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Je sais que c'est n'importe quoi. Mais faut bien comprendre qu'à l'époque. Comment dire. Je l'ai super mal vécu à l'époque. Pas une fois retenue, c'est humiliant à force. Sérieux, pas une fois. J'envoyais des CV surgonflés, des lettres de motivations châtiées et enthousiastes, j'osais jusqu'à prier le plein temps, mais nada de chez queue dalle. Ma première candidature je l'ai faite en seconde pour les vacances d'été, ma dernière en septembre 2001, ça faisait dans les douze ans que je me bouffais des lettres types merci bien mais vous n'avez pas du tout le profil Mademoiselle c'est pas trop la peine d'insister, quand je me suis résolue à l'accepter. Les Galeries Lafayette ne voulaient pas de moi, mais vraiment pas du tout. Ni comme vendeuse, ni comme caissière, ni comme hôtesse d'accueil et encore moins comme responsable d'un stand du rayon parfumerie.
Je sais c'était il y a cinq ans, et quand même depuis cinq ans ça m'est un peu passé, le plan je joue à la marchande aux Galeries Lafayette pour acheter des habits aux Galeries Lafayette et à manger aux Galeries Lafayette Gourmet, tout en culpabilisant comme pas permis de frôler à ce point l'orgasme à l'idée d'être aussi pathologiquement soumise à l'autophagie capitaliste, d'autant qu'avec un SMIC pour le shopping c'est pas gagné. N'empêche que ça me faisait quand même bien chier d'avoir toujours été refoulée par le directeur des ressources humaines des Galeries Lafayette. Parce que visiblement ce monsieur me trouvait trop pourrave pour en être une, de ressource humaine. Et ça me posait un problème, un putain de vrai problème. Je manquais tellement ressources que j'étais pas foutue de vendre le dernier Guerlain à une touriste japonaise. Pourtant je m'appliquais, je cherchais les mots justes, je crois bien que la première fois que j'ai utilisé le mot fragrance ailleurs qu'en dissertation sur Zola, c'était pour lui parler de ma passion, au directeur des ressources humaines des Galeries Lafayette.
Tout ça pour dire qu'aujourd'hui, même si je croule sous le boulot et que c'est vraiment n'importe quoi, je viens d'accepter de rédiger une nouvelle sur le thème du chocolat pour le magazine qui est diffusé aux Galeries Lafayette, Gourmet qui plus est. Parce que j'aime bien l'idée d'être payée directement en bons d'achat Lafayette Gourmet. Parce que je n'aime pas le chocolat et qu'il va falloir trouver un truc pas si simple pour remplir la page en question. Parce que c'est une commande alimentaire qui a le mérite de s'assumer, et que rien que ça, s'est amusant. Et puis accessoirement parce que j'ai étrangement l'impression de dire je t'emmerde connard j'y rentre si je veux dans ton entreprise enculé pas le profil mais va mourir crevure au le DRH des Galeries Lafayette. C'est terrible d'avoir le sentiment de revanche sociale aussi mal placée, je sais.