comment je me suis disputé (ma vie intellectuelle)
Il s'est passé du temps. Quelque chose comme quinze jours. J'avais trop de travail et puis besoin de vacances, sans compter le décès de mon ordinateur, puis le rachat d'un neuf et son installation. Ca c'est pour le fallacieux. Pour le reste l'empirique contre attaque, ça va de soi.
J'ai observé attentivement les messages et les textes répondant à cette farce qu'est Pop Philosophie. Les points les plus épineux ont été soulevés un peu partout, surtout pas Philippe Boisnard. Et puis.
Ai constaté que tout ça était très parisien, et que comme toute affaire impliquant dix personnes le soufflé retombait en moins de trois semaines. Entendu des remarques finalement pertinentes, y compris sur le forum de Technikart. Je pensais m'atteler au tir sur ambulance, mais au fur et mesure de l'investigation j'ai constaté que ça se résumait à moins encore qu'une salve sur corbillard : pour fusiller quelqu'un faut quand même qu'il existe. Et force est de constater que c'est même plus le cas.
J'ai attendu aussi à cause d'un portrait de Kacem qui devait sortir dans Libé. Je voulais réagir au contenu du papier et ne pas faire de redites, au cas où le parti pris soit lucide. Aujourd'hui y a Cauet en quatrième de couv alors je ne vais pas non plus passer ma semaine là-dessus, à guetter le moment propice.
Ce qui est certain, c'est que Pop Philosophie n'intéresse pas grand monde, et lorsque c'est le cas les réactions sont pour le moins étranges. La franche hilarité que ça s'appelle. J'avoue que je ne m'y attendais pas. Surtout de la part des gens sérieux. Kacem a créé un concept, c'est vrai. Il se nomme la lolattitude. Maintenant que Raffarin peut plus sortir Lorie, Villepin peut toujours agiter Kacem, ça a l'air de très bien marcher.
« Pour des raisons stratégiques, comme disait Nietzsche, il faut se choisir des ennemis dignes de soi », dit page 29 de cet ouvrage l'intellectuel exceptionnel salué par Philippe Nassif. Je pense ne pas faire acte de prétention en affirmant de fait qu'il est un peu minable, mon ennemi sur ce coup-là. J'irais même jusqu'à dire que je préfère Zeller, au moins il parle français et incarne des trucs très concrets et dangereux. Bien plus dangereux pour moi, enfin pour ce que je défends, que le philosophinou qui trône six pieds sous terre depuis un sacré bail.
L'important finalement, dans le révisionnisme biographique de Kacem, c'est pas tant qu'il fasse croire aux cent vingt lecteurs maximum qui ont eu et auront cet opus dans les pattes qu'il a lu Lautréamont au berceau, qu'EvidenZ est une revue qui a fait date et eu une influence quelconque, qu'il m'ait trouvé un éditeur, que la lecture de Virginie Despentes ait eu une influence capitale sur certains choix de ma vie, ni que j'étais une créature abandonnée de tous qu'il a sorti du ruisseau et le l'HP. Ce qu'il faut en retenir c'est que lorsqu'un auteur est rejeté des médias, tout ex-situ soit-il il ne s'en remet pas. Que la postérité est la seule obsession à laquelle se raccrochent les poseurs pouêteux maudits, et que pour se l'assurer rien ne vaut un coup de pouce. D'où la nécessité de se créer in vivo une grosse mythologie, à défaut d'obtenir un respect spontané et discret. A noter que quand la première occurrence qui ressort sur soi dans Google est une collaboration avec la revue Cancer!, question mythologie ça en impose vraiment. Mais les problèmes d'éthique c'est une toute autre histoire...
J'avais dit un feuilleton, je comptais vraiment le faire. Mais j'ai pas très envie de m'abaisser à ça, à son petit niveau de déballage public, même si les faits seraient vrais, ce qui ferait la différence. Je préfère m'en tenir à lui foutre une mandale IRL quand l'occasion se présentera. Et accessoirement à ne plus me taire et encore moins le préserver quand les questions portant sur lui me seront posées. J'ai mieux à faire, vraiment. Une fiction pour France Culture et un découpage pour eux des Chants de Maldoror, justement. Peut-être parce qu'à trente ans passé l'important c'est ce qu'on est en train de faire, et pas l'exhibition mythomaniaque et nostalgique d'une précocité si fanée qu'elle est depuis longtemps devenue poussière.

Si vous avez manqué le début
Medhi Belhaj Kacem vient de publier aux Editions Denoël un livre d'entretiens. C'est Philippe Nassif, journaliste au magazine Technikart, qui en a eu l'idée alors qu'il « remont[ait] les Grands Boulevard sous la pluie et sur deux roues », « un soir de janvier 2003 ». Face à Medhi Belhaj Kacem, que nous appellerons désormais MBK pour plus de commodités, Philippe Nassif a « la certitude de tenir là un intellectuel exceptionnel et ignoré ». Le fait est que c'est le seul. En effet, MBK a été, dans les années 90, un intellectuel exceptionnel et pas ignoré du tout. A part par Technikart qui a relégué à l'époque Esthétique du Chaos dans son Poubelloscope. Mais le monde tourne, mon cher ange, ce n'est pas leur faute.
Il serait mal aisé de douter de la bonne foi de Philippe Nassif, qui a courageusement entrepris de faire découvrir la pensée de cet intellectuel exceptionnel et ignoré à ses contemporains. Lorsqu'on jette un œil sur la couverture de Pop Philosophie, titre sur lequel il faudra bien revenir parce que quand même, quand on vous tend avec autant d'empressement la barre à mine pour se faire latter ça serait dommage de se priver, on peut constater que le nom de MBK et celui de Philippe Nassif apparaissent à police de caractère égales, ce qui peut sembler surprenant. Mais ce serait du mauvais esprit, et l'on sait les journalistes, a fortiori de Technikart, beaucoup trop purs et dénués d'arrivisme pour flatter leur ego à si peu de frais.
« Passer de la politique d'hier à celle de demain en hybridant les mœurs dionysiaques et désenchantées d'aujourd'hui », tel est le « pari » de MBK, que Philippe Nassif, particulièrement au faîte des « mœurs dionysiaques et désenchantées d'aujourd'hui » pour les avoir analysées jadis dans sa tribune philosophico-ethnologique mensuelle, Les aventures de Jean-No, qualifie avec enthousiasme de « nouveau pari pascalien ». Ce n'est pas rien fichtre fichtre, et ça pourrait expliquer pourquoi l'ouvrage fait 493 pages (et qu'il coûte 25 euros, somme avec laquelle vous ferez mieux de vous procurer Pas Billy the Kid de Julien d'Abrigeon aux Editions Al Dante pour 15 euros ou Logs aux Editions e®e pour 13 euros, vous apprendrez beaucoup plus de trucs et il vous restera même de quoi vous acheter un paquet d'OCB, voire des clopes).
Philippe Nassif écrit en préambule que MBK est « le philosophe le plus brillant de sa génération ». Il faut dire qu'il en connaît un rayon, Philippe Nassif, en matière de philosophie contemporaine. La preuve. Dans la même introduction il confie que MBK a ici « écri[t] un livre pour tous, donc, et d'abord pour ceux, nombreux, qui comme moi n'ont de la philosophie qu'une connaissance superficielle ». Par conséquent il n'est pas très surprenant que Philippe Nassif considère le plus sincèrement du monde que MBK soit le philosophe le plus brillant de sa génération, puisqu'à priori c'est le seul qu'il connaît. Ceci dit, MBK est probablement le seul être vivant capable à 32 ans s'affirmer philosophe et de faire un livre d'entretiens de 493 pages, a fortiori avec un éminent journaliste de Technikart. Magazine qui rappelons-le se penche sur de grands sujets actuels qui déchirent notre société et mettent en exergue moult concepts et questions de fond, comme en attestent les titres des ces derniers mois : Pratiquez-vous le Sociale Sexe ? (mai) ; United Colors of ta mère (avril) ; Faut-il sauver le connard Youn ? (février) ; ou plus ancien mais fondamental : La génération bite (décembre, avec une banane en couverture, humour, références, tout ça...).
Pop Philosophie s'ouvre sur deux citations en insert. La première fait trois lignes et est d'Alain Badiou, tirée de son livre éponyme sur Deleuze. La seconde est de Medhi Belhaj Kacem et en fait dix, tirée de son propre ouvrage, plus ignoré qu'exceptionnel, L'Affect, publié il y a peu chez Tristram. On n'est jamais mieux servi que par soi-même, et puis il faut le comprendre, qui peut-on bien mettre en insert quand on fait un livre qui s'appelle Pop Philosophie et qu'on est le philosophe le plus brillant de sa génération, je vous le demande. Mais là encore, mauvais esprit. Si MBK ne cite pas directement Deleuze, c'est parce que le Gillou, non seulement il est tellement vieux qu'il est mort mais en plus il est complètement dépassé le pauvre. « Nous réaliserons la pop philosophie que Deleuze a, de son propre aveu, semi-échoué à accomplir. La Ruse de l'Histoire est que le livre de philosophie contemporaine le plus difficile, et même de tout le siècle dernier, sera celui qui l'accomplira. ». Je me permets ici une pause. On va me dire que c'est Sainte-Anne qui se fout des restos du cœur, n'empêche que je ne comprends pas bien. Syntaxiquement parlant. Et grammaticalement, de fait. Les escamotages, le bancal, ça fait sens en littérature, le verbe se suffit à lui-même. Sauf que là il explique des trucs. Des trucs qu'il juge si importants qu'il en est réduit à se citer lui-même. Celui c'est qui ? Je déconne pas. Et le l' il correspond à quoi ? Qui accomplit quoi, ça reste un véritable mystère et c'est quand même bien embêtant. Parce que pour formuler « un nouveau pari pascalien », qui plus est « pop » et « accessible », ça serait mieux si les phrases clefs pouvaient être rédigées dans un idiome commun, en français par exemple. La boursouflure c'est une technique, ça se maîtrise. Mais pour ça faut être écrivain. MBK l'a été dans les années 90, mais ce que Nassif appelle « la seconde naissance que connaît MBK depuis quelques saisons », ça s'appelle un avortement endurant. Ne cherchez plus la violence sublime de Cancer, les fulgurances saignantes de 1993, ni les acrobaties baroques qui parsemaient Irène Lepic. La stylistique kacemienne est morte et enterrée. Et je suis la première à ne pas me réjouir du deuil.
