#90

Il y a quelques jours je me suis énervée. Enfin bon, pas tant que ça. J'ai juste grogné un peu. Ici je grogne souvent et je gueule quelques fois. Je ne cherche pas les retours, je crois soliloquer. Je reviens rarement sur ce que j'ai dit, je n'aime pas tellement expliciter. Et me justifier encore moins. Partout en général, là en particulier.

Je ne mets pas de commentaires, je ne cherche pas le dialogue. Peut-être que si je n'avais pas pour travail parallèle la tenue d'un forum, et donc l'obligation quotidienne de communiquer, ce serait différent. Peut-être que si je n'avais pas été l'objet de harcèlement par quelques lecteurs cliniquement peu en forme y compris IRL je me méfierais moins, je me protègerais moins, mais je n'y crois pas trop. J'aime choisir les personnes avec qui je discute. Si je n'aime pas sortir, me rendre dans des soirées, traîner dans les cafés, c'est bien aussi pour ça.

Mais là j'ai constaté qu'il y avait un problème. Une sorte de décalage, de mécompréhension. Ca tient peut être au nombre croissant de connexions qui se font par erreur, sur un malentendu. Au fait, et c'est tant mieux, que quelques blogs perso ou parfois collectifs se penchent sur ce qui se dit au sujet du roman, de la littérature, du monde de l'édition. J'oublie souvent les traces, cette rubrique de mon site j'oublie qu'elle peut être lue et de fait commentée par des gens qui ignorent qui je suis pour de bon et ce que je fabrique, ou tente de fabriquer.

Quand je me promène sur des blogs et lis leurs commentaires je réagis rarement, et encore moins ici. Très souvent les attaques ne se fondent que sur des luttes d'ego, de la confiture d'aigreur, ça n'effleure presque jamais le moindre débat de fond. Là je crois que je dois rebondir, tant qu'à faire j'aime autant provoquer l'agacement pour de bonnes raisons.

Alors.

Premier point, l'anecdote, pour s'en débarrasser et une bonne fois pour toute. Qu'est-ce que c'est que ce truc, Remarques & Cie. C'est un espace à moi, où je mélange un peu tout et sans rythme précis. C'est un brouillon, un carnet de bord, bref une pièce bordélique de mon laboratoire. Je crois qu'il y a maldonne : j'ai lu la réaction d'un internaute ou deux au sujet sur ma façon de rédiger mes remarques. J'utilise rédiger à escient. Je l'ai dit, à plusieurs reprises. Ceux qui passent là régulièrement le savent. Ici je n'écris pas, je dis ou je raconte, parfois même je croasse en distillant du off. J'ai d'autres espaces, plus adaptés, pour y faire de la littérature. Je fais des brouillons ouverts, aussi, de temps en temps, des extraits de premières moutures. Je copie colle des bouts de textes en cours. Jamais ce lieu n'a prétendu s'attacher au comment, et donc à l'écriture. Ceux qui suivent mon travail, mon vrai travail, celui qui s'effectue dans les livres, le comprennent parfaitement.

C'est étonnant que ça revienne sur le tapis, d'ailleurs. Le décalage entre ce que j'écris et la façon dont je m'exprime spontanément. Ca fait longtemps que ça me poursuit. En 2001 c'était fréquent tellement fréquent que ridicule. A croire qu'ils s'attendaient à ce que je parle en alexandrins pour demander un paquet de clopes. Elle parle comme une caillera, c'est revenu souvent, les gens étaient déçus. Parque je suis grossière, probablement vulgaire, j'affectionne des tournures à base de putain de sa race, et ça c'est très vilain dans la bouche d'une jeune fille. Je ne suis plus une jeune fille, il semble que c'est pire, oui, encore plus mal vu. De la retenue ma chère, je me demande pourquoi. Parce que ce serait de la pose, m'imposer un phrasé parfaitement soutenu sous prétexte qu'il le faut à cause de. Mon statut, quel statut, je n'en ai pas. Je scanne mes camarades, ceux qui font attention à ça, à la tenue, à l'image qu'ils renvoient. A l'astreinte permanente, citer des philosophes et beaucoup de gens morts, structurer sa syntaxe orale, rejouer aux exposés étudiants de Lettres Modernes. Je préfère me concentrer juste sur ce que j'écris, le reste ne relève de rien d'autre que d'un programme de com. Ou d'un signe d'éducation, d'éducation bourgeoise qui a su formater pensée tenue et langue. Le contexte familial, il ne faut pas l'oublier, l'adolescence non plus, le langage employé et les vieilles habitudes. Je ne cherche pas d'excuses, d'ailleurs je ne m'excuse pas, j'explique. Le lycée de Sartrouville ce n'est pas l'ENS, l'HLM de banlieue ce n'est pas Saint Germain. Je ne vois pas l'intérêt de singer certains codes qui ne sont pas les miens, je ne veux pas surveiller ma façon d'être en vie sous prétexte qu'un auteur doit être en permanence un moulin à parole proprette et satinée.

