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Combien de semaines sans écrire, je ne sais pas. Ce qui est certain c'est que c'était nécessaire. Les doigts sur le clavier, je n'en pouvais plus du tout. Même gérer le forum, communiquer par écrit, ça relevait de la torture. Plus aucun naturel, à croire que dans ma tête les mots étaient tous morts. C'est parfaitement logique. Sur l'année écoulée, l'année trois quart, plus exactement, j'ai dit tout ce que j'avais à dire sur les problématiques que je voulais explorer. Le cerveau de la workoolic il a dit stop un point c'est tout. Il m'a signifié : je suis vide, j'exige de me remplir avant d'être à nouveau sollicité, Chloé je te préviens fous-moi un peu la paix, j'ai besoin d'être nourri et de prendre des forces, sinon. Le salopiot il a ses trucs. Des parades extrêmement chafouines et on ne peut plus efficaces. Du coup j'ai chopé un virus, je connais parfaitement mes jauges, la chronique d'ASI en fin de mois, la pluie glacée et la fatigue, je l'ai sentie, la mutation. Clouée au lit neuf de tension, les affres morveuses désespérantes d'une héroïne du XIXe. Un grand festin d'antibiotiques et de longues heures au fond du lit.
Mon cerveau m'a dit : j'ai très faim. C'était on ne peut plus légitime. Il a été traumatisé par l'expérience de soumission au rythme et aux messages de la télévision. Lectures orientées pour le travail, avaler des informations, des articles liés aux neurosciences, des bouquins chiants comme pas possible, et toujours cette optique de l'optimisation, l'urgence aussi, bien sûr l'urgence, mise sous tension du cervelet, c'est normal qu'il en ait ras le bol.
J'ai fait une liste le mois dernier. Une quinzaine d'ouvrages de retard. J'ai commencé par le Guyotat, j'ai enchaîné sur le Surya et après je n'ai pas bien compris. Mon libraire n'est pas très content. Des maisons vont être punies, et je dois avouer que c'est de bonne guerre. Un foutage de gueule intégrale. J'ai lu tellement de merdes qu'au bout du cinquième roman scandaleusement dénué de propos j'ai été obligée de relire les rares bouquins que je m'étais faits cet hiver pour me prouver que si si des gens bossent sérieusement. A la fin c'est bien simple, je gardais le Coma à côté de moi, un antidote obligatoire, à chaque tiers de l'ouvrage en cours une pause, un plongeon dans le livre marron pour me préserver les neurones.
Depuis que je suis devenue laïque et que je ne crois plus au surnaturel, je ne dis plus Mon Père pardonne-leur parce qu'ils savent très bien ce qu'ils fabriquent. De tous les côtés de la chaîne, et les journalistes y compris. Crapahutage en librairies, hors de mon quartier c'est idem, et ça m'a soulagée cette colère partagée. Il va y avoir du sport et les représentants vont payer très chèrement l'usurpation de leurs catalogues. A force de fumée ça fout le feu.
Beaucoup de contrariétés, de déceptions mais peut-être surtout le signe de la contamination, de l'âme qui s'imprime bien sur les pages, des avis de décès d'écrivains, l'alien a fini par sortir, ça c'est de la justice immanente, sans parésia tout se fissure, c'est pas faute de les avoir prévenus. A présent que ma fièvre accepte de se dissiper et que ma tension remonte, je commence enfin à en rire. Mais d'un rire clair, sans méchanceté. J'avais dit : je perds des batailles, mais à l'usure je gagnerai la guerre. Mes choix sont justes alors patience. Avoir raison c'est très jouissif. Au point que la colère n'est plus. La rage toujours, mais c'est autre chose. Le moteur qui doit leur manquer. Alors, oui, je ris au miroir et finalement je me sens forte. J'hésiterais presque à balancer, tellement ça n'est plus nécessaire. Mais ce serait dommage de se priver.
Alors juste quelques anecdotes. La maison du Docteur Olive regorge bien trop de cas cliniques, délicieusement représentatifs. Les Editions du Docteur Olive, je les ai connues de l'intérieur, j'ai été la première à en claquer la porte. Trois semaines d'HP après, je ne ferai pas la maligne, ça m'a beaucoup coûté mon séjour auprès d'eux. J'ai fui en 2003, j'y ai perdu des plumes et quelques amitiés. Mais ça ce n'est pas grave. Les gens, ce n'est jamais grave, je n'en ai pas besoin. Fonctionnement autarcique d'une part, et puis je n'ai pas besoin de plus de trois personnes dans l'entourage intime, pour beaucoup c'est abject, mais je dynamite les ponts sans la moindre souffrance.
