#92

La mutation se confirme. Al Dante en cendres, Lignes incendié. Les groupes qui détiennent désormais les maisons de taille moyenne poursuivent parallèlement la réduction des coûts et donc des catalogues. Moins de parutions annuelles, sacrifice des expés et de la poésie au profit du roman lénifiant, consensuel, et si possible malin. Mais joliment tourné. Le lecteur se nivelle par à-coups très discrets, il arrive même que l’absence de propos soit mignonnement noyé dans de la pose esthétique. Les critiques littéraires ignorant les modernes, ils s’extasient de bonne foi sur des contemporains n’appliquant que des recettes datant de 70.

Décision 1 : ne plus lire la presse. Depuis mi-août j’ai trop croisé des pigistes compétents acculés à bosser pour de piètres magazines pendant que les espaces ayant pignon sur rue sont tenus par des analphabètes. Puisque pour travailler en tant que journaliste les rédactions exigent le label EFJ, il serait quand même temps que les pages littéraires ne soient confiées qu’à des gens qui sortent de Lettres Modernes. Mais serait exiger une forme de cohérence. Antinomie face au système. Pitchounes qui aspirez à devenir critiques, en vérité je vous le dis, regroupez vous sur internet et oubliez la presse papier. Vous vous épargnerez bien des humiliations et des plaquettes de Lexomil. Et vous serez déjà en place au moment où les arbres ne seront plus coupés.

Je sais Laurent Cauwet capable de phénixer sa maison d’édition. Je sais Michel Surya d’une âme ignifugée, ils appartiennent tous deux à la vraie résistance, j’ai confiance quelque part, même si c’est douloureux à vivre, à constater, la violence terre brûlée qui sévit dans le milieu. Le milieu, la mafia. République Bananière des Lettres. Rentrée 2006, lecture des sorties : Français, encore un effort si vous voulez être ricains.

Décision 2 : Dire ici que le meilleur roman apparu en septembre est signée Zahia Rahmani, France, Récit d’une enfance. En recopier des passages quand on me l’aura rendu. Constater que l’élégance se mêle au politique, affirmer que cette voix devrait couvrir les autres. Couvrir, couverture. Quelle couverture, un bon exemple. Dans la presse presque rien. C’est à Lydie Salvayre et à Colette Kerber car rendons à César que je dois cette lecture. Il n’y a plus qu’aux libraires que l’on peut faire confiance. Aux libraires et aux vrais lecteurs. Circulation hors des médias, le relais fait un pas de côté. Zahia Rahmani, France, Récit d’une enfance, Editions Sabine Wespieser, petite maison indépendante. Pour de vrai, je veux dire. Diffusion Gallimard mais pas de part capital. Les mains et l’esprit libres, pas de carnets comptables imposés en amont. Je les ai appelé pour vérifier.

Cela va faire sept ans que j’erre dans l’édition. Une accélération de la technique Attila du beau capitalisme, de nombreuses crémations, la lassitude du deuil. J’en arrive à un stade où je ne sais plus très bien comment je dois composer avec tous ces facteurs. Certains pensent : les auteurs n’ont pas à s’en soucier. Certains disent : un auteur ça rend son manuscrit, ça reçoit son objet et puis ça ferme sa gueule et c’est déjà pas mal, pas mal d’être publié. Je ne suis pas trop d’accord, je hais trop la lâcheté.

Décision 3 : Admettre que l’accélération permanente des rachats et des chaises musicales aboutit aux mouvances incessantes de la carte mais aussi, c’est plus grave, du territoire lui-même. Ce qui était valable avant-hier ne le sera plus demain matin, le savoir à défaut de pouvoir l’anticiper. Jamais je n’aurais pensé, après avoir vécu le rachat du Seuil par La Martinière il y a deux ans affirmer qu’actuellement c’est finalement là bas qu’ils font le plus d’efforts. Pensez ce que vous voudrez de Laure Adler, bavez c’est une femme de pouvoir, éructez donc en chœur que oui, elle sait parler la langue du capital si nécessaire. Songez à juger sur les actes, et surtout jeter un œil aux grilles de France Culture depuis qu’elle n’y ait plus. On fait moins les marioles, d’un coup, n’est-ce pas messieurs.

