#198

Grosse réunion TINA samedi, chez moi. Ce que j'aime avec le comité, c'est qu'on est efficace, rien à voir avec ce que j'avais connu plus jeune, avec une autre revue. Ca ne digresse pas, ça ne se ruine pas la gueule en refaisant le monde dans un café, il n'y a pas de chef, de hiérarchie, juste des compétences diverses. Ca bosse, point à la ligne. Parce qu'on a passé l'âge, aussi, tout simplement. C'est pas mal d'être vieux, en fait. On ne s'égare plus du tout, on va à l'essentiel, on n'a pas besoin de la revue pour vivre des trucs, on vit assez comme ça, chacun. De toute façon une revue qui se la joue bande de potes ou bien communauté, j'aurais pas supporté, j'ai trop donné il y a dix ans. J'ai pas de temps à perdre avec la gestion des affects, l'inter-relationnel, tout ça, ça me gonfle au-delà de l'entendement. On va avoir un super numéro 2, je pense.

Après le départ des Tinaciens, j'ai commencé à travailler sur mon essai. C'est pas facile, ce chantier. J'ai récupéré mon corpus. Là j'ai commencé Défense de Narcisse, de Philippe Vilain. Un essai sur l'autofiction écrit en 2005. Je lui aurais bien piqué son titre, vu que mon parti pris sera un plaidoyer pour l'autofiction. Ca va peut-être tout simplement s'appeler comme ça, Plaidoyer pour l'autofiction, j'aurais voulu un truc plus joli, plus poétique, mais je ne trouve pas. Je peux pas encore jouer sur Narcisse, à cause de Narcisse et ses aiguilles, le petit texte pour l'Une & l'Autre qui va sortir dans quelques mois. Je ne peux pas avoir du Narcisse plein la biblio, c'est clair. Je suis quand même un peu emmerdée.

Dans mon corpus, j'ai plein d'essais, presque que ça. J'aime pas lire des essais. Je trouve ça toujours trop sec, direct, pas assez joli. Rapidement je m'ennuie. L'impression de suivre un cours. La difficulté pour moi, ça va être d'éviter de laisser la fiction me déborder, j'ai bien vu dès le brouillon de l'introduction je commence à injecter de la fiction, je ne sais pas si je ne vais pas discrètement détourner l'exercice. En même temps, ça va pas être trop possible, détourner l'exercice, parce que y a quand même l'éditeur, Laurent de Sutter, qui va me griller. Je dois rendre mes 120 pages en septembre, j'ai le temps, mais je me méfie. Un roman de cette taille-là, ça se gère en trois mois, mais l'essai je sens que ça va être une autre histoire.

J'ai promis avant-hier de poster quelque chose sur Attila Jozsef, poète hongrois, (1905-1937). Il s'agit de A coeur pur, recueil de 22 poèmes sorti il y a quelques jours chez Fiction & Cie. Il y a un CD avec, lectures de Denis Lavant, mise en musique par Serge Tessot-Gay. Plutôt que de recopier un poème en vers, je préfère signaler un court texte, le 19e de l'ouvrage :

"Créer ne signifie rien de moins pour le poète que de former le monde, l'univers humain, la qualité humaine, à l'aide de ceux qui, ayant d'autres préoccupations en vertu de la division sociale du travail, partagent l'activité du poète en l'accueillant avec amour. Car l'œuvre ne vit pas tant par l'artiste que par ceux et celles qui aiment l'art et l'aiment par besoin d'humanité. Certes, nombreux sont ceux à qui ces paroles semblent une sorte de prédication. Laissons-les - derrière leur cynisme, ce qui se cache, c'est bien la peur de la force brute, de la violence, ou de la confiance qu'ils mettent en celle-ci. Nous, poètes d'aujourd'hui, ne pouvons faire autre chose que dire nos plaisirs, nos peines et entrer en lice pour la liberté sous toute forme et partout, où, brandissant les mots d'ordre du bien-être économique et leurs armes, les éternels adversaires des poètes tentent d'amener "les masses" à se détourner jusqu'au fond de leur âme des exigences humaines les plus justes, de la liberté et de leur aspiration à la liberté".

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#197

Dans la série ce post ne va pas vous intéresser revenez demain, je poursuis smiley de je fais c'que je veux chez moi. Aujourd'hui s'est tenue, de 11h30 à bien 14h, la conférence de presse d'Indochine. Il y avait pas mal de monde, mais plutôt des journalistes. J'espérais retrouver les adorables créatures que j'avais rencontrées au 3 jours cette semaine organisés chez Mycroft à l'époque de la sortie de La dernière fille avant la guerre, mais elles devaient avoir école, ou pas l'info. Je ne pouvais pas la faire tourner, l'info, une conférence de presse, c'est un truc professionnel, j'avais moi-même un passe-droit.

En arrivant, je suis tombée tout de suite sur Alain Picon. J'adore Alain Picon. C'est un ancien des Vierges, un groupe punk des années 80. Il s'occupe d'Indochine depuis plusieurs années, c'est lui qui gère tout, y compris les fans quand il y a déplacement. Et c'est une merveille de bonhomme. Il fallait le voir tout à l'heure, il repère chaque personne, la colle juste le temps qu'il faut entre les pattes de Nicola, a un oeil sur tout, enchaîne, repère, règle n'importe quel problème, bref c'est l'efficacité tout sourire, ce mec.

C'était au Collège des Bernardins, dans le cinquième. Très belle salle, acajou et acier, j'ai pris des notes au fond de mon fauteuil violet, second rang. Je préférais laisser le premiers aux photographes. A ma droite se tenait Guillaume, en mission pour les Indoreporters, parallèlement attaché de com du jeune groupe de métal Ulf. Les Indoreporters sont des fans organisés, qui couvrent les apparitions du groupe, le système existe depuis 2005. La communauté indochinoise est très active, c'est un truc qu'ignorent souvent les gens. Ca fait 27 ans que le groupe existe, j'ai vu des générations de fans se succéder avec la même implication. A ma gauche se tenait un choupinou en Creepers, j'ai pas osé lui demander s'il était là pour un média ou juste pour lui. Sur sa feuille il a dessiné la croix de Paradize comme accroche au nom du groupe, j'étais curieuse de savoir s'il avait réussi à infiltrer une rédaction, parce que les fans d'Indochine ne sont pas légions dans les rédactions. Je voulais trainer Wilfred* puisqu'il travaille à Chronic'art, afin de le convertir, mais ça n'a pas marché. Ca marche rarement, j'avoue.

Il y a eu une courte introduction faite par un critique rock dont j'ai pas compris le nom, et que j'ai pas reconnu vu que je suis nulle en critique rock. Il a parlé du public d'Indochine en le qualifiant "d'extrèmement curieux et singulier", ce qui m'a amusé, parce que c'est assez juste. Il est capable d'aller jusqu'à Hanoï pour se taper un concert, le public d'Indochine. Même ceux qui méprisent le boulot du groupe sont obligés d'admettre que c'est le public le plus fidèle et enviable qui soit. Puis le critique rock dont j'ai pas compris le nom a ajouté qu'Indochine faisait de "la pop électronique" et là ça m'a collé les nerfs, je déteste que le mot pop soit accolé à Indochine même si c'est vrai, que c'est objectif, que c'est bien de la pop électronique. Parce que je ne supporte pas la pop, la pop pour moi ça chouine, c'est j'ai trop de souffrance dans mon coeur et il pleut sur Londres, ça me saoule. Quand j'entends les Smiths j'ai l'impression de me taper une tablette de Xanax. Bref.

