j'étais "nulle en marketing", que j'avais "mal ciblé le public qui peut [m'] acheter", et que c'était dommage, parce que j'avais "physiquement le potentiel pour que ça marche". Pour parfaire le tout, Marc Weitzmann m'a expliqué super sérieusement que " en dessous de 7 000 exemplaires, on est pas écrivain". Ceci dit je ne peux nier l'intérêt d'avoir supporté de tels propos sans y répondre de manière à finir aux Assises : j'ai pris plein de notes en rentrant, et ça a permis à toutes les citations du passage de Certainement pas portant sur le milieu littéraire d'être exactes, un bon copier/coller de (sic).

Donc c'est la dernière fois. Demain je signe à 16h, avec Eric Arlix, ça va aller. La signature ça va. Je ne fais plus de signature en librairie si y a pas lecture avant parce que ça n'a pas de sens et que ça fait Nolween Leroy. Sur le salon y a pas le choix, déjà les débats c'est inaudible et tout le monde s'en fout, alors une lecture sur un stand j'aurais l'impression d'animer un évènement saucisson à Carrefour. Comme je ne suis pas Amélie Nothomb je n'ai pas une queue encadrée de barrières, j'ai le temps de parler aux gens, je suis assise derrière une table donc personne ne me touche le bras, et comme depuis que le malentendu du Cri du Sablier est passé tous mes lecteurs ont un cerveau c'est plutôt pas désagréable.

Enfin ça n'empêche que c'est pas très cohérent quand même. Parce que compte tenu du temps que ça prend, d'aller faire la signature, je vois bien la tronche de ma journée de demain. Va falloir partir à 14h30 pour être à 16h sur le stand. Ce qui veut déjà dire que si je me fais une nuit de boulot, ce qui est obligatoire en ce moment, je vais être assez perturbée et complètement crevée. Pour peu qu'un ou deux psychotiques se pointent comme d'habitude pour m'expliquer que je suis la femme de leur vie en raison de ma carence en sérotonine, je risque cette fois de me contenter de les envoyer se faire foutre, et pas du tout dodeliner de la tête en leur conseillant de bien suivre le traitement que leur a donné le docteur. Et je ne vais pas pouvoir m'empêcher de penser que c'est absurde, vraiment absurde, de perdre une après-midi à rencontrer des lecteurs alors que ça m'empêche justement de bosser sur les prochains livres. Et que le plus important pour les lecteurs normalement c'est ça, préférer lire les bouquins à venir plutôt que de me dire bonjour en évitant s'il vous plait de me toucher le bras. Mais bon, ça va aller. J'espère que ça va aller.

Et puis ça peut être utile. Igor a raison : à force de me terrer j'ai très peu de retours sur mon boulot, des fois j'ai l'impression de vraiment travailler dans le vide, les articles c'est tellement rare qu'ils aient été rédigés par des journalistes qui ont lu plus que le quatrième de couverture que ça ne me soutient pas franchement, à de rares exceptions près. Il suffit de pas grand chose pour cerner le profil du lecteur qui se déplace. Et c'est vrai que je ne peux pas me plaindre, j'ai pas d'amatrices de roman de bonne femme. Des fois se dire qu'on a en face de soi quelqu'un qui comprend ce qu'on fabrique ça fait quand même du bien, c'est suffisamment rare pour que ça fasse au moins du bien.

Demain, avant de partir, lire à haute voix jusqu'à s'en convaincre pour de bon cette extrait des Méditations carnavalesques de Jean-Luc Giribone :

Un jour, je décidai de vivre à la surface de la vie. En un tournemain je parviens à m'affranchir des vecteurs labyrinthiques d'approfondissement, des contenants d'intériorité maladive, des contenants d'intériorité saine, et même de certains appareils psychiques, pour strictement maintenir mon existence dans l'épaisseur nulle d'une surface.