Les Editions du Docteur Olive, dans le milieu de l'édition plus personne n'en est dupe. Y signer ça fait sens, et puis pas mal de thunes. Ceci explique cela. Chez le Docteur Olive, il y a beaucoup de gens. Quelques vrais textes aussi. Par erreur, cooptation, hold-up ou désespoir. Mais je ne suis pas certaine que même dans ce dernier cas il existe des excuses. Les Editions du Docteur Olive constituent le creuset de petites histoires sordides les plus désespérantes du petit monde vénal des fabricants de livres. Après l'hilarité s'en suit toujours la gerbe. Le Docteur Olive a des femmes. Une épouse, une maîtresse, des favorites et des bonniches. Si possible blondes, mais pas toujours. L'épouse est surnommée Simba par quelques journalistes drôles, son fond de commerce a changé depuis le succès du Da Vinci Code, à la thématique de la mort s'ajoute désormais des enquêtes et des héroïnes affublées de prénoms anglo-américains. L'année dernière on pouvait voir une reproduction taille réelle de Simba à côté de ses livres dans les rayons de chez Gibert. Un sacré choc. D'habitude c'est plutôt réservé à Dark Vador accolé aux dvd de Star War, le plan de l'image cartonnée qui trône à côté des produits. Mais bon. Les idées marketing des Editions du Docteur Olive ça fait un bail que la surenchère et le mauvais goût en sont les clefs. Simba en septembre sort un livre, et à en croire la belle photo qui sert au lancement de la campagne, y a eu comme une visite dans le cabinet de Christian Troy à l'approche des beaux jours. On ne lésine pas sur les moyens.
Aux Editions du Docteur Olive, sévit depuis 2002 la michetonneuse la plus efficace de Paris, soit Mademoiselle Aline Maupin. Jusqu'à cet hiver, son périmètre d'usurpation se cantonnait à une revue. Une revue bien connue pour avoir une maquette qui a drôlement énervée Antoine Gallimard, puisque c'était un calque complet de la NRF. Une revue aussi bien connue pour héberger les vieillards réactionnaires encore en exercice, les jeunes à la ramasse les plus mal informés, les intrigants de tout poils, et quelques vrais auteurs, comme le Grand Guyotat pour des raisons complexes où il va de soi que l'argent y est pour quelque chose. Désormais adoubée par Thierry Ardisson chez qui elle a sortie sa collection de trousses Vuitton, Aline Maupin est écrivain. Plus exactement biographe. Prochainement romancière, on peut prendre les paris. Le propre d'Aline Maupin, c'est qu'elle est l'archétype de la chèvre-émissaire parfaitement tyrannique avec le personnel. Lorsqu'elle accompagne ses bonnes en province pour vérifier le calage de son ouvrage chez l'imprimeur, puisqu'Aline est une chef qui supervise chaque chose, elle s'y rend dans sa propre BM avec chauffeur. Dans l'atelier de l'imprimeur, Aline conserve ses lunettes noires, siglées ça va de soi. Dans la brasserie du petit village où se trouve l'imprimerie, au moment de déjeuner Aline ne souffre pas que son chauffeur puisse se restaurer, et lui somme publiquement de rejoindre la voiture. Puis fort désappointée par ce boui-boui infâme et dénué de tofu elle commande comme les autres un met très exotique du nom de croque-monsieur. L'assiette arrive, et soudain, c'est le drame. Il y a du jambon au cœur du croque-monsieur. Aline, végétarienne, soutient au personnel totalement effondré que ce n'est pas possible, que ça relève du complot, qu'il lui arrive parfois de consommer ce plat dans le bar de l'hôtel en bas de la maison, et que dans le huitième arrondissement de Paris le concept de croque-monsieur est dénué de jambon. Hautement contrariée, Aline plante ses bonniches et reprend la voiture pour rentrer à Paris. J'aime beaucoup cette histoire, sûrement parce qu'elle est vraie.