Ensuite il y a eu un petit film qui reprenait la carrière du groupe sur ses dernières années, et le teaser du Stade de France. Ah oui, au fait, c'était pour ça la conférence de presse, le 26 juin 2010 Indochine joue au Stade de France. Ce sera la clôture de leur tournée qui s'amorce en octobre 2009. Soixante dates. L'album sort le 9 mars 2009, soit la veille de mon anniversaire.

L'album, ils n'ont pas donné le titre. Juste ceux de quelques morceaux. J'ai retenu Go, Rimbaud go, parce que c'est vraiment drôle. Les aubes sont mortes, aussi, puisque c'est le titre que j'ai écrit. Le jour de mes trente-six ans, j'écouterai en boucle un morceau d'Indochine dont j'ai écrit les paroles. C'est Igor qui va être content. Je ne peux pas m'empêcher de penser aussi qu'avec un peu de chance, le 26 juin 2006, on sera 65 000 à faire hou hou en choeur. Pas sur mon morceau, parce qu'il n'y a pas de hou hou dedans, j'ai pas réussi à les caser, le truc est un peu triste, ça ne s'y prêtait pas. Il va y avoir une reprise de Je t'aime tant d'Elie et Jacno sur l'album, je le savais déjà mais ça m'a encore fait bizarre, vu qu'on je l'ai faite aussi en cover avec The Penelopes.

Pour les prix du Stade de France, le groupe a bien assuré. Places à 60, 50 et 40 euros. C'est juste les places les moins chères pour ce lieu mises sur le marché. Je crois que je suis fan aussi pour ça, ce côté à toujours prendre soin de leur public, qu'ils savent plutôt jeune et n'ont pas envie de faire cracher. Il y a un prix unique pour la tournée, aussi, 35 euros.

Les questions posées par les journalistes, ça allait. Parfois moins connes que celles posées en littérature, en fait. Oli de Sat a dit que le son allait être plus brut, ce qui m'a ravie, et que l'album serait plus pop que le précédant, ce qui m'a donné envie de mourir, mais pas longtemps, puisque je me suis rappelé des maquettes que Nicola m'avait fait écouter, il ne pleut nulle part dedans.

Les membres du groupe écoutent MGMT en ce moment. Sauf Boris, qui évidemment écoute le dernier Oasis. Je ne savais même pas qu'il y avait un dernier Oasis, je pensais que ça y était, Oasis ne faisait plus de disques, et Boris allait être obligé d'écouter Nin nich Nails et de changer de coupe de cheveux.

Ils nous ont fait ensuite écouter Un ange à ma table, extrait de l'album, peut-être un single, duo avec Suzanne de Pravda. J'ai trouvé le titre démentiel, et pas du tout pop. Soulagement et exulation, donc.

Rencontrés dans les loges le couple, enfin je ne sais pas si c'est un vrai couple, qui s'occupe du site d'Indo. Très joli, le site, du super boulot. Vue Suzanne de Pravda, aussi, mais vite fait. Parlé rapidement avec Nicola, il m'a promis de m'envoyer Les aubes sont mortes dès qu'il sera mixé, pour l'instant je l'écoute en yaourt, ce qui est assez étrange et rend Igor maboul.

Bon voilà, c'est tout. Je sais bien que ça ne vous intéresse pas, ô habitués, mais pensez donc à tous ces petits fans qui n'y étaient pas et qui n'auront que très peu de comptes rendus, ça aurait été égoïste que je garde tout ça pour moi.

Promis, demain, je vous parlerai d'Attila Jozsef.

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#196

Journée passée à travailler par mails avec l'équipe TINA. Préparation du numéro 2, thème du dossier : "Décryptages". Je suis épuisée, on a commencé vers 11h et ça vient juste de s'arrêter (19h). Aujourd'hui, il y a eu un papier sur la revue, sur le site de Libr-critiq. Laudatif mais surtout super bien fait.

Je n'ai pas le temps de lire aujourd'hui, encore moins de parler d'un ouvrage. J'aurais bien aimé, pourtant. A cause de la pile qui ne cesse de grossir et des colis qui m'attendent à la poste. Mais si je recopie un extrait, ce sera à l'aveugle, sans avoir pris le temps de lire le bouquin, de la pure mauvaise foi intellectuelle. Donc je m'abstiens.

Du coup, histoire ne pas décevoir les gens qui ont pris la peine de passer aujourd'hui, une petite blague. Pour ceux qui ne la comprenne pas, il faut savoir à quoi ressemble l'originale. Enfin bon, c'est une blague de goth, je vous l'accorde smiley de la meuf qui fait n'importe quoi sur son site.

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#195

Extrait de Visiter le Flurkistan ou les illusions de la littérature monde, de Camille de Toledo, sorti il y a peu dans la collection Travaux Pratiques des PUF. C'est dans cette collection que je vais faire mon essai sur l'autofiction. Je suis très contente de savoir que mon texte, dont pour l"instant je n'ai même pas le plan, figuera aux côtés de cette réponse aussi couillue qu'intelligente à un épouvantable manifeste, qui m'avait plus que contrariée à l'époque.

"Le 16 mars 2007, 44 écrivains signaient ensemble un "Manifeste pour une littérature-monde en français". Le texte fut accueilli avec respect et déférence. Les signataires usaient pleinement de leur autorité. Parmi eux, en effet, tant de géants...

On ne répond pas aux géants.

On les célèbre comme il se doit, de peur d'être dévoré, par humilité, parce que ceux-là nous obligerait à choisir un camp et que, le leur, au fond, semblait être plus digne. En relayant leur foi, la presse, les journalistes, les critiques, crurent choisir le parti de la littérature.

Cependant, comme souvent lors des cycles de restauration, on admira l'habit. On ne fit pas attention au geste, moins encore à ce qu'il exposait. Les signataires rassemblaient tous les insignes du talent, de la culture, de l'éloignement. Ils étaient "voyageurs", défendaient la périphérie contre la métropole, dénonçaient "les maîtres-penseurs", "les inventeurs de la littérature sans objet", ceux qui, à leurs yeux, avaient tiré le roman vers la seule linguistique, en oubliant "la puissance et l'incandescence de la littérature".

Mais qui était réellement visé par nos voyageurs à l'heure de la revanche? Qui étaient ces "maîtres-penseurs", ces linguistes, ces censeurs? Dans le cas où l'on aurait osé nommer l'ennemi - Pérec, linguiste? Beckett, linguiste? peut-être Robe-Grillet...- on aurait pu se demander : quelle nécessité y avait-il à leurs élaborations? De quel état du regard, de quelle histoire l'ère du soupçon, la peur des mots, des émotions, des intrigues était-elle l'expression? Fallait-il simplement disqualifier "les décennies d'interdit de la fiction" et mettre à la poubelle tous ceux qui l'avaient porté, souvent malgré eux, au titre qu'ils n'auraient pas réussi "à donner voix et visage à l'inconnu du monde"?

On ne posa pas ces questions. A la publication du manifeste de Saint-Malo, on s'en tint à la célébration de la page qui se tourne. Fin du soupçon, de la hantise. Fin de la repentance au pays du roman. Fin de la honte, de l'ombre, du charnier, des empêchements. Libération de la phrase. Triomphe des vagabonds, des errants, des dissidents d'hier. Fin de règne pour les censeurs, les pénitents. Retour du "souffle", des "énergies vitales"... Dans leur manifeste, les voyageurs s'avançaient en vainqueurs.