Je poursuis. Je poursuivrai d'ailleurs ici le temps qu'il faudra. Par épisodes, comme je l'ai dit. La citation du philosophe le plus brillant de sa génération en insert, je disais. La suite. « Nous pouvons rêver d'une Université Populaire. Nous n'avons les moyens que d'en proposer les embryons. Nous le ferons. Nous ferons cette pop philosophie dans la rue s'il le faut ». Au passage c'est bien ce que je disais, y a un bug de tonalité, il a perdu le rythme le coco. Ca devrait être digne, limite emphatique, du pompier pour la cause. Et résultat putain on croirait que Deleuze s'est fait remixé par un Malraux atteint de laryngite aigue. Bien sûr c'est du mauvais esprit. Impossible de faire autrement. L'anaphore du nous, au secours. MBK s'impose collectif, il se veut la Voix, n'est-il pas, mais le problème, le grave problème, c'est qu'au fur et à mesure qu'on lit les entretiens, force est de constater qu'il ferait mieux d'être aphone. Parce que c'est plus du tout le révolutionnaire d'antan, le petit père Kacem. Mais alors plus du tout. Déjà avec Badiou on devait se méfier. En 2005, être maoïste, faut qu'il y ait un petit souci. Et très vite on voit où il est. Je vois renvoie à Alan Moore, la série V pour Vendetta. La voix du Destin, voyez-vous. Tôt ou tard je reviendrai dessus. Il n'est plus révolutionnaire, il prône le totalitarisme.
Et pour se modeler en icône, il lésine sur rien, ce coup-ci. Ce qui fait que je suis en guerre et qu'il est désormais l'ennemi, c'est à cause de tout ça aussi. Je précise que je ne suis pas seule. Même si chacun a ses armes et qu'on est nombreux, très nombreux, à être des plus remontés. Il y a trahison politique. Mais il y a aussi la démarche, et il est temps que cela cesse. On ne peut plus la supporter. MBK n'aspire qu'à une chose : la postérité de son vivant. Ca explique ses erreurs tactiques, le pauvre chou se veut stratégique, mais pour ça faudrait être lucide, avoir conscience de l'échiquier. Et éventuellement se souvenir de quelques bons tuyaux filés par ses aînés qu'il conchie aujourd'hui encore tout empêtré de ses pulsions parricides. Quand on passe de l'autre côté ça ne se fait pas sans sacrifice et on n'est pas sûr d'y gagner. A vrai dire on perd même tout le temps. La Parésia c'est pas son fort, mais depuis la course à la gloire, et quelle gloire, chef de meute à peine, de Médard à Médor il a sauté le pas, on assiste éberlués, pour ceux qui l'ont connu à un étrange et assez cradingue procédé. Il lui faut une mythologie, depuis le début il est là-dedans. Fasciné par les traces de vie, de l'usage de la biographie comme affirmation du génie. Et c'est là qu'intervient le crime. Je pèse parfaitement mes mots. Qu'il falsifie des faits issus de sa vie propre pour que l'auréole brille plus fort, que la front du poète maudit saigne à grosses gouttes durant les phases d'exhibition, très sérieusement ça le regarde. C'est pour ça que je me taisais. Mais il a dépassé les bornes. Du révisionnisme biographique, voilà ce qu'il y a dans ce livre. Du révisionnisme biographie à MON égard. Et à bien d'autres, mais à chacun de se démerder, et aux dernières nouvelles chacun se débrouille très bien.
C'est à ça que ça va servir, ce petit feuilleton de l'été. A rétablir la vérité. Je n'ai pas envie de le faire ailleurs, on me l'a déjà proposé mais ça deviendrait un travail, or il ne vaut pas un travail. Prendre le temps ici d'expliquer point à point ce qu'il s'est vraiment passé. Et puis chemin faisant prendre des extraits du livre et bien mettre en avant toutes les incohérences, les positions douteuses jusqu'à l'ignominie, et puis toutes les erreurs comme autant de reflets de ses incompétences, ses carences sidérantes qui justifient grandement qu'il n'y ait sur Paris qu'un journaliste de Technikart et une revue de mode pour le prendre au sérieux. Quand je dis toutes bien sûr que non, pas toutes, y en a trop, juste les plus grossières, celles qui montrent à quel point il n'est que fourvoiement, incarnation tangible d'un archétype qui aurait pu trouver sa place dans Certainement pas l'an dernier. Fallait pas me chercher, ni à ce point réécrire des chapitres de ma vie, surtout les fondateurs. On ne tord pas le réel. J'ai ma narration propre, j'ai fait des choix pour ça, pour que ma souveraineté ne soit pas cinq syllabes juste couchées sur papier. Je n'aurais pas d'état d'âme, il n'avait qu'à pas vendre la sienne. J'ai toujours haïs les braderies.

C'est comme ça
A huis clos et sans brosse à dents. Si je me souviens bien de l'histoire des quenottes et de la dignité, ça doit faire plus d'un bail qu'il n'en a plus aucune utilité.
Et bien continuons.

Voila
C'est pas ma faute le barbedienne, les canapés, le coupe-papier. Ca faisait pas tic-tac dans ma tête, tout allait bien, vraiment. Et puis le Garcin est entré.
Douze balles dans la peau, pas encore. Mais bien plus, ça va pas tarder.

Alors
J'ai pas le temps putain j'ai vraiment pas le temps. Mais ça n'empêche pas. Ca repousse juste un peu. Pendant ce temps là [d'autres s'en sont chargé-> http://www.technikart.com/article.php3?id_article=824]. Et quelque chose me dit que c'est qu'un début. Parce que même si on n'a pas exactement les mêmes méthodes, ce coup-ci je ne laisserai plus rien passer. Mais alors rien du tout.
Le feuilleton de l'été, que ça va être. D'où la parenthèse dans la numérotation des posts. Faut savoir faire preuve d'organisation sinon c'est le bordel dans les tranchées.

#47
Les ex c'est une plaie purulente. Mais là y a comme qui dirait une putain de limite qui a été franchie. Que les choses soient claires, j'ai absolument pas le temps avant une bonne semaine de me pencher sérieusement sur certains cas. Je mets le pluriel à dessein, parce que j'aime les tarifs de groupe, que ma patience a largement dépassé la date de péremption et que manque de bol, non seulement je suis en pleine possession de mes moyens mais en plus j'amorce ma phase maniaque du trimestre. Et compte tenu des statistiques, le cycle up est aussi long que le down. Or je viens de sortir d'une fort longue phase terrier sous antipsychotiques. Comment c'est pas de chance mes chéris.
C'est vraiment bien dommage d'avoir poussé le bouchon. Surtout par écrit ça va de soi. Pour le cas principal, celui qui nécessite plusieurs heures de commentaires, donc pas mal de signes au passage, une bonne petite rédaction étayée de citations. Je vais faire ça bien, rien au hasard, plus rien. D'autant que le hasard n'a jamais existé.
Puisque on s'amuse à faire du doux révisionnisme, faudra pas s'étonner d'avoir sous peu une version un peu moins mythologique des faits. Vachement plus réaliste, avec plein de vraies infos dedans, et puis des chiffres, pour changer. C'est normal après tout que vienne le packaging parhésia au complet. Fallait pas me chercher, surtout sans me prévenir, ça manque trop de panache et c'est un peu minable.
Je vais devoir revenir sur certains épisodes extrèmement précis et pas très primesautiers. Rien que pour le dérangement ça va coûter très cher. Faut quand même être une brêle pour s'imaginer ne serait-ce qu'un fragment de seconde que ça passerait tranquille, que je ne dirais rien, que je ne vais pas oser, alors que je prends ma vie comme matériau principal de travail. Je sais pas ce que la testostérone neutralise dans le processus analytique. Mais ça doit yoyoter un max. Parce que pratiquer l'autofiction, même épisodiquement, ça sous entend un rapport à l'étalage perso pas franchement raccorni, mon blaireau d'ex-mari devrait être au courant. Il s'en est assez plaint lorsque ça l'arrangeait. J'ai pas que ça à foutre de jouer à la Merteuil, n'empêche qu'alors la guerre et pas seulement en marge du Filofax ce soir.
D'ici là je vianise, et quand je reviendrai j'aurais des choses à dire et pas vraiment qu'un peu.

#46
La seconde chose je disais donc avant-hier, c'est qu'il se passe enfin un truc un peu concret pour contrer la fascisation en vogue. Celle qui sévit sur internet en toute quiétude. Celle où se vautre avec emphase un tas de profils alarmants. De la chemisette brune cultivée à la dinde acéphale.
Ca fait des mois et beaucoup plus, en y regardant de près beaucoup plus, que ça grouille posément, sans que personne ne s'en inquiète, ni réagisse vraiment, même pas un trolling spontanné dans les commentaires des bloggeurs concernés, ou à peine. Il y a quelques mois, au détour d'une conversation avec une journaliste doté de cerveau, ce qui est plus rare qu'il n'y paraît, j'avais abordé la question. Elle m'avait proposé de faire un papier, une enquête. Pour expliquer un peu en quoi consiste la nébuleuse de Haut et Fort. Les propos qui y sont tenus, les poses de rigueurs, leurs liens, la composition de leur communauté, leurs références, et bien sûr leurs idoles, Dantec en premier plan depuis son glissement de l'an dernier. Les blogs, les sites, les revues papier. J'ai réfléchi un peu, en fait assez longtemps. Et puis j'ai décliné, pas du tout par lâcheté, ni par manque de données, d'analyse potentielle ou d'arguments. Juste parce qu'un papier, un dossier, ça leur enverrait des clients, pas que des hits temporaires de curieux abandonnant leur cécité, mais vraiment de clients.
Les trentenaires sont de droite, économiquement de droite, et presque même idéologiquement. Les beaux principes des socialistes, l'acceptation du libéralisme comme une fatalité, chez les trentenaires ça ne donne que ça. Je me souviens en 2001, au moment du procès Technikart /Chronicart où j'avais pris parti, au moment où dans la maison d'édtion on bossait sur Le cadavre bouge encore et un projet multimédia avec certains de la même équipe et les Schizotrope, donc Dantec, de Michel Surya qui me disait au sujet des plus jeunes d'entre eux : "Ils sont de droite mais ne le savent pas eux-mêmes, c'est ça le pire". Michel Surya a souvent raison, je ne l'écoute pas assez. Les vrais militants, les vrais intellectuels de gauche, ceux qui connaissent le terrain comme les textes, ils se laissent très rarement avoir. Et ils doivent être très fatigués parce qu'être Cassandre c'est pas franchement une position très confortable. Surtout face aux pisseuses, parce que j'étais bien ça. Une pisseuse arrogante complètement bouchée. Je me revois au bureau un lundi de printemps présenter mes excuses après le coup fatal des beaux 17%.
