#28

C'est un drame qui se confirme : j'ai des lecteurs de droite. Mais vraiment de droite. Pas juste socialistes, des gens de droite-droite. Genre qui trouvent que Sarko est un mec bien mais un peu vert, à qui faut laisser encore quelques années avant qu'il soit au top de l'efficacité. Genre qui trouve ça doux à l'oreille, les glissements danteciens. Sur les 17% du joli mois de mai, j'ai des lecteurs. Assidus. Limite fans. Déjà qu'avoir des fans ça donne envie de se pendre tellement le sentiment d'usurpation bousille le cerveau pire qu'un cancer du bulbe phase terminale, avoir des fans de droite ça traumatise carrément.

Je ne sais pas quand est-ce que ça a commencé, mais faut trouver une solution d'urgence pour que ça finisse. Parce que la bonne excuse « c'est des anars de droite », ça prend pas avec moi. Y a des oxymores qu'ont la vie dure, mais quand même. (A propos d'anars de droite, j'ai découvert ce truc stupéfiant l'autre jour, Primpéran vivement conseillé avant lecture des archives).

Au début, j'y ai pas vraiment prêté attention. J'ai juste demandé à une feue revue brune et métastasée qui s'était clonée sur le net d'enlever mon nom de leurs références, et accessoirement une photo de vacances prise par un poète psychotique, où la présence de benzodiazépines dans mes artères se manifestait avec beaucoup de virulence malgré le noir et blanc. Je m'étais dit qu'ils avaient dû mal me lire, voire pas m'avoir lue du tout. Que c'était pour apporter une petite touche de contemporanéité à leur charnier. Que mon 90b avait dû les émouvoir, ça les changeait du foulard Hermès sur le chemisier Claudie Pierlot. Que mon ex-mari ayant publié chez eux, comme les bonnes femmes qui font des livres à défaut de la vaisselle elles doivent quand même être l'ombre du soutien de famille, y avait pas de raison qu'ils tentent pas le tarif de groupe. Qu'ils avaient mal pigé une blague de ma grand-mère sur les arabes dans un des opus, me l'ayant attribuée à tord comme les gosses du BEP compta de Trappes qui n'avaient rien compris à l'adaptation théâtrale du Cri du Sablier l'an dernier, à part que mon père avait tué ma mère et mon chat, évènement qui m'avait rendue raciste et incapable d'écrire "en français normal". Mais c'était pas là que ça se jouait, je le savais très bien. C'était sur quelque chose de beaucoup plus pervers.

Il y a quatre ans, un poète expérimental m'avait beuglé à table que Guyotat faisait « de la littérature fasciste ». Il entendait par là un rapport à la langue conservateur, une défense de l'esthétisme de la langue. La langue comme matériau vivant c'était mal parce que « la langue n'est pas politique en soi ». Evidemment je n'étais pas d'accord du tout, j'y croyais même pas d'entendre un telle connerie, connerie grassement partagée par les autres pouêteux convives qui fermaient poliment leur gueule mais n'en pensaient pas moins, vu qu'on trouve difficilement plus lâche qu'un producteur de poésie subversive dans ces cas-là. Il va de soi que l'attaque portée à Guyotat, qui est effectivement l'écrivain français que je respecte le plus, n'était que l'introduction d'un chouette monologue démontrant combien ma démarche était "anti-révolutionnaire", et ça va de soi, "fasciste".