Sans doute le grand air, le vol des mouettes, l'odeur de la marée leur avaient-ils permis de garder la santé tandis que les Parisiens, les pauvres, sombraient dans la mélancolie, la littérature dépressive, le sale petit secret. Les voyageurs, eux, se voulaient "optimistes", parlaient de renaissance. A les lire, on crut qu'ils ouvraient les portes d'un curieux goulag poétique :

"Que les écrivains aient pu survivre dans pareille atmosphère intellectuelle est de nature à nous rendre optimistes sur les capacités de résistance du roman à tout ce qui prétend le nier ou l'asservir."

Nos voyageurs s'étaient-ils sentis si méprisés qu'ils se représentassent le passé en prison et l'avenir comme une chance, pour eux, de vivre enfin, de pouvoir écrire, d'être libérés? "L'interdit de fiction" fut-il oppressant qu'il décourageât pour de bon les créateurs de monde, les raconteurs d'histoire? "Que les écrivains aient pu survivre..." dit le manifeste. faut-il comprendre que tous les autres, avec leurs ailes cassées, leur petit corps ployé, qui traquaient dans la mécanique de la langue les traces du mépris, des hiérarchies anciennes, n'en étaient pas, des vrais?".

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#194

Je réfléchis à ce qu'elle a dit. Et je constate que mon rapport à l'objet livre n'existe pas. Je n'ai aucun fétichisme, même pas envers les éditions originales, des cadeaux, pourtant. Des Vian, majoritairement. Ca vient des deuils passés, des déménagements effectués après rupture, avec un simple sac une fois la porte claquée. Ca vient des reventes liées à la pénurie, aussi. Ma bibliothèque, combien de fois j'ai du m'en séparer, l'abandonner, la revendre. Un peu comme pour les disques, plus un vinyle, combien de CDs perdus, vendus, tout recomposé en mp3. La place de ma bibliothèque dans ma vie, aussi, je m'interroge. Les livres je les donne, pour les faire circuler, pour qu'ils vivent, je garde si peu de chose, une dizaine d'étagères, toujours à utiliser le net quand j'ai besoin d'un truc précis, un extrait. J'apprécie la fonction rechercher sur le PDF, je peste quand je dois feuilleter pour remettre la main sur le paragraphe qui m'intéresse. Les maisons d'édition, je leur demande directement le PDF aussi, de moins en moins de SP papier, ça va tellement plus vite, plus d'attente à la boîte aux lettres. Bien sûr, je passe ma vie sur word, alors lire sur support numérique, c'est devenu naturel, c'est logique, aucun effort, aucun choix, une simple continuité. Pas de rapport particulier, charnel, à l'objet. Souvenirs liés à des textes, pas trop aux couvertures, au format, au papier lui-même. Pourtant j'aime ça, les beaux objets, les publications de Al Dante, par exemple, toujours soignées, j'y suis sensible, mais je crois que c'est vraiment le contenu qui me touche, le reste est accessoire.

Je n'ai même pas les classiques à la maison. L'intégrale de Balzac si, mais j'ai assez hâte de l'avoir en numérique, que ça prenne moins de place. Je crois je n'aime pas être envahie par les objets. J'ai une amie qui dort avec ses livres, des dizaines de livres dans sa couche, au point qu'elle est obligée de dormir seule, son conjoint ne supporte pas. Je ne supporterais pas non plus. Les maisons envahies par les livres, c'est étrange, ça ne me rassure pas. C'est comme vivre avec plein de morts. Les rayons de ma bibliothèque qui sont visibles ne comportent presque que des vivants, des ultra contemporains. Je ne m'était jamais posé la question, mais je crois que je cache les morts. A part mes Surmoi les plus forts, qui restent donc vivants pour moi.

Rien ne m'angoisse plus qu'une bibliothèque municipale, surtout les grandes parisiennes. Sainte Geneviève, le pompon. Pas mis les pieds depuis mes études, un cauchemar, ce lieu. A cause du silence, aussi. Tous ces gens silencieux, attentifs, à leur table, au-dessus des livres. Comme une morgue où ça dissèque sec. Je détestais ça, des hallucinations à chaque fois, du sang qui coulait des rayonnages, un sang mêlé de pus, de la pourriture juteuse qui dégoulinait doucement.

Pourtant, rien n'est plus vivant qu'un livre. Mais c'est son contenu qui l'est, encore une fois prendre garde à la métonymie. C'est aussi l'idée que l'on puisse avoir toujours sa bibliothèque sur soi qui me plait avec la liseuse. Une liberté complète, consultation de ce que l'on veut, au moment choisi. Plus de livres acquis égarés, perdus, emprunts jamais rendus, dons qui dépouillent de textes. Pouvoir dans une soirée citer, montrer, échanger. Bref. Je ne crois pas le Reader soit un gadget, plutôt l'orée d'une évolution positive.

En ce moment, je lis Les corbeaux de Maryline Desbiolles, une pièce, publiée par Fiction & Cie. Elle a été montée sur France Culture. J'aimerais pouvoir cliquer et entendre l'incarnation des voix, savoir comment elle a été adaptée. La liseuse ne le permet pas encore, mais à terme, ça arrivera.

"Amer._ Je ne sais plus marcher, sur mes deux jambes, la tête relevée, le cou, les épaules déliées, la poitrine haute, je ne sais plus éprouver le bonheur de marcher, vite, les muscles répondant comme il faut, le corps tout entier engagé dans le galop, et cependant en retrait, les naseaux humant le vent, le corps disparaissant dans le mouvement qui le fait avancer, toute la machinerie du corps oubliée comme elle est tellement requise, tellement rassemblée, les pieds, les jambes, c'est entendu, le sexe, les fesses, la bouche, les yeux, et les cheveux, les cheveux pour donner du brio, la crinière au vent, je ne peux plus trotter comme un jeune cheval, excité, hennissant, la crinière et le souffle bruyant du cheval, cheval de course, course à pied, pied à terre, terre de feu, pas un centaure, un vrai cheval, la crinière, les cheveux mais aussi les poumons, le coeur, les intestins, parfaitement : les intestins, et l'estomac et tout ce que j'ignore derrière la peau, rien qui traîne, tout ça occupé à s'arracher, je ne sais plus éprouver le bonheur d'aller, ah le bonheur d'aller, être allant, avoir de l'allant, les tempes vibrantes, et le souffle devenu épais, quasi solide, plus du tout un zéphyr, la vapeur d'une usine, le bruit de la respiration qui remplit tout le paysage, le paysage emporté par le bruit de la respiration, le paysage entré dans le corps, le paysage tenant lieu de corps, bien huilé le corps, répondant au doigt et à l'oeil, et même le goût du sang dans la bouche qui me paraît si délectable à présent, pas le goût de la peur, pas le goût de la haine, le goût de son propre sang, le goût de sa ferveur battant à tout rompre dans ses veines. Je ne sais plus marcher."

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#193

Je prépare pour la partie Veille Historique de TINA une notule sur un livre de Marcel Moreau, Insensément ton corps, publié en 2004 par les trop peu connues Editions Cadex. Marcel Moreau est à mes yeux, et heureusement à ceux de beaucoup d'autres, un très grand écrivain. Ce court texte est magnifique, et est disponible sur le site de l'éditeur pour moins de 10 euros.

"Qu'arrivera-t-il quand ayant tiré de mon corps ce que mon corps avait à dire, sur cette vie, tout au long de cette vie, il n'y aura plus à en écrire que sur la mort ou le silence? Le corps a donné corps à ma rage d'interpréter l'Homme, et le Monde. L'exploration des ténèbres, c'est lui. L'extraction de la lumière, c'est lui. La connaissance de l'âme, lustrale ou cloacale, c'est lui. Les grands sentiments, l'impérieuse luxure et le traitement des obsessions qui comptent : les sens, non-sens et contresens de l'existence, c'est encore lui. Lui enfin, l'informe entonnoir où se pressèrent, à l'en obstruer, mes désirs, mes ivresses, mes souffrances, mes passions mécréantes et créantes."

