#93

Je ne suis pas venue ici depuis une éternité. Du travail, beaucoup de travail. La grippe, aussi. Et puis surtout, je crois que j’étais un peu lasse. Des gens, y compris certains proches. Infinie complaisance à se vautrer dans les affres de la déclinologie, discours plombé et dépressif, aigreur, confiture d’hystérie. Communiquer érode dans des cas comme ceux-là.

Dimanche je suis allée à Lille, pour le festival d’Escale des Lettres. C’était plutôt plaisant, très agréable même, à part ma première table ronde. Fou rire avec Arnaud Catherine évité de justesse. Eviter de croiser nos regards, sinon on se serait mal tenus. Daniel Pennac en plein spectacle, le public lamentablement hilare, une envie de foutre le feu à la salle, de le faire rôtir, le public. C’est donc ça qu’il vous faut, n’est-ce pas, messieurs mesdames, de la bonne pantalonnade, du show, faut rigoler. Et plus c’était vulgaire, le numéro de guignol jusqu’à la parodie, plus ils étaient contents. J’ai fuit avant la fin, j’avais un autre débat qui tombait juste après, un prétexte parfait. J’étais à la limite, je faisais plus que la gueule, ça tenait de la torture. Pas à ma place, point barre. Camille de Tolédo, Daniel Pennac. Pas à ma place. De toute façon plus le temps passe moins je saisis où me situer. Par rapport au paysage global, je veux dire.

J’ai revu Patrick Bouvet, ça faisait assez longtemps, lui aussi sort très peu, travaille énormément. C’est quelqu’un que j’adore, j’utilise peu ce verbe qui est quand même, avouons-le, à gerber, mais là je crois qu’il s’impose. Quand je parle avec lui, c’est comme avec Arlix, les choses sont évidentes, aucune aberration ne s’infiltre dans mes oreilles. Ca m’a fait beaucoup de bien.

Je suis repartie avec de bons livres. Les retours de salon, faut pas croire, on repart toujours avec des livres mais dans le train on se dit merde en fait c’est trop pourri, pourtant la dame était gentille et ce monsieur semblait normal. Là c’était très bonne pioche, tout ce qu’on m’a donné. Patrick Bouvet : Territory, un objet livre-cd très chouette. Antoine Boute, Cavales, je ne suis pas fan à 100%, comme souvent avec le catalogue de Mix, j’aime beaucoup leur démarche et certains de leurs auteurs mais ça ne tombe pas exactement sur ce que je recherche. Cavales, ça vaut le coup de s’y pencher, il y a des passages magnifiques, je pensais qu’il faisait surtout dans le trasho-portnaouak, Antoine Boute, à cause de ses performances à quatre pattes avec Lucille Calmel, mais en fait pas du tout. Enfin ça parle quand même de cul tout le temps, hein.

Dans la série si un manuscrit vaut le coup, la patience finit par payer, je demande Pancake de Philippe Boisnard. La première version de ce texte, je l’ai eue dans les pattes en hiver 2001. J’ai tenté ci et là de le caser en vain, j’y tenais assez, ça me frustrais. Je trouvais ça injuste, aussi, de voir un tas de conneries qui se faisaient éditer et qu’on me dise toujours non, trop formel, trop bizarre, trop difficile, voire oui ok c’est bien mais on va en vendre cent on ne peut pas se le permettre. Les éditions Hermaphrodites viennent de sortir ce roman expé, ça me fait vraiment plaisir. Quand j’ai vu l’objet sur le stand, c’est con, mais je crois que j’étais émue. La trachéite a de ces effets, quand même...

Le truc qui m’a le plus marqué, c’est Rouge de Marie Delvigne. C’est un tout petit livre, aux Editions Le Bord de l’Eau. C’est juste stupéfiant. Violent, dérangeant, très étrange. Je ne m’attendais pas à ça. Je pense qu’on ne peut pas s’attendre à ça. C’est la raison pour laquelle vous devez le lire. Et acquérir un nouveau réflexe, celui de la Carte Bleue.