Aux Editions du Docteur Olive, il se passe toujours quelque chose. Des choses parfois moins amusantes que les aventures d'Aline Maupin. Il y a quelques années, ce bon Docteur Olive fit croire à tout Paris qu'il serait le mécène des petites maisons de poésie, si possible en difficulté. C'est ainsi qu'il signa un certain nombre de contrats, accolant sa marque déposée à celles de catalogues de réelle qualité. S'attribuant par là même la paternité d'ouvrages qu'il n'a jamais ouvert, et boostant son image de façon fort finaude. Depuis il va de soi qu'après avoir été baisés dans tous les sens, les petits éditeurs se sont barrés, récupérant autonomie et dignité. Mais le Docteur Olive est un chouette homme d'affaire. En signant les contrats, une close stipulait l'achat des stocks de certaines de ces maisons. Ce qui fait qu'actuellement, le meilleur éditeur de poésie expérimentale de France n'est plus propriétaire de son propre stock. Des années de travail et des dizaines d'auteurs appartiennent uniquement au bon Docteur Olive. Qui refuse de s'occuper du réassort. Afin que les livres ne meurent pas, et que les commandes des libraires soient honorées, il propose à l'éditeur mère de racheter ses propres ouvrages à un tarif délirant. La solution est simple, compte tenu de la situation. Les auteurs de la petite maison drôlement punie doivent acheter au Docteur Olive leurs propres livres, leur remise étant supérieure à celle imposée à l'éditeur mère. Une fois les cartons en main, ils peuvent les transmettre à l'éditeur mère, qui à son tour les revendra aux libraires désireux de conserver dans leur fond les livres en question. C'est trop la fête du slip.
Ce qui est ennuyeux, c'est que j'ai eu raison. Raison de ne pas renouer avec Elle. Elle c'était une amie et une poétesse pas piquée des hannetons. Elle, c'était une histoire, c'est d'une haute trahison. Elle s'était un double qui finalement s'est avérée avide de s'immiscer doublure jusqu'à la queue de poisson. Parce que je me marie dans trois semaines, j'ai durant cette année hésité chaque mois à la recontacter. L'ère du chouette Yom Kippour, on connaît la chanson. Je suis psycho-rigide, c'est ça qui m'a sauvé. Là, je serais dans la merde. Mais quelque chose de bien. Parce qu'Elle est devenue la servante d'Aline Maupin. Parce qu'elle est devenue le bras gangréneux du Docteur Olive. Parce qu'elle assiste à tout cela, y compris à la volonté de mort du stock de cette maison de poésie citée plus haut, en tirant, je le crois, une grande satisfaction.
J'affirme qu'Elle est morte. Et pas seulement pour moi. Pour elle-même, pour de vrai. Ca se voit à chaque trace. Parce qu'elle veut le pouvoir, elle peut geindre et se plaindre, ce qu'elle subit au sein de la Docteur Olive Inc., elle l'accepte juste, oui seulement juste, parce qu'elle le vaut bien. Elle participe très activement au pillage du catalogue de la maison de poésie expérimentale garrottée par son grand patron. Prochainement elle aura chez le Docteur Olive sa propre collection, inaugurée par un auteur débauché de cette petite maison. Une collection en son nom propre. Rien que ça, n'est-ce pas, rien que ça, qu'on ne me dise pas que ça ne fait pas sens. Avoir besoin d'imposer prénom et patronyme en titre de collection. Comme le Docteur Olive avec sa propre maison. S'inscrire au creux de territoire, devenir une marque en soi, valider sa propre existence en s'accolant très physiquement aux auteurs sur la couverture. Mais c'est un mouvement bien plus ample, une dynamique plus générale. Je l'ai dit combien de fois, on n'étouffe pas vainement la notion de parésia, on ne peut pas se plier, basculer et collaborer sans que tout s'abîme au-dedans. Elle vient de sortir un livre. Elle dit c'est un roman et en dépit des déjeuners permettant de jolis papiers il faut avouer que personne n'y croit. Ce qu'on croit, c'est juste ce qu'on voit, la lucidité Saint Thomas en ces temps de troubles est générale. On voit de belles photos dignes d'un book de comédienne. Du glamour made in Flammarion. On voit un texte bâclé, qui s'essouffle maladif dès le troisième paragraphe. Une absence de propos, des lecteurs stupéfaits répétant mais enfin elle parle mais ne dit pas n'aurait-elle rien à dire. Des choix de ritournelles cousus d'un sal fil blanc : trois jolies métaphores, les trois seules efficaces répétées à l'envi, cache misère et surtout c'est du sous Christophe Fiat, il faut bien que quelqu'un est le courage de le dire, c'est du sous Christophe Fiat. Voilà ce qu'on récolte quand on passe ses journées à ne faire que la bonne pour le Docteur Olive. Elle a tué ses mots, elle a tué sa chanson, et son dernier bouquin est la consignation de son suicide interne.
Je suis seule mais vivante. Et pas si seule que ça. Si les potes de MBK qui s'incrustent comme lecteurs au sein de Verticales pouvaient parallèlement éviter de courtiser Bernard Wallet pour lui, je m'en porterais mieux, car j'aime cette solitude. Binôme avec Arlix et préservée d'eux tous, moi je n'aspire qu'à ça. Travailler dans mon coin et ne plus assister à leur foutue misère, à cette médiocrité, à ces contrats faustiens dans lesquels ils se complaisent. Et puis une dernière chose : la sympathie, c'est à tout sauf à ça que je travaille.