Je ne sais plus qui vient ici. Je veux dire, le profil des gens qui passent, je n'en ai plus la moindre idée depuis quelques mois. Plus de monde, des échos sur des blogs dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Ca a grincé des dents aujourd'hui, à cause de ce que j'ai dit hier sur l'édition numérique. Pourtant, là, avec Marcel Moreau, ce livre, cet extrait, voilà un cas concret. Aucun internaute, ou peut-être un, j'espère juste un, parce que je fais ça pour ça, pour qu'il y en ait au moins un, n'ira sur le site de Cadex commander le livre, ou se rendra en librairie pour se le procurer. Alors qu'on aurait tous une liseuse, un lien pour télécharger le texte, l'avoir immédiatement en main pour je ne sais pas, six euros par exemple, dans la minute pouvoir lire la suite de l'extrait, ça existerait déjà, je suis certaine que ça fonctionnerait. Ca ne tuerait pas la littérature, au contraire, ça lui permettrait de respirer. Autrement. De façon vivante, circulatoire. Je ne comprends pas cette peur du numérique. C'est le texte qui importe, pas son support. On est à l'âge de la métonymie, le numérique est une chance, une ouverture, la possibilité d'en finir avec les problèmes de mise en place, de stocks, de pilon. Des oeuvres complètes sur une liseuse, ça n'est certainement pas plus inconfortable à compulser que dans la Pléiade. Après, le rapport charnel au livre, c'est vrai que je ne le saisis pas, je ne l'ai jamais vécu, la bibliophilie, les reliures, ça me laisse de glace, seul le contenu me touche. Mais je reste perplexe, quand même, face à cette frayeur de la fin du livre, comme si ça signifiait la mort de la littérature, le numérique. C'est tout le contraire qui se joue, et le livre papier ne disparaitra pas pour autant. Le système sera remanié, ça ne pourra pas lui faire de mal, à cette machine foldingue qu'est devenue l'édition française.

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#192

Ai fini cette nuit mon texte pour la revue Europe consacrée à Boris Vian. Ai reçu mes épreuves aussi, celles de J'habite dans la télévision pour J'ai lu et Les juins ont tous la même peau pour Points Seuil. Tout sort en janvier, en même temps que Dans ma maison sous terre.

Pas le temps de lire aujourd'hui, ni hier. Enfin pas assez pour déjà en parler ici. Alors, en attendant, un peu de musique. Je ferai partie du jury des Qwartz cette année, aussi ça arrivera plus souvent. Là il s'agit du premier album de The Other Colors, 361. La musique est très travaillée, on peut écouter le début de chaque morceau ici.

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#191

Avant-hier, passage à la BNF pour l'atelier d'écriture de François Bon, Ecrire la ville. Enregistrement d'une petite vidéo sur le sujet, François posait les questions, heureusement, sans ça je ne sais pas trop comment je m'en serais sortie. J'ai la sensation que ça venait plus facilement avant, quand j'étais plus jeune, parler de moi et de ma pratique. Peut-être que je cherchais à me convaincre, peut-être que j'étais plus bavarde aussi, moins consciente de la traçabilité des vidéos, surtout. Maintenant j'ai toujours peur de dire d'énormes conneries dès qu'il y a un micro ou une caméra. J'en dis quand même, ça n'empêche pas. Mon truc c'est me persuader que le dispositif n'est pas là, qu'il n'existe pas, pour que je puisse redevenir normale. Mais redevenir normale, c'est ne pas contrôler, et me laisser aller, ce qui n'est pas malin. Bref, c'est pas simple tout ça.

C'était chouette, à la BNF. Beaucoup d'attente mais l'occasion de discuter un peu, avec François et avec d'autres. Ai vu sa liseuse, aussi. Comment j'en veux une, c'est grave. J'ai vraiment hâte que ça se développe, hâte d'en finir avec l'objet livre quand son aspect physique n'est pas justifié, juste le texte, son essence, la possibilité de mettre du son, des images, créer un lien interactif avec le lecteur. Vivement la décennie prochaine.

Hier, j'ai vu Bernard Comment. Ai fini les corrections des épreuves de Dans ma maison sous terre. Enregistrement d'une vidéo de présentation et d'un court extrait, les deux premières pages. C'était la série vidéo, ce début de semaine. C'est pour mettre dans un mois ou deux, je ne sais plus, sur le site de Fiction & Cie. Envie d'être en janvier, que le livre sorte, avec sa musique disponible sur nos sites respectifs. J'essaie un truc particulier, avec ce livre. Le tricotage fiction / autofiction, un cheminement spécial, une langue plus fluide, aussi. Et il n'y a pas de variation sur une structure ludique. C'est dans le contenu la suite du Cri du Sablier, mais stylistiquement plus proche de Certainement pas. L'agencement, lui, est assez simple, c'est une sorte de promenade interne et extérieure, un coup sur deux ou presque. J'ai la sensation que c'est mon chantier le plus abouti.

Rencontré Bertrand Gervais hier. Ce qu'il se passe en littérature expé chez les québécois, je vais m'y pencher sérieusement, et faire un petit débrief ici ensuite. C'est infiniment plus vivace qu'en France, sans faire de déclinisme, juste un constat très objectif.

Reçu beaucoup de livres à la fois, des trucs qui ont l'air vraiment bien, de quoi alimenter cette rubrique pendant une bonne semaine. Je reviendrai sur chacun au fil de mes lectures. Acheté Petit éloge de la haine de Nathalie Kuperman, aussi, parce que c'est le seul qui me manquait. C'est un recueil de courtes nouvelles. Je recopie celle qui s'appelle Dialogue.

"Je me dis oui tu le désires. J'entre dans sa bouche. J'applique ma langue contre la sienne, je m'applique, oui, je me dis, c'est bien, serre-le très fort, montre-lui que oui, tu veux. Frotte ton corps contre le sien, avec ta jambe, caresse sa jambe.

Les fleurs dans le tableau sont trop bleues, d'un bleu qui noie tout, l'arbre, l'oiseau sur l'arbre et la petite maison en pierre. Le tableau est accroché sur le grand mur, en face du lit.

Il se dit je la désire trop j'aimerais tant la désirer mieux, il se dit elle m'embrasse trop fort, comment peut-elle oser entrer si profondément dans ma bouche, il se dit elle ne me laisse plus le choix, je dois la prendre.

Le lustre pend comme un vieux débris inutile. Ici, on n'allume pas.

Je me dis tant pis, cette fois tant pis, on ira jusqu'au bout. Je dis oui, son sexe entrera dans le mien. Je me souviens, il avait avoué qu'il aimait que la femme soit sur lui, je me souviens nous l'avions forcé à le dire, un soir de beuverie. Il l'a dit en riant et en me regardant. Alors, je vais sur lui.

Sur le papier peint, les biches ne sont pas effrayées. Aucune d'elles ne tourne la tête vers le buisson où se trouvent deux chasseurs qui les guettent. L'oiseau qui déploie ses ailes ne les alerte pas.

Il se dit elle fait tout avec sa tête, je n'ai plus de place, elle m'étouffe, il se dit, je vais la pousser sur le côté, je vais essayer autrement. Mais autrement, ça ne marche pas non plus. Elle prend mon sexe avec la main, il se dit non, elle a toujours tout guidé, mais pas ça, pas mon sexe.

