#36
Ca fait des mois que le livre était dans la pile des à lire, entre des lettres, des manuscrits, des relevés de comptes, des factures, des enveloppes à peine décachetées et des cartons gros grains qui s'acharnent à m'inviter on se demande bien pourquoi.
Des mois qu'il était là, sur l'étagère de gauche, à cinquante-trois centimètres de moi, j'ai compté, cinquante-trois centimètres entre l'étagère de gauche et le fauteuil du bureau que je ne quitte jamais, ce qui accessoirement explique probablement l'absence de fermeté de mon arrière-train.
J'ai perdu la lettre et donc l'adresse qui va avec. Je suis momifiée par la honte. Un objet littéraire pareil, j'en croise un toutes les Saint Glin Glin, je passe mon temps à chouiner que rien de rien, déjà les textes expé faut s'armer de patience et remuer de la truffe, alors les organiques, les lyriques qui assument le sang noir et les glaires autant rêver debout. Alors qu'en fait il était là, là et depuis des mois, cinquante-trois centimètres, je mérite l'échaffaud.
C'est à cause de la couverture. J'avoue. Moi qui suis la première à hurler qu'un bouquin ça se passe de marketing, j'ai reposé le livre à cause de ça, de son extérieur, littérature et packaging, au fer rouge qu'il faut me marquer. J'ai même pas regardé sérieusement le nom de l'éditeur, dû à peine reluquer la quatrième de couv, je vais pas m'en remettre d'avoir été si nulle. J'ai un piètre argument en guise de cache-cervelle, rien d'autre pour me défendre. L'usure et la fatigue. Parce qu'à force de tomber sur des opus flirtant avec l'auto-édition par défaut, dès que l'objet fait cheap et un chouia ringard j'ai l'alarme poète maudit pécrave en mal de soutien qui s'allume. Que le Petit Robert et ses potes me pardonne, j'ai l'instinct de survie pour le moins mal placé parce que placé partout et à n'importe quelle heure du jour et de l'ennui. En plus ça s'aggrave avec l'âge. Avec les éructations de la boîte aux lettres, aussi.
Les éditions du Parc c'est pourtant pas La Pensée Universelle, putain mais mes neurones avaient pris des vacances ou bien c'était la weed, c'est vraiment pas permis de zapper ça comme ça. Bon, c'est vrai que leur catalogue m'avait pas convaincue, pour le peu que j'en ai lu. Le roman de Pierre Jourde m'avait vachement déçu, surtout après avoir lu ses pamphlets si justes et efficaces, je m'attendais à plus, à nettement plus je sais pas quoi mais quelque chose qui en impose, en impose vraiment pour de bon. Or Dans mon chien c'était pas le cas. Le Pierre Mérot non plus, Petit Camp ça l'avait pas fait, j'avais détesté Mammifères, enfin je dis détesté mais même pas, ça m'avait rien fait du tout, Mammifères, les états dépressifs des quadra alcooliques qui "fustigent en filigrane la société contemporaine" (sic dans l'article linké, comme de bien entendu) ça m'a toujours gonflé. Et puis il se passe rien, la langue est juste chargée à l'instar de l'haleine, ça s'arrête net et là. En même temps j'avais quand même vérifié, vérifié qu'un roman Flammarion lauréat du Prix de Flore 2003 pouvait avoir été écrit par un auteur intéressant, que si l'éditeur et le président fondateur du prix était la même personne ça n'enlevait peut-être rien à la qualité réelle de l'ouvrage (rires). C'est pour ça que j'avais acheté un livre antérieur de Mérot, au Parc. Genre soyons honnête et objective, menons l'enquête perdons du temps mais soyons sourde à cinquante-trois centimètres.
Il s'appelle Tarik Noui. Il avait vingt-neuf ans quand le livre est sorti, en 2003. La Désolation des Singes. Il n'y a pas d'articles via Google. Aucun disponible aujourd'hui ou aucun à l'époque, je ne sais pas. Imprimé en février, office de mars, loin de la cacophonie septembreuse, il est passé inaperçu sauf pour les vrais lecteurs dont je n'ai sû faire partie. Ressortons le fouet, les orties, encore un coup, ça le vaut bien.
La Désolation des Singes n'est pas un roman, c'est une partition, une partition pour un choeur agonique, une voix détachée choryphée, décomposition lente des corps mutilés, rythmée par le crissement des os broyés par la machine. Un lieu unique, métonymique, l'Usine. Post-apocalyptique, métaphore temporelle, un récit de viscères esclavagisées, Guyotat n'est pas loin mais la langue de Tarik Noui est unique et souveraine, dégagée de Surmoi. La chair des gueux, la boue, l'acier : la dernière phase autophagique d'un capitalisme tétanos. L'aliénation comme unique mode, même la prostitution n'est plus envisageable comme axe de survie, un magma de globules soumis, un joug indéfectible, la réification passe par le collectif des entrailles sacrifiées sur l'autel productivité.
"Votre lucidité m'est chevillée au corps" : noter et renoter cette phrase, ne pas l'oublier, savoir combien elle s'applique au lecteur qui referme La Désolation des Singes. En déduire qu'on est plus nombreux que prévu, peut-être infiniment plus nombreux. Même si le silence est abject, même si les relais sont viciés, même si le pire seul les fascine, même si la désertion effleure à force de lézardes lassitude. Il existe des auteurs qui lorsqu'ils se présentent utilisent le mot langue comme seul état civil. Il existe des auteurs tout court. Leur brushing il est vrai est rarement impeccable.