Vous allez en avoir besoin, dans les années à venir. Il est même très probable que, si vous êtes un lecteur qui ne verse majoritairement pas dans le roman conventionnel, vous n’ayez bientôt plus d’autre choix. A cause de la diffusion, déjà. La diffusion des petits éditeurs. La Fédération Diffusion, énième joujou de Léo Scheer relégué aux ordures, ça, excusez-moi mes petits poulets, mais fallait quand même s’y attendre. C’est rigolo, quand même, que personne ne m’écoute jamais, alors que depuis 2003 je dis à chacun de faire attention. Que les auteurs aient besoin de se taper eux même l’expérience du broyage et une dépression nerveuse sur mesure, passe encore. Mais que les éditeurs soient naïfs, s’imaginant que la dynamique n’est pas globale dans le cerveau du Docteur Olive, ça m’aura surprise jusqu’au bout.

Je sais pas mais quand même, suffisait de prendre Melville, la façon dont Melville avait été lancée, gérée. Alain Veinstein propose le projet, la maison, les auteurs, le catalogue. C’était donc censé être la sienne, de maison, à l’époque. On lui colle une donzelle comme assistante, une stagiaire d’ELS sans réelle expérience. Puis Veinstein se fait jeter, ça finit aux Prud’hommes et il se fait remplacer par sa propre assistante. Une fois que la fille sait bosser, c’est à son tour de se faire virer. Si ça, franchement, c’était pas un signe fort du gros n’importe quoi interne. Prenons donc les paris, combien de temps il va tenir, le nouveau remplaçant. J’espère qu’il aime les Lexomils. Et qu’on ne me réponde pas que c’est très différent. La Fédération Diffusion, ça tombait sous le sens que ça finirait par le gaver. Pas rentable, beaucoup trop d’emmerdes. Et puis vraiment, avec deux trois représentants pour couvrir toute la France, rien de très étonnant à ne les trouver souvent nulle part, les livres des maisons clientes. L’erreur c’était de croire qu’un homme venu des médias, de Canal + et de TV6 pouvait devenir éditeur, pouvait comprendre l’édition, et surtout pouvait avoir une autre motivation que son imposition d’ego à travers tout Paris. Mais bon, passons.

Bilan 2006. Dépôts de bilan et fermetures. La Chasse au Snark. Al Dante. Comp’Act. Farrago. Lignes. On peut porter le deuil et compter les auteurs existants et à venir qui restent sur le carreau. J’ai dit et je répète : à tout problème sa solution. Et depuis le mois de septembre j’y croyais fermement. La reprise du radeau de la Méduse par Laure Adler : au Seuil se profilaient tout un tas de collections. François Bon devait avoir en charge un espace pour les textes expérimentaux, le comité poésie auquel je participais jusqu’à mardi matin devait, sous le nom Poésie & Cie, publier huit à dix titres par an. Une vitrine large, mêlant des confirmés, des traductions, et au moins un djeunz par session. C’était toujours ça de gagné. Alors je faisais des calculs, puisque Naïve se met à la littérature générale, que è®e s’impose peu à peu, avec le Seuil c’était très chaud, mais pas encore la terre brûlée. Il était possible qu’on s’en sorte. Et puis il restait les maisons du groupe Gallimard en plus, en s’organisant pas trop mal on pouvait peut-être sauver les meubles en gardant le cul sur la commode. C’était sans compter vendredi.

Vendredi, Laure Adler a été foutue dehors. Par Denis Jeambar, l’ancien patron de l’Express qui s’y connaît trop bien en édition, un véritable spécialiste, la preuve c’est Hervé de La Martinière en personne qui l’a nommé PDG du Seuil il y a quelques mois. Pas du tout parce qu’ils sont potes, ni parce que c’est un gros con de droite. Mais parce que la presse et l’édition, il parait que c’est la même chose. La presse papier va tellement bien, ce serait dommage de ne pas s’en inspirer, n’est-ce pas.

La morale de l’histoire, c’est qu’Hervé de La Martinière n’est même pas un sinistre enculé de capitaliste, je crois bien. C’est en fait un pauvre type complètement idiot. Qui avec toutes ses thunes de La Terre vue du ciel et divers bénéfices a voulu se taper une bien jolie danseuse. Une danseuse dont l’esprit, les mouvements et le sourire lui échapperont toujours. Les michetons éconduis sont les plus dangereux. Alors il va la briser, sa danseuse. La démembrer, la violenter, pour lui faire payer son erreur, son erreur à lui, son caprice, son abyssale frustration, sa bite qui en dépit de tous les déboursés ne peut s’introduire nulle part. Hélas, non, cher Hervé, le Seuil ne vous fera pas jouir, jamais. Et je souhaite ardemment que votre queue se nécrose comme l’est déjà en vous toute trace d’intelligence.