Il y a des biches partout, et des chasseurs, et un oiseau. Les mêmes biches, les mêmes chasseurs, le même oiseau.

Je me dis, il retire ma main, il ne veut pas que je l'aide, il veut que son sexe entre naturellement dans le mien, sans que je le tienne. Je me dis aide-le autrement, soupire, fais-lui penser au plaisir. Mais pas trop, ne l'effraie pas. Attends, non, il se retourne, il n'en peut plus de ne pas pouvoir. Ne l'abandonne pas.

Il se dit je ne pourrai pas. Son odeur me fait peur, son sexe me fait peur. Je ne peux pas.

Les rideaux sont épais. Ils restent tirés pour ne pas déranger la poussière, pour que la lumière n'entre pas.

Je me dis je vais le sucer. J'ai envie de pleurer parce que, plus qu'un désir, c'est une idée. Je me dis, je vais l'embrasser, et puis je vais embrasser son cou, et puis sa poitrine, et puis son ventre. Je vais descendre, et je vais prendre son sexe dans ma bouche.

Une goutte d'eau, à intervalles longs, mais réguliers, frappe la porcelaine du lave-mains.

Il se dit elle est en train de me sucer. Oui, c'est bon, se dit-il. Pourtant, son sexe ne veut pas, son sexe est mou. La bonne volonté qu'elle met pour le durcir l'écoeure un peu. Une curieuse impression qu'elle le tète. Il se dit, ce doit être la première fois qu'elle suce un sexe aussi désespérant, qu'elle prend à pleine bouche l'impuissance d'un homme. Cet homme, c'est moi, se dit-il, et il se met à la haïr.

Les biches ne fuient pas, les chasseurs ne tirent pas, l'oiseau ne s'envole pas. Ils restent figés, répartis à l'infini sur les murs de la chambre."

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#190

Je suis fan de Nathalie Kuperman depuis très longtemps. Depuis 1999, pour être précise. C'est là que feu Le Serpent à Plumes à réédité Le Contretemps. Après il y a eu Rue Jean-Dolent, Tu me trouves comment? et le génialissime J'ai renvoyé Marta que je conseille vivement et qu'on trouve en Folio. Je n'ai pas encore lu Petit Éloge de la haine, j'ai découvert son existence via la page biblio de son dernier ouvrage, sorti le mois dernier : Petit déjeuner avec Mick Jagger (Editions de l'Olivier).

Petit déjeuner avec Mick Jagger aurait été parfait dans la défunte collection Naïve Sessions (ça fait beaucoup de morts dans ce post, mais c'est symptomatique de l'édition française). Nathalie Kuperman, adolescente, attend tous les matins que Mick Jagger la rejoigne pour le café. Comme souvent chez Kuperman, la folie n'est pas loin, celle de la mère comme celle de la narratrice. C'est à la fois désespéré et très drôle, Kuperman étant une des auteurs contemporaine qui me fait le plus sourire (j'ai la blague facile, mais pas en tant que lectrice). On a affaire ici à un récit autofictif qui va du léger au très grave, sans fausses notes.

L'extrait que j'ai choisi arrive à la page 107, soit vers la fin (le livre compte 120 pages). Quand ça dégénère, parce que chez Nathalie Kuperman ça dégénère toujours, au début au rigole et peu à peu la psychose des personnages vous saute à la gorge.

" "Chaque seconde est une poignée de terre" dit Alex Beaupain dans une chanson qui me noue les tripes. La terre que j'ai jetée sur le cercueil de ma mère, je l'ai oubliée. Je ne me rappelle pas son grain, ni la pensée que j'ai eue à l'instant où j'ai ouvert les doigts. Je me souviens d'une chaleur infernale, et les rares personnes qui étaient là s'épongeaient, soit avec une manche, soit avec un mouchoir, et il y en avait même une que je ne connaissais pas qui avait apporté un éventail et pleurait. Sympathy for the Devil me servait d'armure et tenait à distance la tentation d'une douleur exaspérante. Ma mère est enterrée à Chevilly-Larue, un nom qui n'a rien à faire dans cette histoire, un hasard de circonscription, ou peut-être une volonté de s'en remettre à ce qu'on décide pour les morts ordinaires. J'ai voulu cent fois retrouvé sa tombe pour lui parler, j'ai refusé cent fois d'aller lui parler. Chevilly-Larue n'arrangeait pas les choses. Je suis l'atroce petite fille qu'elle dénonçait, qui ne veut pas faire d'efforts, qui ne pense pas à elle, ma mère. Peu de temps avant sa mort, quelques jours à peine, je préférais donner rendez-vous à un amoureux vague, place de la Contrescarpe, plutôt que de me rendre à l'hôpital Curie. Je voulais mettre du sexe entre la mort et moi, mais le sexe était faux, comme l'était sa mort imminente. J'ai poursuivis ma vie sans elle, à vivre sans elle et sans sexe. Je regarde les histoires des autres avec étonnement. J'envie même les ruptures. Et si quelqu'un embrasse quelqu'un en pleine rue - j'aime l'idée d'une rue si pleine que pour s'embrasser, il faille forcer la rue -, mes jambes ne me portent plus, je suis le baiser, mélancolique et beau comme un chant. J'ai eu des maris par inadvertance, aimant l'idée du mariage jusqu'à oublier que je n'étais faite que pour l'absence. " Ca te fait du bien, hein, hein, hein?" est une phrase que je n'ai pas pu supporter d'entendre. Et cette question était toujours là quand un homme m'étreignait, même s'il ne prononçait pas un mot.

Nathalie Jagger Nathalie Jagger Nathalie Jagger. C'est le seul nom auquel j'ai aspiré, le seul qui m'aurait sauvé de la condition qui était la mienne - trouée. J'ai voulu m'appeler Nathalie Jagger pour échapper à Kuperman, Kupfermann en allemand, cet homme de cuivre dont je continue à ne voir que les yeux à travers le masque. Jagger, et pas Felvick, Durand, Cheverny, Sanchez ou Girard, ces noms que j'ai expérimenté grâce au mariage. Parce que Mick est un chanteur célèbre et qu'il m'aurait élévée au rang de chose abstraite. Je rêvait de ne plus exister, et qui mieux que lui m'aurait arrachée à mon existence? "

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#189

J'ai envie de signaler un premier roman, écrit par une jeune fille de 18 ans, Roxane Duru. Ca s'appelle Petits pains au chocolat. Autant vous prévenir tout de suite, la narration est traditionnelle, la langue aussi, ce n'est pas un ouvrage pour les fans d'expé qui passent ici, plutôt pour ceux portés sur la fiction.

"Il y a des soirs où les fleurs n'ont aucune âme. Dehors, la pelouse est devenue chauve et jaune. Dans les jardinières peintes à la main, au blanc sérieusement écaillé, les géraniums et les prunus ont crevé. Ce sont des soirs où l'on taquine la bouteille de vinaigre balsamique, pour contrebalancer le septième Mars glacé englouti en un quart d'heure. Des soirs où l'on se demande si l'on ne va pas finir par lire Cioran et se mettre à la calligraphie japonaise.

Dans le métro, ce matin, il y avait un chat dans sa cage qui parlait avec les yeux. On l'avait appelé Keynes. A long terme, il sera mort lui aussi."

Ce que j'ai trouvé le plus intéressant dans ce livre, c'est la forme globale, l'agencement. Petits pains au chocolat est construit comme un blog. Il y a la date et l'heure du post, et surtout un jeu sur les commentaires.