Promenez-vous sur le net, écoutez les trentenaires, pas les parisiens open-barisés, bien sûr, pas les artistes maudits ni ceux qui traînent dans les lieux hype ou pire les institutionnels. Sarkozy c'est le sauveur, dans sa hotte plein de chouette jouets, vive les chaussettes à clous à la Saint Nicolas.
On peut lire des choses bien, aussi, sur la droite, chez les auteurs de gauche. Qui habitent dans le marais, mais qui sont drôlement punks. "L'intelligence est à droite" par exemple, c'est signé Virginie Despentes cette jolie phrase intéressante.
Alors voilà. "Servez-vous des armes qu'ils vous ont donné pour les détruire" c'est tiré de Vidéodrome et ça s'applique très bien à la démarche d'un site qui s'est ouvert il y a peu et qui mérite vraiment d'être plus que cité.
Ca s'appelle Consanguin et ils ont tout compris. Ils connaissent bien l'ennemi, en maîtrisent tous les codes, référents et syntaxe inclus. La langue de l'ennemi, donc. Et sa structure mentale. Du coup ça marche très bien, ça fonctionne, je veux dire. Et ça a vraiment le mérite d'exister. Ca prouve aussi que la résistance c'est toujours très concret, du travail de fourmi et pas que le cul posé dans un café branchouille à refaire le monde à coups de bières et de citations de philosophes morts.

#45
J'ai dit non et ça va beaucoup mieux. Ca n'a strictement rien à voir avec le référendum, ce que je peux en avoir ras-le-bol de ce référendum c'est insensé ce que j'en ai marre, d'ailleurs j'aurais dit non aussi mais j'ai réalisé hier qu'en fait j'étais pas sur les listes. Ca m'a rappelé à la réalité, celle où des fois je prends des décisions lucides pour me préserver des accès de citoyenneté à venir.
J'ai dit non assez poliment, enfin dans la plupart des cas faut quand même pas exagérer non plus, et c'est bon signe puisque l'instinct de survie opère, mieux : que l'instinct de survie opère sans déchiqueter la bienséance.
J'ai repris possession de mon espace-temps. Plus qu'une seule feuille rose accrochée au-dessus du bureau, une seule feuille rose pour mai *et* juin, une réunion du bureau de lecture et une seule perf dans plus d'un mois. Pour le reste le gros feutre indique finir Vian et c'est tout. Bon d'accord ça veut dire finir un livre en quinze jours. Mais c'est un petit livre, j'en ai fait la moitié, les recherches sont finies et la structure aussi. Enfin je pense. Cette semaine essayer d'aller à Ville d'Avray, le sépulcre introuvable parce que sans inscription, mener l'enquête dans le cimetière, prendre des notes et des photos. Je vais y aller avec Igor. Il a toujours de bonnes idées et puis ça pourra être joli.
Ce qui est bien quand on refuse des trucs, c'est qu'on prend un plaisir sadique à s'avorter de plein de projets, à se créer des petits martyrs, des idées sacrifiées sur l'autel hiérarchique de la vraie motivation. Comme ça on la retrouve. On ne peut plus la louper. Et on a moins droit à l'erreur. Dire non à une commande de texte ou de bouquin, quand le projet tient le coup et qu'il n'est pas minable ou complètement débile, ça veut dire être conscient qu'on s'interdit une occasion de, quelqu'elle soit. Alors faut que ça vaille le coup. Que l'objet sur lequel on bosse apporte aussi suffisamment pour justifier qu'on ne se soit concentré que sur lui. Le Vian faut que je cravache vraiment fort.
Après ça sera beaucoup plus simple. Deux mois de off sans fléchissement histoire que le corps se la boucle. De septembre jusqu'à achèvement J'habite dans la télévision phase finale, roman et bande originale du livre, livre-cd affaire classée. J'y tiens vraiment énormément et je ne prendrais plus aucun chantier supplémentaire, j'ai pas les nerfs assez solides, et puis mon cerveau en a marre de toujours devoir assurer dès qu'on appuie sur un bouton.
Il s'est passé des trucs, bien sûr pour que j'ai pû reprendre le contrôle. D'abord j'ai rencontré les B.I.T.C.H. et ça m'a fait plus qu'un bien fou. J'ai deux petites soeurs pas pour de faux, c'est la première fois que ça m'arrive, j'ai des cousins aussi, je crois. C'est pas passé que par les mots, c'était pas qu'une soirée bas-bleu dans un quartier du vieux Bruxelles. On a vraiment communiqué et tout était très évident, aucune défense à activer, aucun simulacre parasite. Sa la ga doo la menchicka boo la bibbidi babidi boo et en plus à minuit y a même pas eu de citrouille. Y avait de l'affection surtout. Du respect, de la bienveillance. On aurait vite fait de s'habituer. Cet été je vais beaucoup bitcher, ça tombe sous le sens de toute façon. Ca c'était donc la première chose.
La seconde j'en parlerais demain parce que y a la rediffusion de la quotidienne de la Ferme 2 et qu'à cause du travail je dois prendre des notes. Régine a disparu je ne pense pas qu'elle soit morte seulement on ne sait jamais.

#44
Le docteur Lagarigue a dit que si je ne me reposais pas, c'était pyjama bleu direct. Alors ce coup-ci j'obéis, parce j'ai pas franchement très envie de refaire un tour pavillonnaire, surtout qu'ils ont fermé le petit jardin à cause d'une surconsommation de joints des empyjamés, et que dans le dernier arrivage y a un tas de mémés zinzins que j'ai pas du tout envie de croiser dans le fumoir.
C'est compliqué de se reposer. Très. D'abord j'ai plein de trucs à faire. Vraiment plein. Tellement de trucs à faire que ça explique que physiquement ça ne suive plus le rythme, que le corps m'ait lâché. Quand le corps lâche, c'est toujours compliqué à gérer. Le mien est très chafouin et super inventif, du coup ça fait quinze jours de lutte intempestive et ça n'arrange rien. J'ai le dos bloqué, côté droit. Y a comme une ligne très nette qui délimite la zone de punition. Juste en dessous de l'omoplate, c'est plus une boule de nerfs qu'un noeud, le clavier, la souris, le pivot du fauteuil pour glisser du pc à la télé, chaque mouvement une aiguille transperce, je suis comme une poupée vaudou mais quelle malédiction boueuse à part la mienne à moi toute seule.
Et puis les allergies, c'est son truc à mon corps, presque une spécialité. Parmi les choses à faire qui m'accablent le planning avec application, il y a les manuscrits du bureau de lecture des fictions de France Culture, j'aime beaucoup ce travail, en plus il est utile. Mais le corps en a marre d'être trop utilisé, alors il a trouvé la parade absolue. Je prends un manuscrit dans la pile, je le prends à pleines mains et mes paumes se recouvrent d'une espèce d'eczéma dans les secondes qui suivent. J'ai tenté de feinter en portant des gants, mais ça contre-attaque immédiatement au niveau de la rétine, même avec les lunettes je ne vois plus qu'une java de lignes surexcitées, comme dans les vieux cauchemars où on frôle l'alexie.
J'ai annulé des rendez-vous, repoussé des dates de rendus, Igor joue au secrétaire particulier pour polio anti-téléphone, et cet après-midi j'ai dormi à n'en plus finir. Je ne sais pas si ça va mieux. Mais j'ai eu quelques heures à moi, sans parasitage extérieur, et ça faisait tellement longtemps que ça a dû nous faire du bien, à moi comme à ce foutu corps.
Je connais un des paramètres qui m'a poussé à bout, peut-être le principal. Il s'appelle le GQA, soit Les Gens qui Abusent. Le GQA, c'est un fléau qui sévit vaillamment quelque soit le médium et le type d'espace où l'on se trouve. Le GQA n'a pas son pareil pour détecter la fatigue et la lassitude chez l'interlocuteur. Proie idéale du GQA je sais à présent qu'il existe et que sans col roulé je n'ai rien inventé.
Il suffit de baisser la garde pour qu'il jaillisse sur tous les fronts. Ca a commencé au travail. Bosser sur un forum, on se dit naïvement que ça ne peux pas user, que les trolls ne peuvent pas véroler le cerveau et saboter le système nerveux, que tomber sur des posts qui se vautrent avec hargne dans le marasme brun ça ne passe pas l'écran, que l'interface conserve les échos distanciés, que ça ne richochette pas jusqu'au coeur du salon, alors que c'est pas vrai, mais alors pas du tout. Du réveil au coucher, à chaque nouvelle visite, la veille n'en est plus une, plus de chouette papotages avec les habitués, juste un taf de concierge qui tente de faire en sorte que l'immeuble reste salubre, à chaque nouveau cafard qu'il faut laisser trotter le poids enclume de la culpabilité, la tenancière qui flippe devant l'ambiance datable carbone 14 relent 36, et qui essuie les verres en espérant vainement que le juke-box arrête de suinter Maréchal.
Le GQA c'est un syndrome global, aux composants divers et aux formes astucieuses. Ca peut être des potes qui vous foutent la pression, comme si vous n'existiez pas vraiment, comme ci votre soma n'était pas autonome, comme si vous n'étiez rien hors de leur échiquier, que vous n'étiez pas déjà suffocante, pétrie jusqu'à la moelle d'équations personnelles si complexes à résoudre que vos naseaux saturent fumet de l'aporie. Noter : lorsqu'un livre est en cours, même un tout petit opus sur mon rapport à Vian, n'y être pour personne, surtout quand on n'a plus la foi depuis à peine un an et que le Benoît XVI est un ancien toto des jeunesses hitlériennes, même si ça ne s'emboîte pas, même si ça n'a absolument rien à voir, même si ceux sont deux épicentres distincts de perturbation.