Ce qui est assez rigolo, c'est que ce charmant garçon quelque peu aviné, ainsi que certains témoins irréductiblement muets de cet incident, publient ce mois-ci un texte dans la revue de Bernard-Henri Lévy, La règle du jeu. Apportant de fait leur caution à ce collectif comme à son directeur de publication. Ca c'est un acte politique. Et révolutionnaire. Sacrement subversif. Je ne dois pas être injuste, s'ils se retrouvent à signer dans la revue de BHL c'est à la demande d'un ami, un auteur qui fait du bon boulot, et qui s'est retrouvé là pour des raisons perso. Mais faut pas abuser. Ni singer de tout mélanger naïvement, les affects avant le travail, surtout quand on se revendique politiquement si investi, infiniment investi, indocile et si subversif. Moi aussi j'ai reçu le mail pour participer à cette mascarade. Et ça m'a pas franchement mise en joie d'y avoir répondu par un silence perpétué depuis. Humainement ça affecte. Mais faut savoir ce qu'on veut, qui on est, où on se place. Y a un prix à payer, et c'est pas à l'éthique de raquer dans ces cas-là. Y en a pas assez en stock, de l'éthique, c'est trop fragile pour en sacrifier. Et tant pis, sincèrement, si à terme je n'ai plus le moindre ami dans ce milieu de schizo-arrivistes. J'aurais toujours assez d'alliés, se sera peut-être la TAZ des psycho-rigides, y aura peut-être plus qu'à Arlix et à Wallet que j'adresserai la parole, on en sera peut-être rendus à user de la mort-aux-rats pour lutter contre Minus et Cortex tellement y aura plus que ça à faire, mais au moins je me serais pas assise, et encore moins couchée.

Publier un texte chez BHL, être prêt à le faire, l'accepter sans réserves, se dire en l'écrivant ça va être dans la revue de BHL, je suis désolée, mais ça fait sens. C'est pas une publication anodine, comme une nouvelle dans un collectif chez Hachette, bien que ce groupe soit majoritairement constitué d'enculeurs de mamans; où même une commande qu'on accepte dans un maison neutre sans savoir que parmi les autres participants y a au final de gros blaireaux alors qu'on s'était renseigné pour éviter d'avoir le vertige en matant le sommaire une fois le livre en main. Avoir un texte et chez BHL et aux côtés de Dominique de Roux : que plus personne ne m'emmerde avec ses poses d'artiste militant, sinon y en a qui vont finir aux urgences.

Dominique de Roux, Immédiatement, Christian Bourgeois Editeur, 1971 : « A partir d'Hésiode, on peut diviser l'histoire du monde en cycle d'or, d'argent, de cuivre et de fer... (...) Cycle des scories, le dernier : le nôtre, le gauchisme. Le métal consommé redevient charbon, cendres. Ainsi tout le cycle de la putréfaction du métal est accompli. Plus cette putréfaction s'accentuera, plus nous serons proches de l'âge d'or à venir. »

La langue est politique. Intrinsèquement. Les droitistes qui se gargarisent en voyant dans mon travail un retour aux valeurs du Petit Robert ne comprennent rien. Cherchent des alliés, des cautions. L'argument d'autorité, ils adorent. Incapacité notable de penser par eux-mêmes, citations et exemples bienvenus. Le formaliste est perçu comme passéiste, donc toute réactivation passe pour une démarche nostalgique, sécurisante du jadis le beau parlé de mes aïeux. Aucune capacité à y voir la ludicité, Le Grand Jeu. Le boulot de déconstruction du système langagier, donc du système tout court. Trois archaïsmes et ils se sentent dans un fauteuil moelleux, sans voir qu'il est à oreilles.

Je savais le danger de l'autofiction. Je savais que parasiter la syntaxe de mes croûtes suppurantes ce serait pas suffisant pour que tout le monde comprenne de quoi ça parle au fond. J'ai pensé qu'avec le traitement du personnage de fiction, en soi ce serait plus clair. Que le rapport fiction collective imposée / fiction individuelle résistante, là on comprenait ce qui se jouait derrière. C'était pas assez. Faudrait un mode d'emploi tellement je parle dans le vide. J'ai cherché un autre moyen, avec Certainement pas j'étais sûre que ce coup-ci y avait plus d'erreur possible. Limite too much à plein de moment, couches et surcouches. Mais toujours pas apparemment. Je vais quand même pas en être réduite à utiliser une narration traditionnelle pour me faire comprendre un jour, pour que les malentendus cessent, pour ne plus recevoir de mails ébaudis de sous-nazillons du dimanche qui veulent copiner à tout prix parce qu'ils pensent qu'on parle la même langue. Ca non. Je veux bien faire des efforts mais faut pas pousser mémé dans les urticacées. Et puis ça n'aurait pas de sens. Aujourd'hui, la narration traditionnelle c'est un truc de droite, c'est quand même bien connu...