Ce livre est publié par Stéphane Million, qui a monté depuis peu sa maison d'édition. Pour ceux qui connaissent un chouia la République Bananière des Lettres, que je parle de lui peut surprendre, parce que c'est le tenancier de la revue Bordel. Donc à la base, ce qu'il défend, c'est pas ma came du tout. Mais j'aime bien le garçon, ses positions tranchées même si je ne les partage pas, son énergie à défendre la littérature qu'il aime. Monter sa propre structure de nos jours, d'autant que ce n'est pas un nanti du tout, je trouve ça très courageux. Il n'est donc pas impossible que je reparle de ses parutions à l'avenir.

A part ça, j'ai retrouvé Cache cache party. Ca ne vous dit rien, c'est normal, ce morceau c'est honte absolue, et il faut avoir été ado dans les années 80 pour en avoir un vague souvenir. Un peu comme pour celui-là. C'est un dimanche très revival, en fait.

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#188

Le blog qui perturbe le plus les FAF et autres chemisettes brunes actuellement, j'ai nommé Consanguin, a été mis plus qu'à jour. Je trouve ça bien que ces gens là veillent, alors je linke, en vous conseillant vivement le lexique.

Dans le genre hallucinant, ai découvert via Igor un rappeur identitaire (je savais que ça existait mais j'étais jamais tombé dessus). Il s'appelle Goldofaf, ça ne s'invente pas. Dans la série utra droite illuminée, il se pose un peu là. Ca fait rire super jaune, je vous préviens.

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#187

C'est l'objet le plus intéressant que j'ai eu entre les mains cette année. Le plus intéressant, et le plus puissant aussi. Au sens où la langue est tranchante, organique, qu'elle rue par déferlantes, secoue autant qu'elle ampute. J'en suis sortie exsangue et en même temps remplie d'une joie très singulière. Celle propre aux vrais chocs de lecture, à ces chocs qu'on attend, qu'on espère et qu'on guette le plus souvent en vain.

Je n'avais pas vécu ça depuis longtemps, très longtemps. Peut être depuis la première fois que j'ai lu Manuel Joseph, et encore, c'était différent. Je pense aussi à mon premier contact avec Eros Pécadille de Laure Limongi, l'effet que ça m'avait fait à l'époque. La sensation qu'il existait une voix si singulière, une voix de jeune femme, ça m'avait fait plaisir que ça vienne d'une jeune femme, phrasé particulier, rapport au corps spécial.

Pourtant c'est autre chose qui s'est passé, cette fois, quelque chose de bien plus profond, à cause de la gestion des flux, tellement maîtrisée, magistrale. Et puis de la narration aussi, la façon dont s'agence la narration. Une fois achevé le livre, j'ai eu la sensation d'être une naine. Parce que le potentiel qui est là va tout exploser dans les années à venir, ça me parait inéluctable.

Je voudrais partager cette expérience, faire en sorte que ceux qui passent ici s'y essaient à leur tour, se confrontent à ce texte, le découvre tout entier, le lisent comme je l'ai lu et le fasse circuler.

C'est un premier roman. Cosmic Trip, d'Emilie Notéris. C'est publié chez IMHO, dans la collection et hop dirigée par Eric Arlix. J'ai toujours fait confiance à Eric Arlix, en tant qu'auteur et éditeur. C'est aussi, on le sait, un ami. Très proche. Je ne voudrais pas qu'on croit que je signale ce livre pour le soutenir lui, par copinage. Ce qui se joue dans cet ouvrage ne mérite vraiment pas ça.

C'est un roman expérimental. Qui mêle texte et images, inserts et installations graphiques. Il y a des cuts, aussi, beaucoup de cuts, qui tombent toujours très juste. La meilleure façon de parler de la fiction elle-même, celle qui se déploie dans ce livre, c'est de citer l'ouverture :

« Ouvrez la parenthèse
Deux récits fratricides s'enchâssent.
Deux réalités siamoises s'opposent.
Deux mondes antagonistes s'affrontent.
Il y aura des freaks.
Il y aura du sang.
Il y aura des morts.
Sans piste, il y a quand même parade amoureuse/monstrueuse.
Le domptage virtuel des fauves
(guépard, jaguar, vampire, léopard, lynx, puma, loup-garou, ocelle…)
cherchez l'intrus, pose toujours problème.
Romulus et Remus auraient pu se faire dévorer par la louve matricielle exaspérée par tant de bêtise.
La bête du Gévaudan aurait pu sévir bien au-delà de la Lozère.

La hyène barrée d'Orient aurait très bien pu s'offrir un aller simple pour la France et lui filer un coup de main salutaire, améliorant significativement le score final.
Expérimenter le surplus killing version les alpages dans ta tête de mouton en plein flashage sur la highway pictogrammée.
En arrêt s'estomaquer sur l'antagonisme musculaire des fléchisseurs perpétuellement opposés aux extenseurs en une formidable élasticité motrice.
Les concurrents déloyaux se toisent sournoisement.
Les adversaires bigarrés se maudissent perfidement.
Les rivaux premiers menacent l'équilibre familial précaire.
Le ring focalise toute l'agressivité spectatrice disponible en tube.
L'action se lyophilise en expectative pré-fight.
Fermez la parenthèse »

« L'homme est un loup-garou pour l'homme » dit le quatrième de couverture. Et Emilie Notéris est une sorcière, a-t-on envie de rajouter. Une sorcière qui combine des milliers d'ingrédients, de Kathy Acker à Dario Argento, en passant par Hubert Selby Jr, Sloterdijk, Claire Denis et David Cronemberg. Avec une langue à elle, qui sort droit du chaudron.

« Horizontalité prégnante, alignement 32 modules carnassiers recensés en accord avec la Fédération Dentaire Internationale. Zoom sur blancheur émaillée diamant, forêt de cristaux hydroxyapatie & énaméline tuft protéinée très près fluor. Rictus en pointe inflexion labiale et oculaire obscurcissement parallèle demi-lune décroissante. Sécrétion écumante dégoulinures face occlusale, brisure rétinienne sur rayon diffracté. La vision thermique calcule la quantité de sang en circulation oreillettes iPod en boucle repeat all, Burn décapsulé acier tubulaire métropolitain en main. Tissu pulpaire innervant mâchoire supérieure / inférieure. Agressivité exprimée à l'approche d'un corps à la banalité trop affirmée. Réponse immédiate : salaryman sur la défensive. Il capitule cédant le passage. »

Fumante, la langue, violente comme le récit, sauvage, prête au saccage. Alors on écarte son col et on lui tend le cou, à Emilie Notéris, jugulaire palpitante pour se faire mordre encore, encore un tout petit peu.