Le GQA parfois s'incarne dans un discours, ou dans des hommes précis. Semaine du 11 au 17 avril : acmé. Mardi 12, performance au Trianon pour les 10 ans de la revue Mouvement. Il y a tout le monde. Comprendre il y a tous les gens que je n'ai pas envie de voir, presque tous, grâce au Ciel les auteurs de littérature industrielle ne sont pas invités sinon je ne répondais de rien. Je croise un mètre quatre-vingt-dix-huit de fatuité que je n'emplâtre pas alors que j'ai de bonnes raisons, objectivement de bonnes raisons. Deux tables Jean Nouvel séquestrées depuis la rupture consommée il y a plus d'un an, pour prendre un exemple concret. On me dit de ne pas m'énerver. On me dit de ne pas lui parler. On me dit que si je le chope je vais être hors de moi au moment de passer, que je vais rater ma perf, que ce ne sera pas malin, qu'il faut me contrôler. Question. Quand on a passé un an et demi avec un type qui arpente l'Open Bar dressé sur ses ergots, engoncé chemise Saint Laurent veste Agnès b. et nouveauté foulard de versaillais, non seulement c'est très dur de se fader en live cet atroce dessillement, mais quand on doit en plus ni se foutre de sa gueule, ni lui rentrer dedans, on fait comment pour rester calme, je vous le demande. Le propre du GQA, c'est le retournement. Par exemple, là, l'ex à la con. L'air de pas y toucher, les détours dans la pièce, la feinte de l'ignorance pour éviter le conflit. A l'image de son pire défaut. L'incarnation de la lâcheté. C'était une surprise pour personne. La puissance de Garcin autant dire pas grand chose. Seulement voilà. Se plier à son jeu et donc au jeu social, le pas de scandale chérie tiens-toi droite mouche ton nez et n'émascule personne c'est vraiment pas le moment, une fois que c'est fini, que tout c'est bien passé moi je me sens comment, comment à l'intérieur. Lâche, bien sûr, moi aussi. Moi toute seule d'ailleurs, je doute que les Garcin aient une conscience d'eux-mêmes sinon ils se tueraient ou changeraient enfin.
La lâcheté, oui c'est ça, le truc le plus gluant que filent les GQA. Sensation persistante, culpabilisation, inversement de tout. Je n'ai pas aboyé, je n'ai même pas mordu. C'est le métier qui rentre. Mais je ne veux pas de ça, lâcher du leste, baisser la garde, à force d'oxydation ils vont y arriver et c'est hors de question. Trop polie, trop gentille, trop fatiguée aussi. Une semaine à les laisser me marcher dessus, même pas. Une semaine à les laisser danser la gigue sur mes neurones, plutôt.
J'ai rencontré un spécimen particulier de GQA samedi. Un vrai de vrai. Qui a fait chier tout le monde et pas que moi du tout, ça me rassurerait presque. Nous étions en Belgique, à Charleroi, pour le Festival Livresse. Un chouette petit festival de littérature et BD, avec des organisateurs et un public mignons comme tout. Mais avec quelques taches à haute teneur en GQA. Dont une carabinée.
Je m'explique. Déjà, ce qu'il faut savoir, c'est que maintenant quand on se pointe en tant qu'auteur dans un festival de littérature, il faut s'attendre à certaines questions très précises. D'entrée de jeu. Des questions qui vous sont posées au bout de cinq minutes parce qu'elles sont capitales pour l'interlocuteur, plus importantes que qui vous êtes, ce qui vous intéresse dans la vie et ce que vous tenter de fabriquer dans et avec vos livres. Ces questions sont : 1. Tu vends combien. 2. T'arrives à vivre de ton travail. 3. Ton éditeur te files combien comme à-valoir. C'est sûr que c'est quand même très important pour cerner au mieux qui vous êtes et ce que vous êtes venu foutre ici.
Ensuite, ce qu'il faut savoir aussi, c'est que les débats ont changés. Ca ne fait que cinq ans que j'en fais, mais je ne suis pas complètement débile, et depuis quelques temps on ne parle plus hors problématiques commerciales. J'ai consigné un tas de choses, et je suis vraiment de bonne foi. Ce Week-end c'est bien simple, il a fallu attendre dimanche 19h et la table ronde où j'étais avec Grégoire Bouiller pour que les mots "littérature", "langue", "style" et "construction romanesque" soient prononcés. Avant il y a eu plein d'autres mots, comme "vente", "part de marché", "succès éditorial", "attente du public" et plein d'autres qui vraiment, compte tenu du débat initial n'avaient rien à foutre là.
J'en reviens à mon GQA du week-end. Physiquement c'était un peu l'ex cité plus haut. A ceci près qu'à la place du foulard que même Nicolas Rey n'ose pas il avait des chaussures à boucle. L'archétype de l'auteur Grasset. NB: pour les auteurs Grasset c'est pas de ma faute, je veux dire en croiser un normal, je ne demande même que ça. Il se trouve qu'à chaque fois que je tombe nez à nez avec un trou du cul il est made in Grasset, que voulez-vous que j'y fasse. Ce monsieur, quand pour faire la conversation, vous lui demandez où il habite, il ne répond pas par le nom d'une ville. Il ne dit pas "j'habite à Y". Il dit "j'habite dans un hôtel particulier de 300 mètres carrés à Y". C'est sic et c'est pour ça que j'ai passé un bon week-end pas du tout épuisant. Ce monsieur, quand il revient du stand où sont les livres des invités, où il est allé contrôler les quatrième de couv pour se faire une idée de qui sont tous ces gens, il vous dit cash "j'ai vu que ton père avait tué ta mère, mais t'étais dans la pièce ou pas, quand ça s'est passé?". La bienséance, m'y plier. Me dire ce festival est fait par des gens bien, l'organisateur est un ami d'Yves Pagès, mon co-éditeur, ne pas péter la gueule au blaireau, rester polie et calme, tout va bien se passer. Pire, lui laisser une chance. Nous sommes peu d'invités, coincés sur place, restreinte, très restreinte la place, pour deux jours. Ne pas l'égorger, tenter même de communiquer. Mais c'est plus que crevant. Et puis ça ne sert à rien. Ce monsieur, quand il vous demande sur quoi vous travaillez et que vous répondez "la télévision", il vous dit "qu'est-ce que t'as à dire qui n'a pas été fait". Et quand vous tentez d'expliquer des trucs qui ont à voir avec la structure du bouquin, et que vous employez les termes de formalisme, il comprend rien du tout et il va boire un verre. Après vous avoir expliqué que la propagande à la télé, ça n'existe pas, et que "les beaufs ont le choix, y a Arte et y a TF1, si ils préfèrent TF1 c'est qu'ils aiment être cons, t'as pas à t'en mêler". Le soir comme j'ai pas eu de chance et que surtout, oui bien sûr que c'est ça, surtout j'en pouvais tellement plus d'être entourée de gens qui m'émettaient dessus que ça devait être écrit grosse faiblarde à bouffer sur ma tronche déconfite, je me le suis fadé à table. Juste en face de moi. Comme ça j'ai pû encore avoir droit à plein de phrases, comme "Zebda c'est des gauchistes de salon, des vrais cons, dans ma chronique sur telle chaîne du câble je l'ai dit et Machine a rien dit. (...) Non mais les paroles vous avez lu leurs paroles, ils disent que Lepen et Hitler c'est la même chose, faut vraiment être trop con". Jan Bucquoy stupéfait à côté de moi, goguenard, me sauvant ce qu'il me restait de cerveau : "toi aussi tu trouves qu'il y a un petit quelque chose hein", on rit jaune poussin, je reprends un coca light et prie pour aller au lit au plus vite.
Mais il y a une justice. Parce que pendant que mémé avait les mains gonflées et rouges d'avoir tenté de lire les manuscrits de France Culture trimballés jusqu'en Belgique, notez la conscience professionnelle, en regardant la rediffusion d'un documentaire sur les bébés kangourous, le GQA du festival se prenait une murge dantesque à la fête donnée par les organisateurs. Et rentrait complètement bourré à l'hôtel, où à 6h du mat le réceptionniste refusait de lui ouvrir la porte. Innocent réceptionniste de ce petit hôtel de Charleroi, pas habitué aux GQA, qui plus est de chez Grasset. Comme si il pouvait interdire quoi que ce soit à un monsieur qui clame le montant de ses astronomiques à-valoirs en plein débat, et le nombre de balles prises en pleine guerre à longueur de journée. Il a dû lui ouvrir la porte, le réceptionniste du petit hôtel de Charleroi. Et c'est comme ça qu'à 6h20 heure locale, un pot en terre cuite assez imposant s'est crashé sur l'ordinateur du hall d'entrée. Parce que faut pas les chercher, les GQA de chez Grasset. Surtout quand on est un réceptionniste d'hôtel, faut pas déconner. Alors oui, y a une justice. Le GQA officiellement déclaré source d'emmerdement public, plus personne ne lui a parlé, plus d'obligation de communiquer. Après, les conséquences sur le festival, le fait qu'à Charleroi y a pas beaucoup de petits hotels et encore moins de réceptionnistes, que l'an prochain je leur souhaite bien du courage pour loger les auteurs invités, ça n'a pas dû traumatiser quiconque chez les GQA ni chez Grasset.
C'est pour ça qu'il faut vraiment que je me repose. Quitte à porter un pyjama de n'importe quelle couleur à la maison, toute la journée. Pour pouvoir faire face, en leur sautant tout de suite à la jugulaire, aux GQA. Que ça saigne bien, immédiatement. Que chacun reste bien à sa place. Qu'on se rappelle clairement qu'à mon corps on ne touche pas et à ma cervelle encore moins. Parce que ça commence à bien faire.

#43
J'ai bien failli me faire avoir. Je dirais même que pendant ces quatre derniers jours j'ai même carrément été eue. Faut dire que c'est fragile comme pas permis le petit quelque chose, la cale, le machin minuscule qui permet de rester toujours à peu près debout et puis surtout tendu, du chien d'arrêt funambulisme doublé du Saint Bernard Darling avec ou sans figures cabotines ça file des courbatures, c'est tout. Et puis c'est souvent compliqué, vraiment pas si facile du tout.