Ca s'était le moins important, mais je voulais revenir dessus. Je poursuis sur le même thème avant de m'attaquer au vrai problème de fond. Je poursuis sur les échos d'un plateau très pénible vécu la semaine dernière. A dix heures du matin se taper en frontal l'hystérie d'un critique auteur d'essais médiocres, un universitaire effectivement de droite qui gribouille des études et des manuels quasi scolaires, un type qui crève d'être dans l'ombre, dans l'ombre de textes qu'il ne peut que commenter, n'étant même pas capable de les produire lui-même, les livres qui lui faudrait. Un type qui vous affirme que votre livre n'est pas celui d'un écrivain, et qui n'est pas capable d'assumer ce qu'il aime, ce qu'il propose en face, ce qu'il y a à opposer. Un type qui vous explique que je suis fort coupable de ne pas avoir mis en exergue les vertus « pédagogiques de la Star Academy ». A dix heures du matin, à l'heure où normalement j'entame à peine ma phase de sommeil paradoxal.

Expérience éprouvante et dénuée d'intérêt. Du cirque promotionnel. Test de capacité à gérer l'agression, vérification du potentiel de répondant, exhibition des failles matinales sur les ondes. J'ai reçu beaucoup de mails, et l'émission aussi. Emanant d'auditeurs visiblement peu dupes et pas vraiment contents. Mais j'ai lu des remarques, je crois que ça m'a déçue, oui déçue pour de bon, que des lecteurs puissent confondre l'œuvre et sa promotion. Accorder de l'importance à un tel incident, à dix minutes de fight empreints de vacuité. Comme si ça se passait là, comme si quelque chose pouvait se jouer là, dans un dispositif médiatique. Comme si je travaillais pour rien, les livres, les performances, les pièces sonores, même ma fiction radiophonique diffusée l'avant-veille. Non, pour certains tout ça ne sert à rien et peut être balayé par quelques aboiements face à un journaliste. Le texte ne prime donc plus sur l'espace temps du commercial, pour personne semble-t-il. Je ne trouve pas ça très gai et plutôt inquiétant.

Maintenant il faut revenir au véritable problème. Il y a donc quelques jours, après avoir durant la semaine achevé quelques romans de la rentrée, dont le plus médiatisé constitue à mon désespoir ma plus violente déception de lectrice, j'ai enchaîné sur une pile de manuscrits pour ma dernière session du bureau de lecture des fictions de France Culture. J'en ai déjà parlé, il arrive que la pile soit constituée de textes exclusivement pécraves, et là c'était le cas.

Ceux qui ont travaillés ou qui travaillent encore dans un bureau de lecture, en premier tri, le savent. Ca peut être déprimant à un point incroyable. Au bout du quatorzième on se demande vraiment si les gens sont conscients de ce qu'ils nous infligent, et au seizième on pleure ou on hurle sur les chats. J'ai compris beaucoup de choses, depuis le nombre d'années où je lis des manuscrits. Les auteurs refusés s'indignent sur internet, les journalistes adorent tous en remettre une couche. Mais si je suis la première à relever la consanguinité éditoriale, à être choquée jusqu'à la gerbe par le règne du copinage, par la façon dont des livres profondément dénués d'intérêt se retrouvent en librairie uniquement via réseau au détriment de textes qui le mériteraient infiniment plus, le coup de 1% reçus par la Poste, je vous assure que ça s'explique quand on regarde dans les cartons.

Je sais que ça perturbe la donne, le regard que certains peuvent poser sur mes dires. La pétasse publiée qui en plus la ramène. Je ne donnais pas de leçons. Je voulais signifier que classer les auteurs par génération est un axe cohérent d'un point de vue sociologique, mais ne pouvait pas l'être aujourd'hui d'un point de vue critique. Personne n'a de recul, le décès des avant-gardes a laissé place à une multiplication de pistes dont on ne peut savoir, aujourd'hui, les échecs potentiels et les aboutissements. L'édition désormais est trop phagocytée par le capitalisme triomphant pour ne pas discerner l'hégémonie de la littérature industrielle. Les luttes d'influence ne relèvent plus des batailles de salon mais des stratégies de groupes. C'est Rizzoli derrière Angot, c'est Lagardère derrière Houellebecq, la cécité ne sert à rien. Là-dessus se greffe, ça va de soi, le marketing des minois, le syndrome journalistique du jeune génie mensuel, et tout ce qui épuise les lecteurs avertis en achevant de désorienter les non initiés motivés.