« J'ouvre les yeux en meurtrière.
Les rétines cônes & bâtonnets consument le nerf optique.
Ca brûle.
Le contact est repris avec la chair.
Le massif facial est comme fracturé.
Je voudrais pouvoir y porter mes mains.
Des larmes redéfinissent douloureusement la géographie variable de mon visage.
Ecoulement de liquide lacrymal, maculant la chair délicate des cornées aux zygomatiques en jet continu.
Mes muscles luttent avec des sangles de cuir imputrescibles.
Paralysie des membres, encapsulant les réponses en fascicules.
J'encaisse quelques meurtrissures supplémentaires au niveau des poignets.
Je suis un rôti dominical pré-découpé, saignant, calé à l'horizontale.
J'ai sans doute opté pour une transfusion globale, psychotrope invasive ou servi de cobaye pour des nouveaux cristaux.
Electronarcose schizophrénique heurtant le système nerveux périphérique.
Le tempo est kaléidoscopé, j'ai du mal à reconstituer la scène qui se brouille dissoute en particules charmées et autres pictogrammes.
Le nerf glutéal inférieur vrille l'espace en sciatique aigüe.
Le réel se mosaïque d'interférences cathodiques dissociant les fibres nerveuses.
Fulgurance des rotations neuronales sismiques.
Douleur corpusculaire précise.
Le latex suinte barrière protectrice irritant l'épiderme en culture extensive cloquée.
Des électrodes électrodes ont comme fusionné avec mon organisme médusé.
Inutilité avérée du talc fariné insinué entre peau et hévéa polymérisé.
Concentration test impossible sur un phénomène de société précis me tenant à cœur comme la libération de la pieuvre Henri à six tentacules, retrouvée dans un casier à homard (AFP Londres lundi 3 mars 2008 à 13h42) et détenue à Blackpool Sea Life Center.
La tête virevolte en salto cervical et j'ai la nausée. »

Voilà. C'est tout pour aujourd'hui smiley de putain j'ai tout recopié à la main.

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#186

Grégoire Courtois a mis en ligne son roman Les travaillants,qui mérite le détour par bien des aspects. Si le travail sur la langue n'est pas assez soutenu à mon goût, l'auteur explique sa démarche sur la page linkée, et elle se tient. C'est l'aspect politique qui m'a le plus séduit dans ce texte, quelque chose de très brutal, frontal et à mon sens extrêment juste. Beaucoup de scènes sont très réussies, ça fourmille d'idées, bref, ça s'adresse aux lecteurs plus portés sur la fiction pure que la poésie, mais je sais qu'il y en a qui passent ici, alors je tenais à signaler ce texte, qui aurait très bien pu être publié traditionnellement.

Grégoire Courtois propose son roman à la fois en PDF et en livre papier, via Lulu.com. Plutôt que d'attendre des mois qu'un éditeur se manifeste positivement, Grégoire Courtois a préféré s'autonomiser, et je suis certaine qu'il trouvera par ce biais plus de lecteurs que si l'ouvrage était sorti en librairie. A l'heure ou les wannabe geignent, je trouve sa démarche saine et dynamique. Un côté problème/solution.

A noter également une perfomance de ce même auteur, dont la captation a été mise en ligne ce jour, pour ceux que ça intéresserait.

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#185

Dominiq Jenvrey répond à vos questions sur les extraterrestres :

Les extraterrestres qui viendront nous rencontrer utilisent la biotechnologie, leurs formes nous sont donc inconnues puisque nous n'en sommes qu'aux balbultiements de l'expérimentation biotechnologique. Mais il est possible de penser que cette technologie permet de changer de forme et que les extraterrestres ou plutôt les Espèces Technologiques (E.T.) qui viendront nous rencontrer auront une forme proche de la notre. Les E.T. ressembleront-ils à une multiforme pluri-technologique? Il est difficile de se débattre avec le possible. Notre possible à nous est lié au concept du corps, et au concept de personne. C'est cela qui fonde notre forme d'état vie. Et au moment de la rencontre nous comprendrons peut-être que ce que nous prenions comme des états de faits, des états obligatoires, le corps et la personne, nous comprendrons que c'étaient des concepts, c'est à dire que l'état de vie avec technologie peut très bien s'en passer, peut très bien fonctionner sans. C'est cela une multiforme pluri-chronologique.

Le terme "extraterrestre" est-il dépassé?

Si nous rencontrons des extraterrestres, allons-nous faire de l'action avec eux?

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#184


J'ai hésité en le finissant. Hésité à poster dessus, pour ne pas participer au buzz, le silence est parfois la meilleure solution. Et puis j'ai croisé aujourd'hui un ami furieux d'avoir bousillé 21 euros, 21 euros ça peut représenter deux livres intéressants, deux vrais livres, je veux dire, où il se passe des choses, où on croise des enjeux. J'ai même des pistes de lecture concrètes en ce moment, je reviendrai dessus bientôt. Alors je me suis dit qu'il fallait que je le fasse, pour que ceux qui passent ici ne tombent pas dans le panneau.

Il s'agit de l'Antimanuel de littérature de François Bégaudeau. François Bégaudeau, on en entend tellement parler qu'on pourrait finir par croire que c'est un auteur vraiment très important, qui a une oeuvre imposante, construite, qui a apporté de l'inédit à la littérature contemporaine française. Il a toujours un avis sur toute chose, chronique et intervient non stop quelque soit le sujet, c'est le client rêvé des médias, d'ailleurs il est aussi devenu journaliste. Il a été prof seulement quelques années, mais se sa vision de l'éducation nationale comme un agrégé en fin de carrière, pétri d'expérience. Il vous parle de la gauche comme du foot, bref, tel le Professeur Rollin mais en nettement moins rigolo, il a toujours quelque chose à dire.

Petit rappel de biblio : Bégaudeau à publié cinq livres depuis 2003. Jouer juste, est pour le coup très réussi; Dans la diagonale qui est plutôt raté, Un démocrate : Mick Jagger 1960-1969 qui est pas mal dans le genre mais reprend comme base une anecdote archi connue; Entre les murs qui est un chouette livre qui méritait son prix, et Fin de l'histoire, qui outre son incipit grotesque mettait définitivement à jour le côté petit malin avide de sujet sociétal susceptible de bien vendre.

L'internaute l'aura compris, Bégaudeau, depuis que son crâne ne passe plus les portes (datation 2006), j'ai beaucoup de mal avec. En plus, on a eu un accrochage frontal sur un Salon du livre, il est persuadé que je suis jalouse de son succès commercial, impossible pour lui d'intégrer qu'il existe des auteurs parfaitement satisfaits de faire des expérimentations dans leur coin. Ni qu'il y a des personnes qui sont en désaccord avec sa vision de la littérature.

Passons à cet Antimanuel de littérature, donc. Au premier contact, je m'interroge. Sur la couverture, juste François Bégaudeau. A l'intérieur, il y a écrit "L'équipe" suivi de huit noms. Les illustrations sont attribuées à Xavier Gorce, il ne s'agit donc pas d'une équipe d'iconographes, qu'ont fait ces gens, choisir les textes, écrire la trame de certains passages, effectuer des recherches, on ne sait pas trop. En tout cas, ce livre a bénéficié d'une équipe, et vu le résultat c'est plutôt effrayant. Effrayant de constater qu'ils se sont mis à neuf pour en arriver là.

Je passe sur la structure, le parti pris, la démarche fumeuse (fumiste, aussi, il faut le souligner). Pour ça je vous renvoie au blog de Pierre Assouline (qui, bien qu'appartenant à l'arrière garde ne dit pas toujours que des conneries), et à d'autres papiers très clairs, que vous voyez de quoi il s'agit.

Maintenant que c'est fait, des citations. Parce que c'est le meilleur moyen de saisir l'esprit de ce livre, et de fait, je le crains, celui de Bégaudeau lui-même, que je ne pensais pas aussi vicié par l'arrogance et le mépris. Son rapport à la littérature, en tant que praticien et ancien enseignant en est presque dangereux. Je dis bien presque, parce qu'en même temps, il n'est pas dangereux Bégaudeau. Il ne va pas dans le bon sens, ne défend jamais que lui même et, éventuellement, quand ça lui sert, sa petite bande, a le pouvoir de nuire par son réseau tentaculaire, mais reste juste un symptôme. J'ai été étonnée que Wrath ne voit pas, par exemple, que sur le peu d'extraits de textes qu'on trouve dans cet antimanuel, on puisse tomber dans les pommes en se heurtant à la présence de Joy Sorman, deux livres à son actif que je ne commenterai pas par mansuétude, représentative de rien du tout, si ce n'est que les filles de n'ont jamais de problème pour trouver d'éditeur. Si il voulait une féministe, qu'il aille au moins chercher Despentes plutôt que sa meilleure copine, ça aurait été plus honnête intellectuellement.