Depuis des mois c'est Waterloo, les groupes éditoriaux c'est plus des écuries, fini les palefreniers et leurs injections de kétamine dans les flans à optimiser, on n'en est même plus là, les groupes éditoriaux c'est l'ère du ScriptGenerator©®Tm de Philippe Vasset qui se profile, les négociations, les stratégies, je ferme les yeux et je joue à Hibernatus. J'ouvre les paupières et Endemol a tout racheté, à travers la planète il n'y a plus qu'un unique pôle de production d'objets de divertissement, un secteur culturel dedans, un département livre, un bureau de cinq mètres carrés, sur la porte une plaque de métal service littérature, sous un néon hoquetteux un bureau et une chaise, dessus le dernier Joseph K.
Ces derniers mois de ma fenêtre ça donne une vue sur favelas, dans l'ordre la Martinière le Seuil Verticales l'affaire Volumen le transfert, en soit déjà ça vous plombe l'ambiance pour un bail. Et encore je suis au premier. Je ne suis pas sur le front, j'ose pas imaginer ce que ça crée vraiment au niveau organique, tous ces dommages collatéraux. Après il y a tout le reste, l'usure matérielle des bastions, les maisons ligne dure ligne tout court, on en est là, oui, une maison dotée d'une ligne éditoriale il en reste combien pour de vrai, on commence par là, tiens. C'est étrange, il en reste plein une fois qu'on vire les noms connus, à quelques rares exceptions près. Alors limite on fiche, on établit des listes. Plus c'est intéressant et plus tout le monde s'en fout si on écoute les chiffres. Plus c'est intéressant et plus ça crève au bas-côté. Ou bien au mieux ça agonise, ça repousse l'échéance, ça râle en petits drones ou ça uppercute les tympans au crescendo du chant cygné. Quand c'est pas l'embryon qui se fait avorter, les aiguilles du capitalisme aiment à cureter les excroissances non programmées. Les Editions du Passant vont fermer. Une collection venait d'être amorcée en septembre, c'était un labo prometteur, une piste de plus, concrètement territoire allié. Par principe, pas par copinage, j'ai jamais rencontré l'équipe, juste leurs textes publiés. Leur travail. L'enterrement de viking on devra s'en passer, on a pas les moyens et puis tout le monde s'en branle, la ménagère n'est-ce pas qu'est-ce qu'elle en a à foutre de la fermeture d'un laboratoire de littérature expérimentale, d'un espace où on lui demande autre chose que de taper un deux ou trois, d'un espace qui la rend active sans impliquer l'envoi de sms surtaxés. Non mais franchement soyons lucides comme on aime à me le répéter.
L'offre et la demande :plaisir d'offrir joie de recevoir, c'était d'ailleurs le titre d'un des produits pathétiques sorti il y a quelques années sous le label Féminitude de Consommation Courante, il n'y pas de hasard. Parce qu'il n'existe pas et que ça aussi ça commence à me fatiguer de le servir sauce Laverdure, mais bon ça c'est une autre histoire. Donc bien sûr l'offre et la demande, les Editions Al Dante importance historique, catalogue objectivement incontournable. L'offre même parfaitement ciblée ne se heurte qu'à des niches réduites. C'est bien comme ça qu'il faut parler, j'ai bien intégré les données, les schémas et la dynamique, je ne suis pas complètement débile, j'ai dit bipolaire hémisphère droit atrophié soit, j'ai pas dit trisomie 21 galopante ni QI négatif faudrait voir à se calmer quand même. Vraiment. Offre supérieure à la demande à un point t'imagines même pas cocotte, ça va merci on sait. Boris Vian Boris L'arrache-cœur 1951 Gallimard le refuse malgré Raymond Queneau et sa préface qui est ce qu'on sait ou alors qu'on doit savoir vite. NB : Gallimard le refuse malgré la préface de Raymond Queneau et non pas Gallimard le refuse malgré la préface de Philippe Sollers. 1953 les Editions Vrilles le publie. Aucun écho dans la critique. Je dis bien en 1953 quand sort L'arrache-cœur il n'y a aucun papier. Nombre d'exemplaires vendus selon le relevé de compte : 200.
Je doute que la mise en place effectuée ait été à la base très éloignée de ce qu'on connaît aujourd'hui. Je doute que les éditions Vrille aient pu fourguer aux libraires trois milles exemplaires de L'arrache-cœur grâce à la force de vente de leurs représentants que je mets au pluriel on se demande bien pourquoi. Je me permets également douter que les retours aient été plus violents que ceux qui ont encore cours. Je doute que mon exemple ne puisse faire sens.
Il y a énormément d'auteurs de poésie et de littérature expérimentale qui vendent 200 exemplaires. Il y en a un peu plus qui vendent à 800 et certains confirmés qui gravitent en moyenne autour de 1500 exemplaires. Les plus lus vendent à 2000 - 3000, pas à tous les coups d'ailleurs puisqu'elles n'en font pas. Ca c'est pour la poésie. En roman expérimental ou en roman dit registre soutenu, bref en roman imbitable décliné comme on peut c'est un petit peu plus. Avec parfois des accidents. Les éditeurs misent davantage entre 1500 et 5000 exemplaires en tirage, mise en place censée être brontosauriquement supérieure. Et après. Ca change quoi. Même avec un accident qui touche au 10 000 ex, le clinamen incarné par Mothra-la-mite-géante en personne je vous dis pas. Aller on les sort les chiffres qu'on rigole. Pour que vous compreniez un peu. Un peu comment ça se passe vraiment. Un peu pourquoi une personne normalement constituée ne peut pas entendre en dessous 7 000 exemplaires on ne peut pas se dire écrivain, mais bon, c'est personnel sans avoir une énorme pulsion tronçonneusiste.
Il ne faut pas parler de mort, d'adultère ni d'argent dans les maisons bourgeoises les portes entrouvertes, c'est bien connu n'est-ce pas. Sauf qu'un un moment il va falloir arrêter de se la raconter deux minutes si on veut sauver la douce méduse boisée avant qu'elle vire radasse. Et par faire semblant parce qu'on a la trouille d'avouer au peu de lecteurs qu'on a combien on existe nulle part, combien on existe pas dans l'espace-temps du milieu éditorial, pas seulement dans celui des salons mondains mais carrément sur le marché. On n'existe pas dans l'espace-temps économique. Ou alors je sais pas, ça doit être ça la concrétude de la notion d'expérimental. Partout dans le monde la recherche avance, tout ça. On existe pas en existant, on est vivant en étant mort, on est un paradoxe qui se grignote la queue en surcharge d'ego. On est des chats de Schrödinger. Et je dis ça très sérieusement.
Le ça va rester, la notion de passivité du lectorat, ça va plus être possible. Parce qu'on n'est plus sur le même terrain de jeu, le pot de terre héroïque faut exfolier les poses hébéphréniques percluses de romantisme d'eunuques emmitouflés Priape, on ne peut pas survivre dans ses conditions là, Cthulhu comme adversaire à un moment c'est plus humainement tenable. Parce que Teresa Crémisi qui quitte Gallimard pour le groupe Rizzoli mais quelle information bassement vulgaire dont on n'a finalement que faire quand on est un trouvère fougueux. Bien sûr. Sauf que.
Pierre Assouline : « On n'a pas encore pris la vraie mesure du départ de Teresa Crémisi de son poste de Numéro 2 de Gallimard. Je ne parle pas de la nécessaire réorganisation que cela impliquera aux établissements NRF, des aspects affectifs et personnels dans la relation auteur-éditeur, de la place d'une telle d'une femme d'influence dans le monde littéraire français et de tout ce qu'entraîne la démission d'une personne de cette qualité, quelqu'un de rare dans un milieu qui en compte peu. Une fois cette page là tournée, je veux parler du signe et du symbole. En effet, Teresa Crémisi, qui est une Européenne par excellence, ne devient pas seulement PDG de Flammarion mais aussi responsable à différents titres des options stratégiques que le groupe Rizzoli pourra prendre en Europe. Il faudra s'y faire : l'édition française n'est plus une question d'affrontements de groupes français à l'intérieur de nos frontières mais de groupes européens hors frontières, ce qui est nouveau.
Un chevau-léger de cette nouvelle donne s'avança il y a quelques mois mais personne ne voulut le voir car, eu égard à sa nature abusivement populaire, il est tenu dans un universel mépris : Paulo Coelho, seul alchimiste capable de transformer l'insignifiant en best-seller mondial durable. Il vient de plaquer Anne Carrière, son éditeur historique en France, après lui avoir été d'une fidélité sans faille pendant une quinzaine d'années alors que les plus grandes maisons françaises lui faisaient des ponts d'or. Pourquoi s'est-il décidé cette fois ? Parce que son éditeur italien (groupe Rizzoli) a pris le taureau par les cornes et le lui a demandé. Le prochain livre de Paulo Coelho paraîtra donc en France chez Flammarion.
Désormais, dans l'avenir, on verra certainement des auteurs s'engager sur un plan européen avec un groupe possédant des filiales en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne etc. Je connais des écrivains français qui ont été d'ores et déjà sollicité par leur éditeur italien (groupe Rizzoli) pour rejoindre Flammarion en France... Une ère nouvelle s'ouvre dans la relation auteur-éditeur. L'industrie littéraire parisienne, si habituée à vivre dans les limites d'un circuit fermé qu'elle contrôlait à peu près bien, ferait bien de l'envisager sérieusement. Quelle maison française de petite ou de moyenne importance aura les moyens de lutter avec les a-valoir proposés par un conglomérat ? Quelle maison pourra promettre d'emblée à un auteur qu'il sera traduit en plusieurs langues en même temps qu'en français, et qu'il bénéficiera d'un appui de nombreux journaux sur tout le continent ? Reste à savoir si ces nouvelles perspectives pousseront certains écrivains à être, dans leur écriture comme dans leurs thématiques, plus européens que français. Ne haussez pas les épaules, ne levez pas les yeux au ciel, c'est pour demain. »
Il a l'air de trouver ça super excitant, Pierre Assouline. La course à l'armement c'est si vivant, il se passe tellement de trucs, et puis avec cet esprit de surenchère ça promet Messieurs Dames. Nan mais ça va pas bien.
