#37
Je n'arrive pas à répondre aux mails des gens, y compris quand les gens sont des amis ou juste des individus suffisamment cohérents pour que je n'aspire pas particulièrement à les virer de mon carnet d'adresses.
Ca commence à devenir un problème. J'y peux pratiquement rien, c'est une histoire de jauges : communiquer quelque soit mes interlocuteurs et les médiums, au bout d'un certain seuil je bloque. La jauge est objectivement à sec, plus de stocks ni pour dire ni même pour émettre.
J'ai été en rapport avec les composants essentiels de mon réseau affectif la semaine dernière. Anniversaire, ne pas revivre celui de l'an passé, établir une liste exhaustive, extrèment exhaustive des voix qu'on a envie d'entendre, calculer les combinaisons des dites voix, choisir celles qui sauront se mêler sans sombrer dans la cacophonie. C'est pas que ça tienne du trauma, mon anniv de l'année dernière. C'est juste que la journée ressemblait à du Bonitzer avec des plan-séquences que Rohmer lui-même aurait pas osé. La soirée je ne m'en souviens plus. J'avais dû faire en sorte d'être en pilote automatique ou j'ai scotomisé après, je sais pas. En tout cas ça a bien marché. J'ai beau racler dans tous les recoins, y a plus un seul fichier qui s'accroche au cortex.
Cette fois-ci je voulais qu'il se passe un truc, quelque chose, n'importe quoi pourvu que je n'en sois pas rendue à conclure en me couchant la même chose que le 14 mars de l'an dernier. Le 14 mars c'est pas du tout mon anniversaire, mon anniversaire c'est le 10, mais j'ai retrouvé un cahier où j'avais pris des notes en précisant la date. Je ne mets jamais de date nulle part d'habitude, là je sais pas pourquoi mais 14 est écrit en gros, si ça se trouve si j'ai pas de souvenirs de ma fin de soirée d'anniversaire c'est parce qu'elle a été suivie d'une descente carabinée qui a duré la semaine. En y réfléchissant bien c'est pas si impossible.
Toujours est-il que sur la page, y a écrit:
"14 mars, toujours à Jean-Pierre Timbaud.
L'avantage d'avoir une vie de merde, y compris en période d'anniversaire, c'est que ça donne de la matière pour faire une chouette pièce pour France Cu."
Heureusement que j'ai pas fait de TS dans la foulée par inadvertance, j'aurais fait culpabiliser pour rien Laure Adler.
Aujourd'hui 14 mars, enfin le 15 vu l'heure.
Je travaille sur le Vian avec une fougue gastéropodienne. Je ne suis toujours pas fixée sur le titre. J'ai des tonnes de notes pour les perfs à venir et le livre-cd lié au chantier J'habite dans la télévision, plus une quinzaine de pages définitives pour sa version finale. Dont je n'ai en fait toujours pas idée. A cause du roman sérieux que je veux faire ensuite. Ensuite, quand j'aurai le temps. Mais c'est pas possible de demander au cerveau de se la fermer une fois qu'on a un dossier ouvert. Trop de dossiers ouverts : ça bug.
Aujourd'hui 14 mars, je ne sais toujours pas si J'habite dans la télévision va donner et donc est un petit livre-cd, un roman avec un cd, un roman et un cd, un roman et puis finalement pas de cd, un roman et des mp3 à télécharger pour rire, ou un roman et des mp3 tout court à télécharger. Déjà.
Et depuis une semaine je me demande si au fond J'habite dans la télévision ça ne serait pas plutôt la première partie du dit roman sérieux que j'ai prévu de commencer après. Or si c'est le cas ça voudrait dire que depuis novembre je travaille déjà sur ce fameux manuscrit fantôme qui a changé soixante fois de titre sans avoir pour autant trouvé de nom à ce jour.
Du coup je ne sais plus où je parle, de quoi je parle, de quoi je dois parler. L'espace, l'objet, ça fait sens, il faut incorporer cette donne en amont. Où je parle, de quoi je parle. Qu'est-ce que je raconte. Où est-ce que je dis.