Citations, donc j'ai dit.

"Ce faisant, on gardera en tête la sage hypothèse que la littérature n'est pas indispensable, qu'on pourrait sans douleur arrêter là les frais. Démystification, sans doute, mais qui ne vise qu'à la faire redescendre sur terre, là où les gens vivent et pensent". On notera que par là, il bosse pour sa chapelle, vive le roman social. Next.

"Alternatif, ce livre ne l'est que s'il déjoue la contre-productivité de manuels qui, à sacraliser la littérature, en viennent à la rendre intimidante plutôt que désirable". Si quelqu'un a fini ce livre en en concluant que la littérature était hyper désirable en fait, je veux bien me pendre tout de suite. Ce qui en ressort c'est que la littérature occupe une place usurpée depuis que les classiques sont morts, que les écrivains sont des tocards, et qu'à part le roman social tout n'est que sujet à railleries. Je ne sais pas, à l'instar des signataires des papiers que j'ai linké, à qui s'adresse cet objet. Aux djeunz, vu le ton qui se veut drôle et reste d'une lourdinguerie déconcertante. Sauf que les djeunz, j'ai fait le test, ils ne pigent rien aux références, vu que les auteurs classiques ou contemporains cités à la va vite, ils ignorent qui ils sont. Et c'est pas avec le glossaire ("Duras : c'est facile de se moquer." ou "Sarraute : seule femme dans la pseudo-bande du nouveau roman. Sa fille Claude compte beaucoup plus de copines dans la bande à Ruquier"), qu'ils vont apprendre quoi que ce soit, les mômes.

"Triturant le texte pour l'expurger de la langue dominante (transposition textualiste de : classe dominante), je suis Che Guevara. Non plus littérairement et par ailleurs révolutionnaire, mais révolutionnaire en tant que littéraire. Tout cela est si arrangeant que porte ouverte à toutes les poses pseudo-radicales, on connait la chanson et le problème. Poreuse est la frontière entre l'imposture et la subversion. Tel poète contemporain énumérant à toute blinde les différentes variétés de chocolat pour une performance à la MJC de Montreuil : art ou cochon?" Je crois que là, no comment. On notera d'ailleurs que la méconnaissance de Bégaudeau est si grande en matière de poésie contemporaine et de littérature expérimentale que dans son manuel, c'est bien simple, ça n'existe pas. C'est un peu comme la notion de langue, exit la notion de langue. Logique puisque le style c'est un truc de bourgeois inventé pour faire genre et refouler le bas peuple à l'orée des chapitres. Quand à la notion de politique, vu qu'il prend la politique pour le politique, il ne faut pas s'étonner que ça donne ce résultat.

"Imbue d'elle-même. Sous ce jour peu flatteur avons-nous peint la littérature. Or cette pauvresse a élevé en son sein des chevaliers blancs qui la rachètent. Chevaliers noirs, plutôt, en ce qu'ils désarment la morgue aristocratique de la littérature, résistante autoproclamée, debout seule contre tous, brassant du vent et se battant contre des moulins, pour reprendre une métaphore qui chez Cervantès fut d'abord comiquement littérale". Là, Bégaudeau parle de qui, si ce n'est de lui-même, puisque tout cet ouvrage n'est qu'un long et pesant exercice de désacralisation. C'est donc avec Fin de l'histoire ( incipit : "Elle. Arrive. En. Avance.") qu'on rachète la littérature, avec Entre les murs aussi? En vérité, je vous le dis, ce n'est pas le melon qu'il s'est chopé, ce garçon. C'est une hypertrophie comme on en voit rarement. Un véritable cas d'école.

"Zola est-il le premier a faire usage du style indirect libre? Nous l'ignorons et rechignons à prendre le métro pour l'aller vérifier à la bibliothèque François Mitterrand. Nous n'aimons pas la ligne 6, mais souffrons d'espérer sans espoir y croiser Jeanne qui habite à Denfert-Rochereau". Ca, c'est l'extrait le plus significatif que j'ai trouvé. Il démontre combien on apprend rien du tout, tout en mettant en exergue ce petit côté matez bien les enfants comme j'suis un mec trop cool, avouez qu'avec moi on rigole vachement mieux qu'en se fadant Lagarde et Michard.

Je garde pour la fin le passage qui m'a, ça va de soi, le plus interpellé. J'aimerais vraiment, au cas où des tarés s'imaginent comme le fera sans doute Bégaudeau qu'il y a dans ma démarche, y compris celle de ce post, de l'aigreur, une forme d'envie, le désir secret de pouvoir écrire n'importe quoi n'importe comment sur trois-cent pages aux Editions Bréal avec l'aide d'une équipe, qu'on comprenne que le problème n'est pas là. Mais alors pas du tout. Pour rassurer Bégaudeau et ses amis, j'irai jusqu'à préciser que professionnellement tout va très bien pour moi, je ne lorgne sur aucune place et ne rêve pas secrètement d'être adaptée au cinéma, ni parler de foot dans la télévision. Le truc, c'est qu'au bout d'un moment, les conneries au kilomètre, bah j'en peux plus, c'est tout.

"Le polonais est alcoolique, l'écrivain français est nombriliste.
Concept à la notoriété publiciste durable, le nom de code "autofiction" permet d'accéder à cette problématique. Alors que, pris au pied de la lettre, il invite à la fabulation de soi, beau programme, il étiquette aujourd'hui, de contresens plus ou moins volontaires en paresse intellectuelle, et de paresse en malveillance, des écrits centrés sur des peines de coeur et des peines à jouir. Le moi serait donc encore haïssable (Note de l'éditeur : on a reconnu la formule de Pascal. Note de l'auteur : sans déconner?), à croire que la caste intellectuelle n'a pas abjuré une forme de rigorisme chrétien. Pourtant elle aime Montaigne, Proust, Chateaubriand, Céline. Mais voyez-vous, les moi de Montaigne, Proust, Chateaubriand et Céline brassent plus large que les émois amoureux de ces dames, ou les petites pleurnicheries des citadins trentenaires; habité par le souci de l'humaine condition, leur moi accède à l'universel sans quoi il n'est pas de littérature digne de ce nom."

Pas un mot sur Doubrovsky, ça va de soi. Aucune réflexion sur la réappropriation du je dans une société où règne la fiction collective. Juste de l'emporte-pièce, aucune connaissance de l'autofiction qu'il doit réduire à ce qu'il a lu, soit vraiment pas grand chose, sinon, j'insiste, il aurait cité Doubrovsky, et beaucoup d'autres, aussi, qui n'ont pas la trentaine et ne pleurnichent nullement.

Je ne suis même pas furieuse. J'aime quand les masques tombent. Je l'avais pressenti en lisant le collectif Devenirs du roman, ce qu'il y a dedans démontrait très clairement qu'il était complètement à la ramasse. C'est d'ailleurs pour ça que j'étais passé en mode frontal, et que je vais y rester jusqu'à ce que mort s'en suive.

J'ai hâte de commencer mon essai sur l'autofiction, il faut que quelqu'un s'y colle, explique ce qui s'y joue, ça devient vraiment urgent.

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