Alors voilà. C'est comme ça désormais, dans l'avenir. D'ici là je fais quoi. Je note négligemment p.12 Lire : « 450 millions, c'est le nombre de livres vendus en France en 2004, pour un chiffre d'affaires de 2,5 milliards d'euros. Soit une progression de 4% par rapport à l'année précédente. N'en déplaise aux éternels grincheux, le livre se porte bien en France ! ». C'est étrange, j'habite pas la même France, peut-être parce que je ne lis pas ce qui s'appelle le livre pour eux. Le Corridor bleu et Le Bleu du Ciel continuent de lutter pour maintenir leurs publications, je suis les Editions e®e, je vois l'investissement absolu que ça nécessite à tous niveaux. Parfois sur des textes précis je fais vraiment tout ce que je peux pour les défendre. Mais les défendre auprès de qui, finalement, si ne n'est auprès du lectorat lui-même, qui inclut les libraires et surtout les vrais gens. Parce que c'est bien gentil, mais le contexte, le vrai contexte, un petit retour au réel houhou. Certainement pas : 4000 exemplaires de vendus et encore. Prévoir jusqu'à 500 de rabotement. Que les choses soient très claires, moi ça me va très bien. Mais après faut pas non plus s'étonner si quand je crie dans la nuit que tel livre est incontournable ça en fasse vendre 4 exemplaires. Presque personne ne m'écoute quand je crie, je suis pas rentable comme fille, on comprend rien à ce que je raconte et on s'en fout quand on comprend.
Seulement voilà. C'est pour ça que je dis que j'ai failli me faire avoir. Parce la stratégie c'est plus un mode opératoire efficace, c'est dans la tactique que ça se joue, que ça peu se jouer, qu'on est dans la praxis et pas dans le War Game plateau binouzes et dés. Si j'ai douté à ce point, à m'en réciter du Cioran au réveil, c'est parce que c'est parfois très dur d'être lucide. Mais je persiste, j'essuie quelques sarcasmes, ce n'est ni de l'utopie ni de la naïveté. L'aspect pédagogique. Le travail sur le terrain. La validation des positions par un acte, un déplacement, une intervention.
Effectivement, mardi j'étais à Reims à essuyer les plâtres d'un petit festival de poésie sonore. Effectivement comment c'est la loose y avait 25 personnes dans le public en comptant l'équipe des organisateurs. Effectivement pour couper les lumières dans la salle il faut téléphoner au directeur pour obtenir l'autorisation d'utiliser la clef qui ouvre la porte de la pièce secrète où se cache l'interrupteur, si c'est pas une pitié kafkalandesque et puis comment c'est lourd de se péter la gueule dans le noir j'avoue et j'ai un bleu. Effectivement il est possible que sur les vingt-et-une personnes du vrai public toutes se soient fait chier comme des rats décédés, voire aient concluent que ma bande son pas très équilibrée ce coup-ci pour ne pas dire pourrave sur la dernière partie était représentative de mon boulot en général alors que ça n'a rien à voir du tout, c'est un chantier à part.
Mais bon. Je suis désolée. Le travail de fourmi pour soit et pour les autres, les autres auteurs que je veux défendre, les maisons que je veux défendre, les revues aussi, ça se passe pas que derrière son pc. Ca nécessite de temps à autre de se confronter aux vrais gens, ceux qui ne savent pas encore ce qu'on fabrique parce qu'il n'y ont pas accès, pas eu l'idée d'y prêter attention, parce qu'ils s'en foutent à priori, toujours, mais qu'ils sont curieux et ouverts en même temps. Faire une lecture ou une intervention dans un lieu type médiathèque de province, ça peut passer pour une perte de temps, surtout quand les dates s'accumulent. Mais ça permet de faire progresser son chantier présenté par paliers planifiés, donc déjà c'est pas franchement du temps perdu. Ensuite d'accord c'est fatigant des fois, mais c'est pas très cohérent de se plaindre que tout stagne et part à vau-l'eau si on est même pas foutu soi-même de se bouger le cul en province pour permettre à des jeunes gens de créer un petit festival de plus, un petit espace où dans la ville une fois par an y aura trois ou quatre soirs de suite une vingtaine de personnes pour écouter de la poésie sonore. Ou autre chose d'ailleurs parce que je fais pas de poésie sonore. Il y avait Joachim Montessuisqui passait avec moi. Ca fait dix ans qu'il travaille, il est fondateur de la revue Erratum, a encore moins de temps à perdre que moi, et pourtant il était bien présent à Reims. Je pense qu'il sait ce qu'il venait y faire, et ça ne risquait pas d'être pour cachetonner.
Et je suis désolée, encore une fois désolée. Mais Joachim Montessuis c'est vraiment vachement bien. Et se faire une demi-heure de son montessuisien le museau dans le baffle, rien que pour ça, ça valait le coup d'y aller. Et puis comme d'habitude, se dire quand on repart que ce coup-ci y en a peut-être eu un qui a entendu. Et que c'est toujours ça de gagné.
Parce que parler dans le vide ça fait parti du lot d'emmerdes, c'est comme les loyers de retard, le téléphone coupé et le mépris de la machine à force de ne pas produire utile. Parler dans le vide ne ça veut pas dire qu'on parle vide. Ni que personne ne passera dans le coin. Faut être patient, et rien attendre, surtout ne rien attendre, et encore moins pour soi. Les bibliothécaires eux ils connaissent bien ça, des passeurs hors espace-temps vérolé. Quoi que. Enfin disons quand ils le veulent et quand ils le peuvent si possible. Le pas de côté version cadran, en avoir conscience, une bonne fois pour toute. Je n'y reviendrai plus, et qu'on insiste pas.

#42
Bettina Rheims, en fait, j'aimerais bien l'avoir pour grande soeur. Une douceur incroyable, une intelligence aussi. Et quelque chose de protecteur, d'infiniment protecteur, elle n'est pas derrière l'objectif elle est comme à côté de vous quand elle appuie sur la poire noire. L'ambiance n'a rien à voir avec l'hystérie habituelle, le rapport de force, la hiérarchie auquel on se heurte en studio. Enfin pour le peu que j'en ai vu. Une équipe, comme une famille, un clan où chacun a son rôle, une dynamique collective, naturelle.
La maquilleuse est une artiste. Un travail sur le corps, des fards oranges et verts appliqués pour une marbrure discrète, les veines redessinées au crayon bleu sur la gorge et l'intérieur des bras. Poudre blanche sur la peau, des touches vives et légères, finesse de chaque touche. Impressionnante, la Maya.
Jean Colonna, j'en avais peur. Idiote. Imposant physiquement, de la chantilly d'homme. A l'étage les robes Chanel, la naphtaline suffocante, un grenier Ali Babaien. Voir toutes les perles cousues main, le travail effectué sur la moindre parcelle de taffetas. Cimetière soie et satin, sensation de profanation.
Pour le reste je ne sais pas. Je ne m'attendais pas à ça, confiance immédiate pour un control-freaks c'était pas gagné et pourtant. Comme si la pose avait été un acte d'amour. Bettina Rheims dans ce projet reprend les femmes des toiles et des dessins de Schiele pour leur notion d'abandon. Facilité à se livrer, pas que le corps, tout entière, désir très profond de vraiment lui donner ce qu'on peut, tout ce qu'on peut. L'entendre chuchoter que c'est ça, que c'est beau, que c'est ce qu'elle veut et plus encore.
Face au grand polaroïd, réaliser le boulot, la qualité folle du boulot. Se reconnaître à peine, voir dans la photo une oeuvre d'artiste et certainement pas soi-même. Se dire qu'on a participé à quelque chose d'unique, de précieux, de fragile et rare. C'est pas de la satisfaction, c'est beaucoup plus étrange que ça. J'ai l'impression d'avoir été utile, un composant dans le processus créatif. Ca fait un petit serrement au coeur et ça me rend complètement niaise à chaque fois que j'y réfléchis.
Urgent : s'engueuler avec quelqu'un ou trouver un homme à abattre, sinon je vais me dire que la vie c'est très chouette, que tout est formidable et c'est pas avec ça que je vais bosser au mieux.

#41
Depuis ce matin je suis en phase pétasse et c'est rien de le dire. J'ai perdu quatre kilos, je sors de chez le coiffeur et la seule chose qui m'intéresse c'est d'être une page blanche pour demain. Parce que demain je fais un truc qui n'arrivera jamais deux fois, c'est déjà complètement bizarre que ça soit arrivé tout court.
Demain je pose pour Bettina Rheims. Et quand je dis poser c'est vraiment pour de vrai, c'est pas pour un portrait à la con dans un magazine, c'est dans le cadre de son boulot à elle, de son boulot en cours.
Demain à 14h je vais dans son studio et je suis drôlement intriguée parce que je me demande en quoi ça consiste vraiment, de travailler avec une photographe. Je connais son travail, plutôt bien même. Elle travaille sur les femmes, sur la notion de féminité depuis un bon bout de temps et j'aime beaucoup ce qu'elle fait. Mais je ne sais pas grand chose de ce qu'elle attend de moi. Elle bosse sur un projet expo et livre portant sur "les icônes féminines de ce début de XXIe siècle". Bon déjà, ça a beau faire quinze jours que je suis au courant, dix jours qu'on en a discuté, à chaque fois que le téléphone sonne je me dis que c'est son assistante et qu'elle va m'expliquer que vraiment désolée mais on a confondu avec une autre, n'importe quelle autre, parce que vraiment y a comme un bug.
Demain je ne vais rien contrôler. Je pense que c'est ça le contrat tacite. Je ne comprends pas la démarche interne des comédiennes à cause de l'instrumentalisation du metteur en scène, je trouve ça presque dégradant. Je me dis que là c'est différent, peut-être à cause du silence. Et puis de la pose, du côté fixe. Demain il y aura dans le studio photo une maquilleuse, un coiffeur, soit, ça c'est plutôt juste rigolo. Mais le styliste cette fois-ci ne tentera pas de me faire rentrer dans un 34 prêté pour les pages modes de Libé ou Technikart Mademoiselle. Le styliste c'est Jean Colonna et ça s'appelle un couturier. En plus les robes sont des Chanel vintages qu'il a customisées pour l'occasion. Putain ce blog des fois on dirait du Lolita Pile.
Demain je vais passer l'après-midi assise sur une grosse pierre, c'est le seul décor. Il parait que Bettina Rheims est très dure avec ses modèles. Elle me l'a confirmé. Je n'arrive pas du tout à comprendre ce que ça veut dire, et à peine à l'appréhender. Qu'est-ce que je vais bien faire assise sur une grosse pierre avec une robe Chanel vintage customisée par Jean Colonna. Qu'est-ce qu'il faut que je fasse, elle a dit vous abandonnez, c'est pour ça que j'ai dit oui et que c'est une expérience, une expérience de travail, pas seulement un coup d'hélium dans l'égo dégonflé. Ce qui est vraiment intéressant c'est d'assister au processus, presque plus qu'y participer. Qu'est-ce qu'elle veut de moi, comment elle va s'y prendre. Et surtout comment elle travaille, ça c'est un truc que je me suis toujours demandé, je suis contente d'y assister de l'intérieur, ou presque.