Combien de temps ça durera, la reprise en main du Seuil par Adler et Bernard Comment, je n’en ai pas la moindre idée. Combien de mois ou d’années ils pourront tenir la barre en redynamisant la ligne, les collections, sans que le service comptable et la direction commerciale ne viennent leur péter la gueule, exigeant des zéros derrière les chiffres de ventes, je l’ignore complètement. Ce que je vois de ma fenêtre c’est juste en quoi consiste un peu plus concrètement le coup de la voiture balai. Ca devient compliqué et de plus en plus ardu d’être dans la parhésia jusque qu’à son écurie, c’est tout ce que je constate et c’est loin d’être cocasse.

Décision 4 : Etre lucide. Prendre une feuille de papier, y inscrire au feutre noir : je ne suis pas bancable. Noter la mise en place nettement plus importante depuis que Verticales aux côtés de POL et de Joelle Losfeld est une voiture balai du groupe Gallimard. Reconnaître que les 7000 exemplaires mis sur le marché, je les lui dois, au groupe Gallimard. Attendre les retours d’ici les mois à venir, et voir si finalement j’ai dépassé le seuil de mon chiffre habituel, mes 4000 par objet, enfin quand ça se passe dans de bonnes conditions. Faire de rapides calculs, et conclure comme toujours que je ne peux pas en vivre, même en travaillant sérieusement, parutions régulières, avances, commandes, rythme soutenu. J’écris des livres dont on se branle, je sais que ça ne changera pas. Parfois par agacement, me dire dégager trois mois pour pondre sous pseudo une bonne merde à la mode qui flattera les lecteurs et remplira le frigo. J’ai même pas le temps pour ça. Ma temporalité s’inscrit dans la survie, pas de négociation avec le commercial, ça relève de l’impossible, à tout problème sa solution mais là c’est l’aporie.

Je n’ai pas la patience d’achever la promo de J’habite dans la télévision. Quand mon ordinateur est mort j’ai perdu tous mes mails, dedans il y avait des requêtes, certaines viennent de réapparaître, je crois bien que ça me saoule, que je n’ai plus envie d’assurer l’après vente. Les questions sont les mêmes et toujours aussi connes, alors les sept kilos vous les avez perdus, c’est quoi la chaîne la pire, votre mari a dit quoi, qu’est-ce que vous retenez de cette drôle d’expérience. Je vous propose d’aller vous pendre, et on en reparlera après, quand vous aurez compris ce que c’est que le biopouvoir bande de décérébrés.

Décision 5 : Une autarcie pour l’écriture. J’ai relu hier soir mon contrat pour le prochain, la commande de Naïve Session, le petit livre sur Indochine. La date de rendu n’est nullement fin décembre mais le 1er décembre, je n’ai que le premier chapitre, je dois obligatoirement écrire deux pages par jour pour être dans les temps. Alors tant pis pour la relance, la relance des ventes de J’habite via des interviews à la noix. Les conséquences concrètes c’est quoi. Passer pour une caractérielle, sincèrement j’en ai rien à battre. Faire chuter les chiffres qui déjà depuis une semaine sont bien retombés, ça ne me regarde pas tellement. Augmenter les retours potentiels, je sais que j’ai remboursé l’avance reçue, c’était là mon seul objectif, ne rien coûter à Verticales. Puisque l’avance est épongée, que je touche 10% par livre, que le livre est à 14 euros, je ne vais pas sacrifier mon prochain manuscrit à battre la campagne. Perdre des après midi à papoter en vain, en ressortir perturbée, incapable d’appliquer le soir venu un phrasé propre à l’objet en cours, ce n’est pas nécessaire. Et c’est pas avec ça que je vais rembourser le prêt de mon nouveau pc.

J’ai beaucoup de travail, cela jusqu’à cet été. En novembre Indochine, en décembre un petit livre pour le Mac/Val sur l’univers de Pascal Pinaud, en janvier des textes courts, et je dois rendre en mai La nuit je suis Buffy Summers à sortir en septembre chez les Editions è®e. D’où la décision 6 : taffer sec dans mon coin et ne sortir du terrier qu’à l’aune de l’an prochain, j’agirai en fonction, là ça me colle la migraine.