Je sais parfaitement ce que je veux dire, dans ce roman prévisionnellement sérieux. Comment évidemment c'est pas le problème non plus, j'ai des idées formelles extrèmement précises, c'est ce que je dois raconter qui me pose un problème, un vrai problème fondamental.
Je voulais qu'il se passe un truc : le formalisme, même avec le soutien cuirassé d'une batterie stylistique ne peut venir à bout de la narration traditionnelle. Le précipité ne prend pas dans le tube à essai, je voulais qu'il se passe un truc, ça bouge dehors mais c'est la cata dans le labo. Ca m'est déjà arrivé d'avoir une expérience en cours qui me saute à la gueule, sur La Vanité des Somnambules j'avais pas trouvé la voix du corps et comme une truffe j'ai pas osé reprendre une casserole propre, encore moins annuler le protocole en cours.
J'ai mon sujet, fermement mon sujet. Je ne l'assumais pas en frontal, parce que ça a un côté à la con, faire un roman sur son rapport à la télévision. Bah oui, ça sert à rien de nier, la télé-réalité, le vidéodrome, ça ne change rien au fond, le rapport à, le subjectivisme, l'ombilic des lambeaux du je confronté à, s'attarder dans les douces contrées de l'imaginaire pour empaqueter le problème est-il bien raisonnable.
Le confort ça tue, paraît-il. L'inspiration comme ils disent, la volonté plutôt. Faut entendre par confort stabilité, d'ailleurs, pas fauteuil moelleux et frigo fauchonné, juste un lieu unique et un machin qu'on peut pas appeler autrement que l'amour, des fois c'est même bien emmerdant qu'on puisse pas l'appeler autrement parce que c'est cent fois plus gênant de dire juste l'amour que de se faire surprendre par sa grand-mère en plein boukkaké.
C'est pour ça que c'était vraiment une bonne idée de faire une pause avec l'autofiction, tant que je mettais encore un voile de pathos à la con sur la notion d'autofiction. J'ai utilisé que des matériaux excessivement souffreteux à chaque fois que je l'ai pratiquée, l'autofiction. Le Je par le prisme de la fiction, ça veut pourtant pas dire le Je orné de ses croûtes les plus mirifiques.
J'ai le sujet. Des agencements. Le matériau. Ce qu'il manque c'est le fil narratif global. Attendu que je n'en ai rien à foutre du fil narratif global, attendu que je n'ai pas très envie non plus de perdre du temps à ourler de jolies histoires pendant que la propagande télévisuelle devient, preuves à l'appui de plus en plus inquiétante et stigmatisante, attendu que de toute façon les personnages de fiction sont des transpositions et des transferts quoi qu'on en dise et en assume, attendu que je ne trouve cette fois aucune utilité par rapport au sujet, et aucun plaisir à dresser le fameux foutu profil psychologique des personnages et confectionner leur fond de glotte : je vais dire Je et ça va pas traîner.
C'est pas possible de s'être braquée à ce point. Le confort ça tue, parait-il. L'urgence est différente, c'est tout. Et heureusement. Parce que j'ai vraiment eu la trouille. Assimiler l'urgence à la douleur, ça ne m'arrangeait pas trop. Découvrir que mes choix de vie étaient châtiés pour protectionnite aigue non plus.
Ce qui est pratique, quand on réalise subitement après des mois d'angoisse mansardés que ça y est, on a dans l'ordre et ça c'est important faut les avoir dans l'ordre sinon c'est du souci houla, et le titre et le sujet et la trame narrative et les agencements principaux, c'est que les jauges se remettent toutes dans le vert. Direct. Aspiration platine, désirs à 8 000 points assouvis, prisme frétillant.
Ca va beaucoup mieux tout d'un coup. Un roman officiellement en cours, c'est dingue ce que ça vous booste une vieille autiste, je vais de ce pas ouvrir Outlook. Quoi que. Dans deux jours c'est le salon des vendeurs de livres, je ferais mieux de me ménager.