Demain je vais être manipulée avec le consentement global de mon corps et de mon cerveau. C'est assez rare qu'on soit d'accord. Suffisamment pour être noté. Et puis moi qui n'ai vraiment pas un rapport à l'image très vif, ça risque de m'apporter quelque chose, mais je ne sais pas trop quoi encore. Peut-être juste un joli souvenir, ça sera déjà ça de gagné.
J'ai fait les comptes : Bettina Rheims = - 4 kg. Il me faut au moins Pierre & Gilles pour effleurer l'anorexie. Et encore c'est pas sûr, mes hanches restent libanaises depuis qu'elles ont poussées.

#40
Je travaille sur le Vian, principalement du moins. Premières pages de ce qui sera Les juins ont tous la même peau, à paraître au Editions Philéas Fog en octobre, dans la collection Flâneries dirigée par Loïc di Stéphano, par ailleurs papa de l'excellente maison La Chasse au Snark.
***
Je dis infiniment souvent : je m'appelle Chloé Delaume, je suis un personnage de fiction et. Seulement je n'ajoute pas la vérité première et pourtant je le sais : je suis une maladie. Et pas une maladie de la mort, non, vraiment pas du tout. Je suis la maladie d'un mort. D'un mort extrêmement précis à qui je voudrais bien parler. Un mort sans qui je ne serais pas, sans qui je ne serais pas très bien. Je ne serais pas Chloé Delaume, je serais peut-être Delaume, patronyme torrentiel giclé le septentrional, préservation seconde moitié, l'aume, Alice, l'œuf blanc translucide du bardot, mais pas Chloé, évidemment.
Tout serait donc très différent. En amour et en société un autre prénom susurré une autre enseigne à parapher, Emma Cassandre peut-être Clotilde. Je serais le même sac de tripes mais apatride nymphéacées période de floraison l'été plante aquatique feuillage caduc pieds immergés. Je ne serais pas un nénuphar. Je serais un cancer du sort, timide et sans exponentiel. Une petite boule de pas fini, d'un chagrin sec l'anadyomène, un prénom sans écho aucun empestant musique pulmonaire. Je suis la maladie d'un mort à qui je voudrais dire merci. Je ne dois plus rien à personne à part le prénom que j'habite. J'aimerais tant le lui dire mais c'est très difficile et surtout compliqué.
Je ne sais pas parler aux morts. Enfin, aux morts que je ne connais pas, que je n'ai jamais connu, que je ne pourrais jamais connaître. Parler aux anciens morts tous proches minaudant déjà loin, je sais. Autant qu'aux déjà presque morts. Mais aux corps étrangers, à ces osso-buco filandreux génétiques, à ceux qui ne m'ont jamais parlé, jamais parlé à moi, au moins une fois à moi toute seule. Là c'est une autre histoire. Je ne sais plus rien du tout.
Comment on parle à ces morts-là. Quel ton on se doit d'employer. Sur les cordes vocales amorcer si mineur aigues charmilles entortillées, ou plutôt fa profond, le dièse de la distance fourbu de violacé. Je n'en sais rien du tout. Adopter quoi, le voussoiement le tutoiement. Lino marbré troisième personne du singulier majuscule à pompons, ou le i creusé, au contraire. Personne ne sait. Comment on parle à ces morts-là. Personne n'ose forcer la serrure, en tout cas pas officiellement.
Alors un mort comme celui-là, comme mon mort, mon mort principal, je dois m'y prendre comment avec. Comment avec un mort qui ne m'a jamais parlé et qui pourtant m'a dit. Il ne m'a jamais fait que cela, rien d'autre de visible à l'œil nu. Comment parler à ce mort-là, c'est une question, je me demande. Peut-être que. Je ferais mieux de la fermer, ça règlerait bien des problèmes.
Dans les archives académiques, on ne peut froisser l'étiquette face à un bientôt mort ou au sbire d'un trop né. Il y a des ordres consignés pour que tous s'adressent poliment aux vivants qui ne disent rien, aux vivants qui ne savent que parler. C'est tout de même une question, une question importante quel ton on se doit d'employer quand on parle à un mort qui dit. Si les andains virides tricornes se l'étaient pour de vrai posée ça aurait changé un tas de trucs. Des aveux par charniers d'exemples. Parce que. Evidemment.
En fait on parle aux morts tout le temps. Et même parfois aux morts qui disent. On parle aux morts tout le temps, en général comme en particulier, on parle aux morts, voilà, la cracher une bonne fois pour toute la phrase bourbeuse de platitudes, ça manque tellement de patine : on parle aux morts tout le temps, nulle fioriture solfège, le lichen affûté qui grignote on le guette mais rien, vraiment rien, à croire qu'elle ne peut être que laide cette phrase, mal fagotée quoiqu'on lui fasse, un peu comme pour la vérité. On parle aux morts tout le temps : Eden matin midi et soir. On sait de la mémoire l'énigme posologie.
Dans les archives académiques, la question du comment a bien dû se poser mais chaque crâne s'est pâmé triple tour, la barbe bleutée limon secrets de fosse commune. On ne dit pas : je parle aux morts. On dit : je me demande parfois ce qu'il en aurait pensé. On dit il, on dit le nom du mort on ne dit pas feu devant le nom du mort ou alors on le dit enrobé du charbon des humours cache-cervelle. On ne dit pas le mort, certainement pas : le Mort. On dit bien autre chose. On dit qu'on pense par soi, dégagé de la voix des morts, parfaitement dégagé des oreilles jusqu'aux bronches. On dit qu'on n'est que soi, soi-même et seulement soi, parce qu'on est un vivant, et que si un vivant parle à un mort vaudrait quand même mieux qu'il consulte.
Dans les archives académiques, comment parler aux morts sans commettre d'impair ça n'est écrit nulle part. C'est peut-être pas plus mal. Badigeonnée d'Hextril qu'elle aurait encore terminé, la langue. Préservation des aphtes, la muqueuse sous coupole ne risquera plus rien, le dictionnaire un stalactite, la syntaxe agréée gouttelettes immobilisme obséquieuses en leur tartre. Ca n'est écrit nulle part comment trancher la langue pour qu'elle ne déborde plus. C'est vraiment pas plus mal et ça nous change un peu mais.
Qu'est-ce qui aurait été choisi, le voussoiement le tutoiement. Le pleutre respect feulé aux déliés respectueux, la confite compassion saupoudrée candide connivence. La crainte ou la pitié, on parle à deux entrées et moi je me demande, moi qui m'adresse aux morts, aux morts quotidiennement, à ceux qui m'ont parlé et à lui qui m'a dit, je me demande, j'hésite, à l'épicentre du doute je suis crainte et pitié. Parler aux morts : crainte et pitié. Ca sonne comme les sandales de la psychanalyse. Catharsis comptoir acajou onyx, s'accouder Cithéron cuboïdes courants d'air durant l'exposition. Parler aux morts : accepter du discours la faille autophagique. Savoir ce que ça coûte de se crever les yeux, savoir que les iris n'en seront pas plus bleus, y compris pour le Père Noël. Parler aux morts : c'est dans les vieilles marmites qu'on fait les meilleures soupes, c'est dans les vieux charniers qu'on nourrit mieux ses peurs, c'est dans la ritournelle que se dissolvent les heurts car du fond des cercueils parfaite est l'acoustique.
Quand bien même deux entrées ne jamais plus feinter que le je ne mange rien car le je est obèse de tous ses dévorés. La crainte ou la pitié, la maman la putain, la cendre des ogresses le saindoux post-grossesse, cœur d'airain cul plombé, on parle à deux entrées toujours à deux entrées, nous sommes en mode binaire toujours en mode binaire, indéfectiblement.
Boris Vian : un deux.
Boris Vian : vous tu.
Boris Vian : diérèse il.
L'appeler Bison Ravi, dire anagramme bravions, Boris Vian bravions, l'appeler, appeler un mort, un mort que je n'ai jamais connu, que je connaîtrai pas, que je ne pourrai jamais connaître. Parler à ce mort-là, à mon mort principal qui ne m'a jamais parlé mais qui.
***

#39
Il fait beau, vous êtes désoeuvré, vous aimeriez vous rendre utile. Peut-être pas utile à grand-chose mais un petit peu utile quand même. Par exemple en scannant le dossier otarien de la si charmante personne que vous lisez ici. Bah oui, c'est un appel, et c'est pas classe, je sais. Mais en même temps je ne m'en sors pas, alors au lieu de chouiner de cherche des solutions. Ca va faire un an et demi que je dois mettre tous les articles en ligne, et j'arrive toujours pas à trouver le temps. Ca fait bancal et tout pourri, cette rubrique Otariland bâclée. Base de données mon arrière-train, oui.
Alors voilà le deal : celui ou celle qui se demande comment s'occuper ces jours-ci, ou dans le mois qui vient, peut me joindre par mail. Je lui confierai les dossiers, consciente que scanner des articles c'est chiant à se pendre. En échange, comme j'ai pas un centime, je lui file des bouquins. Tous les miens et des romans made in Verticales. Comme ça, comme tout le monde, l'intéressé pourra les revendre chez Gibert. En plus je lui ferai une tarte aux pommes et à l'hibiscus désormais célèbre dans le 19e.

#38
Hier soir, inauguration du Salon des Vendeurs de Livres. Question : pourquoi est-ce que tous les ans je m'inflige cette obligation professionnelle qui n'en est pas une. A chaque fois c'est le même refrain, je ne supporte pas d'être enfermée dans une rame de métro même pas à heure de pointe mais je me déplace en sachant parfaitement que je vais me retrouver kidnappé dans un espace clôt en subite conversation avec des gens dont j'ignorais l'existence y a cinq minutes et qui m'émettront dessus avec insistance en me touchant le bras.