Quand je dis : il n'y a que vingt auteurs de littérature contemporaine dont le travail m'intéresse vraiment, profondément, c'est vrai. J'aurais dû préciser : dans l'expérimental. Je parlais d'écrivains qui font œuvre, qui commencent leur œuvre. Je ne parlais pas des confirmés. D'ailleurs les confirmés qui font de l'expérimental, on les assimile souvent aux poètes. Genre Lucot. Chez les confirmés, les très confirmés et les archi confirmés en littérature, il y a beaucoup d'auteurs dont j'aime suivre le travail. Mais il est évident que c'est davantage Salvayre, Guyotat, Surya, Desbiolles, Marie Nimier ou Jauffret que Catherine Cusset et Alexandre Jardin. Désolée.

Si j'ai un infini mépris pour les produits issus de la littérature industrielle, je n'ai aucun dédain pour les écrivains narratifs. Il y en a de très sérieux, avec une écriture brillante, singulière et tout le tralala, je ne suis pas bornée ou idiote. C'est juste que ça ne m'intéresse pas, en tant que lectrice, de retrouver des données ancestrales, de croiser du néoclassique, du néoréalisme, des vieilles recettes qui marchent, même très bien maîtrisées. Chez les très confirmés je préfère François Bon ou Antoine Volodine aux vieux de chez Grasset. Parce qu'un Marcel Moreau ou un Schuhl, c'est quand même autre chose qu'une histoire rondement menée. Je n'aime pas les histoires et je connais mes classiques. Je n'éprouve rien si la phrase se contente de transmettre des informations, si dans chaque interstice, adjectifs ponctuation il ne se passe rien, que de l'encadrement. C'est physique, depuis longtemps. Gamine déjà ça me tombait des mains.

Si j'étais juste lectrice, lectrice, pas praticienne, ça ne choquerait personne. On se dirait la pauvre elle est psychorigide, et vu ce qui se publie ça ne doit pas être simple de se faire dix livres par mois en étant satisfaite par les actuelles sorties. Et ça s'arrêterait là.

Le souci, évidemment, c'est que j'écris aussi. Des objets jugés par beaucoup imbitables, qui plus est. Qui ne sont pas très prisés par le circuit commercial, et pas toujours soutenus, ni même réellement lus par les relais médiatiques. Alors évidemment, je dois avoir l'air d'une snob, autisme et tour d'ivoire, posture d'un élitisme qui mérite l'expiation. Et pourtant c'est très simple, vraiment pas compliqué. Il y a des auteurs et un public pour ça, il y en aura toujours, il y en a toujours eu. La fiction traditionnelle, la narration traditionnelle. Je ne m'y attaque pas, je ne les attaque pas. Mais le fait est : ça m'emmerde. J'ai le droit de le dire, et au cas où, je le rappelle, je suis quand même ici chez moi smiley d'allez donc voir ailleurs si le service ne vous satisfait pas.

Je ne suis pas une fan de Godard, mais dans Histoire(s) du cinéma il disait que la narration n'était plus, depuis le début du XXe siècle, l'enjeu de la littérature, que c'était le cinéma qui reprenait le flambeau. Et en tant que praticienne, là-dessus, je suis d'accord. Moi je ne suis pas conteuse, ça n'est pas mon travail. Mon travail, c'est la recherche. L'agencement et la langue, les outils, et investir des corps et des espaces aussi. Un livre : une expérience, un quasi compte rendu qui ne passe que par la langue.

Ce que je produis, c'est ça : Fiction, d'événements et de faits strictement réels. Si l'on veut, autofiction, d'avoir confié le langage d'une aventure à l'aventure d'un langage en liberté. (Serge Doubrovsky). C'est une démarche précise, pensée, construite, qui intègre la notion de ressenti et l'usage d'adjectifs que les analphabètes qui sévissent aux Inrocks ne peuvent juger qu'abscons. Des Tryphon Tournesol, il en faudra toujours, oui, il en faut aussi. Et nous, on ne force personne, on ne s'impose nulle part, on cherche dans notre coin. On ne travaille pas pour les ventes, les prix ou la reconnaissance. La satisfaction quotidienne, elle a lieu en huis clos, les mots dans la pipette, voir le précipité, tripatouiller pleines mains syntaxe, matières premières.

Ce qui m'intéresse, c'est ceux qui cherchent. Pas obligatoirement ceux qui ont déjà trouvé en lorgnant sur la copie du voisin. Je n'entretiens pas avec les livres un rapport de divertissement. J'ai la télévision pour ça, le cinéma grand public et les jeux vidéo. Et si j'élève la voix, c'est parce que, compte tenu de la situation éditoriale, les Tryphon dans mon genre, déjà listés par le WWF, ils ont du mal à respirer et à faire visiter le labo.