Hier après-midi j'ai eu une montée de stress assez violente : aux deux bouquins en cours se greffent un tas de petits chantiers et de commandes auxquelles je tiens, plusieurs d'entre eux doivent être rendus plus tôt, un week-end de boulot intensif avec obligation absolue de résultat probant m'attend. J'avais bossé jusqu'à 8h du mat, je me suis réveillée vers 15h déjà assez speedée, avalanche de mails et de coups de fils portant et sur les dits chantiers à rendre plus tôt et sur des interviews, je frôlais déjà l'hystérie, le monde entier se liguait pour m'empêcher de bosser, je refuse déjà plein de trucs mais pas assez la preuve, sensation vive d'être une espèce de buffet froid où tout le monde vient se servir, gros doutes sur ma capacité à réussir les dits chantiers en si peu de temps et dans un état mental aussi perturbé. Objectivement, j'étais en pleine crise de paranoïa, et quand je suis en pleine crise de paranoïa vaut vraiment mieux rester à la maison, vu que déjà à la maison les chats me regardent bizarrement dès que je quitte l'ordinateur afin de me faire culpabiliser.
Le Salon des Vendeurs de Livres, en temps normal c'est déjà la merde pour y accéder. A croire que c'est étudié pour. Cette année, histoire que le trajet soit enfin agréable, Igor m'a proposé qu'on y aille en voiture avec Jérôme Laperruque. J'aime énormément Jérôme Laperruque, il est aux antipodes de ce que j'exige d'un individu affublé de testicules, mais il est aussi drôle que doué, et particulièrement pas sot. A noter que les garçons qui ont de l'esprit, de nos jours ça cavale pas les rues.
Si le forum où je travaille n'avait pas passé l'après-midi à ramer, m'empêchant de fait de poster quoi que ce soit, y compris les réponses aux messages qui m'étaient directement adressés (je reçois tout ce qui y est posté par mail en parallèle, et ne pas pouvoir intervenir alors qu'en plus c'est mon boulot c'est particulièrement agaçant), toute la phase préparatrice du cerveau de mémé avant sa confrontation avec l'extérieur était objectivement optimisée au mieux. J'étais prête à l'heure, véritable miracle en soi, j'ai eu le temps d'absorber par voie pulmonaire de quoi garder une chouette distance avec le monde avant de monter dans la voiture, Jérôme avait même prévu les cd nécessaires à une création de Stimmung positive.
En fait en y repensant, si ça a été le cauchemar, c'est la faute à Delanoë. Si y a bien un truc qui me met hors de moi, c'est indéniablement l'acharnement des tendances écolo à transformer une ville en cataclysme urbain sous prétexte qu'il faut éduquer les gens. Et qu'une fois éduqué le citoyen lambda crapahutera à pieds et cessera sur le champ de polluer son environnement, tout passionné qu'il sera par les bienfaits de la dite marche à pieds, des vertus de la bicyclette et de la merveille de confort incarnée par les transports en communs. Y a pas à dire, Delanoë ça doit faire un bail qu'il a pas pris le métro en se fadant quatre changements en heure de pointe, sinon il serait plus lucide.
Je hais le tramway. J'ai toujours trouvé ça super anxiogène, à cause des rails incrustés dans l'asphalte, à cause des câbles qui bouchent le ciel de la ville déjà assez bas et lourd pour justifier ma consommation quotidienne de THC. J'ai habité à Montpellier un an, cette ville en soi était déjà monstrueuse, mais avec les travaux du tramway la place de la Comédie avait des airs de bouche de l'Enfer de Sunnydale. Depuis que je sais qu'il va y avoir un tramway à Paris j'ai envie de me pendre, de déménager, et accessoirement de demander à ma psychiatre qu'elle augmente mon traitement.
On a mis une heure et demi pour arriver au Parc des Expositions. Une heure de bouchons, une demi-heure de marche, de marche au milieu des travaux qui éventrent la route, pas de trottoirs, le vent dans la gueule et les bagnoles qui frôlent pas que le sac à main. J'avais déjà envie de chialer, sans compter que je loupais La Nouvelle Star.
Une fois sur place, autre question : comment ne pas être imbuvable avec ses amis et son fiancé, quand on se retrouve immergée dans un charnier frétillant et que chaque seconde ça gueule dans le crâne pauvre connasse t'aurais pas mieux à faire que ces mondanités de merde, parce que c'est que ça, des mondanités de merde, tu dis que tu t'y refuses aux dîners en ville, aux cocktails de lancement, aux soirées baise-pétasses, mais là tu fais quoi sombre truffe.
Tous les ans c'est pareil. Je ne supporte ni l'alcool ni les gens. Alors pour supporter les gens, je dois boire. Au bout de quatre coupes, comme je tiens super mal, ça commence à aller. Comprendre que je réponds autre chose que ah oui mais excusez-moi je dois absolument aller aux toilettes, ou dernière innovation ah oui mais excusez-moi je ne suis pas du tout Chloé Delaume en fait bougez pas je vais vous la chercher. Tous les ans c'est pareil. Je traverse les allées en tendant mon verre de stand en stand, ça n'a plus aucun sens : je dois boire pour laisser les gens me parler en me touchant le bras, alors pour trouver du champagne je parle à plein de gens que je ne connais pas, auprès de qui je minaude jusqu'à obtention du verre, et qui s'appellent des serveurs. Pathétique, n'est-il pas.
Alors comme d'habitude j'ai croisé des personnes dont je ne me souvenais pas, et plus symptomatique : j'ai moi-même dit bonjour et amorcé un babillage avec une fille que j'ai prise pour une autre et qui ne me l'a avoué qu'au bout d'un quart d'heure.
Au moment de partir pour le dîner post-ouverture traditionnel, il devait y avoir une amie dont c'était l'anniversaire, j'ai planté mes copains comme une truie sous lithium, avec Igor on a mis une heure pour traverser Paris en métro et trouver le bon restau, comme de bien entendu il était minuit et ils voulaient plus servir, je voyais triple, y avait du R & B à fond dans le taxi, j'ai échoué sur le lit à me gaver de pâtes à la bolognaises en regardant Six Feet Under et en concluant de bonne foi c'est ça le pire que c'était finalement la soirée d'inauguration la moins traumatique que j'avais vécue en cinq ans.
C'est la dernière année que je me fade ça. J'ai déjà rayé la fameuse soirée professionnelle de clôture, un piège à cons, l'année dernière je me suis retrouvée complètement déchirée à l'étage à vider coupe sur coupe pendant que des éditeurs que je ne nommerais pas par mansuétude se trémoussaient sur la Compagnie Créole en collant des attachées de presse particulièrement motivées. Déjà en soi ça fait très peur. Pour des raisons qui demeurent au final assez peu mystérieuses compte tenu de mon état, je me suis ensuite tapé un dîner où une infâme pouffiasse qui n'existait déjà pas et n'a plus publié quoi que ce soit nulle part depuis, m'a expliqué que j'étais "nulle en marketing", que j'avais "mal ciblé le public qui peut [m'] acheter", et que c'était dommage, parce que j'avais "physiquement le potentiel pour que ça marche". Pour parfaire le tout, Marc Weitzmann m'a expliqué super sérieusement que " en dessous de 7 000 exemplaires, on est pas écrivain". Ceci dit je ne peux nier l'intérêt d'avoir supporté de tels propos sans y répondre de manière à finir aux Assises : j'ai pris plein de notes en rentrant, et ça a permis à toutes les citations du passage de Certainement pas portant sur le milieu littéraire d'être exactes, un bon copier/coller de (sic).
Donc c'est la dernière fois. Demain je signe à 16h, avec Eric Arlix, ça va aller. La signature ça va. Je ne fais plus de signature en librairie si y a pas lecture avant parce que ça n'a pas de sens et que ça fait Nolween Leroy. Sur le salon y a pas le choix, déjà les débats c'est inaudible et tout le monde s'en fout, alors une lecture sur un stand j'aurais l'impression d'animer un évènement saucisson à Carrefour. Comme je ne suis pas Amélie Nothomb je n'ai pas une queue encadrée de barrières, j'ai le temps de parler aux gens, je suis assise derrière une table donc personne ne me touche le bras, et comme depuis que le malentendu du Cri du Sablier est passé tous mes lecteurs ont un cerveau c'est plutôt pas désagréable.
Enfin ça n'empêche que c'est pas très cohérent quand même. Parce que compte tenu du temps que ça prend, d'aller faire la signature, je vois bien la tronche de ma journée de demain. Va falloir partir à 14h30 pour être à 16h sur le stand. Ce qui veut déjà dire que si je me fais une nuit de boulot, ce qui est obligatoire en ce moment, je vais être assez perturbée et complètement crevée. Pour peu qu'un ou deux psychotiques se pointent comme d'habitude pour m'expliquer que je suis la femme de leur vie en raison de ma carence en sérotonine, je risque cette fois de me contenter de les envoyer se faire foutre, et pas du tout dodeliner de la tête en leur conseillant de bien suivre le traitement que leur a donné le docteur. Et je ne vais pas pouvoir m'empêcher de penser que c'est absurde, vraiment absurde, de perdre une après-midi à rencontrer des lecteurs alors que ça m'empêche justement de bosser sur les prochains livres. Et que le plus important pour les lecteurs normalement c'est ça, préférer lire les bouquins à venir plutôt que de me dire bonjour en évitant s'il vous plait de me toucher le bras. Mais bon, ça va aller. J'espère que ça va aller.
Et puis ça peut être utile. Igor a raison : à force de me terrer j'ai très peu de retours sur mon boulot, des fois j'ai l'impression de vraiment travailler dans le vide, les articles c'est tellement rare qu'ils aient été rédigés par des journalistes qui ont lu plus que le quatrième de couverture que ça ne me soutient pas franchement, à de rares exceptions près. Il suffit de pas grand chose pour cerner le profil du lecteur qui se déplace. Et c'est vrai que je ne peux pas me plaindre, j'ai pas d'amatrices de roman de bonne femme. Des fois se dire qu'on a en face de soi quelqu'un qui comprend ce qu'on fabrique ça fait quand même du bien, c'est suffisamment rare pour que ça fasse au moins du bien.
Demain, avant de partir, lire à haute voix jusqu'à s'en convaincre pour de bon cette extrait des Méditations carnavalesques de Jean-Luc Giribone :
Un jour, je décidai de vivre à la surface de la vie. En un tournemain je parviens à m'affranchir des vecteurs labyrinthiques d'approfondissement, des contenants d'intériorité maladive, des contenants d'intériorité saine, et même de certains appareils psychiques, pour strictement maintenir mon existence dans l'épaisseur nulle d'une surface.
