#57
Je n'ai toujours pas le temps, sauf celui de la peur, je ne vois pas d'autre mot. L'abcès d'angoisse lourd à la gorge, pas encore assez mûr pour se laisser percer, rien n'y fait semble-t-il, alors autant le taire à défaut de l'apprivoiser. Cette année l'impuissance aura été le maître mot, corps physique et social trop faible, toujours infiniment trop faible, sauve qui peut en unique slogan de résistance, les collectifs enchevêtrés au degré zéro de la rature. Je suis en boucle, je sais.
J'ai dit la dernière fois : parler de Crevard baise-sollers], le livre de [Thierry Théolier, aka THTH, publié chez Caméras Animales. Je dois le faire, c'est important. Parce que oui, je suis en boucle : ce livre n'a pas de diffuseur. C'est pas la peine de jeter la pierre à l'éditeur, je suis bien placée pour savoir que même dans structure moins jeune et plus expérimentée, la diffusion ça reste la plaie, faut toujours que ça merde à un moment donné. Bon là, c'est pas que ça merde c'est que ça bloque, les diffuseurs veulent des catalogues bouclés un an à l'avance, qui soient rentables ça va de soi, les diffuseurs c'est leur boulot de faire des thunes, ça ne verse pas dans le mécénat. Remarquez c'est pas plus mal qu'ils restent à leur place de marchands, parce que quand un éditeur se la joue mécène, l'histoire très contemporaine de l'édition tend à nous démontrer que ça commence par Guyotat et que ça fini par un succédané de Da Vinci Code. Alors les diffuseurs, vaut mieux pas trop imaginer. NB : N'en vouloir à personne. Dire ça s'appelle la vie à l'ère capitaliste et demander si quelqu'un reveut du Coca Light et accessoirement la pommade spéciale hémorroïdes.
Le livre est en vente via le site de Caméras Animales. Il existe et il est trouvable. Je me refuse à tout synopsis. Ca c'est le boulot de l'éditeur, il l'a bien fait, on comprend de quoi il retourne. Et tout ce qui y est retourné. Surtout. Crevard est un objet. Un objet de crevard. Un crevard, d'après mon pote le Petit Robert, ça vient de «moribond » et de « crever », et ça veut dire « personne malingre ». Des fois il est drôlement à la ramasse, mon pote le Petit Robert. A moins que ce ne soit pas de sa faute, les mecs qui le mettent à jour, je doute qu'ils soient touchés par la précarité en milieu post-urbain. Pourtant en cherchant bien doit y en avoir dedans qui bouffent aux Open Bars, mais ça s'appelle sûrement les dîners d'Edmonde Charles-Roux, et je doute qu'ils soient gate-crashables. Crevard, d'après le lexique délivré en fin d'ouvrage, chez THTH ça donne : « Il parait que le crevard est le contraire du dandy. Enfin c'est ce que dit Technikart. ». Je ne sais pas si je suis d'accord. En fait pour être d'accord faut entendre par dandy ce que eux ils entendent, et pas qu'à Technikart. Par exemple d'après l'Express, Florian Zeller est « un peu dandy ». Je suppose que ça veut dire qu'il s'habille bien, mais quand même en prêt-à-porter. D'après Le Point, Nicolas Rey est « un doux dandy ». Ca doit vouloir dire que ses blagues tombent à plat et qu'il est hétérosexuel, enfin je suppose. Quant à Frédéric Beigbeider, c'est « un dandy au PCF » et « un véritable dandy » à en croire les articles du net. Je ne vais pas lutter contre le galvaudage, alors d'accord, puisque c'est ça, oui. Le crevard est le contraire du dandy. THTH : « Nous ne sommes pas des dandies, nous sommes des Nobody ». Jadis le crevard rançonnait les bourgeoises après les avoir optionnellement violées, pendant que les dandies se pendaient dès que les faux-cols venaient à manquer. En 2005 Nono 1er et sa horde dépouillent les OB de toute denrée comestible et si possible liquide, après que le Sieur TH ait montré son cul au directoire du Palais de Tokyo. Pendant ce temps les dandies giclent sur leurs chiffres de ventes via leur poignet et le book-office de Livres Hebdo. Mot clef de la hype by TH : Partouze sans sexe. On a les époques qu'on mérite.
Crevard c'est un livre vivant, à cause de la cervelle de Thierry Théolier, parce que de bout en bout on est juste dedans, en plein dedans, dans sa cervelle et dans son système nerveux, c'est vraiment pas très confortable, ça constitue une expérience et ça fait mal un peu partout. Il y a des flux et des brisures, des effets de montage, aussi, beaucoup d'effet de montage, parce que son corps et son cerveau sont connectés en permanence, sur la violence de l'IRL et sur la cyberidiotie. Il a craché son existence dans ce livre, fallait bien que ça arrive un jour, à force de boire dans la soupière façon Bad Taste, oui fallait bien. Il dit qu'il n'est personne, le règne du Nobody. Il dit : « Je copyleft ma souffrance de merde », il dit : « Un artiste n'est jamais free. Il est sous la tyrannie de son ego », il dit : « Nous sommes les premiers punks sans instruments ».
Il y a du name dropping à vous en donner la nausée. Ca s'appelle un effet de réel. Il a tout consigné plusieurs années durant, alors oui, c'est sûr, plusieurs années durant consigner tous les wannabe qui s'encastrent les incisives sur les parquets des vernissages, ça fait du monde, et pas qu'un peu. Surtout qu'il y ajoute les autres, les autres et puis les Nobody. Et ça aussi ça crée du sens, n'en déplaisent à ses détracteurs. Parce que c'est bien gentil de se pâmer sur le divin génie de Brett Easton Ellis quand il vous gave de noms de people. On est en France, mes chéris, en France. Et précisément, à P.A.R.I.S. Les stars locales c'est pas trop les mêmes qu'à L.A. On croise plus souvent des pigistes en Célio que des Pulitzer en Calvin Klein, c'est pas pour rien qu'il font pitié, les roman hypeux français, justement. Se poudrer le nez au Cab avec la rédac chef d'un gratuit de modasse, c'est quand même moins glamour que de se défoncer avec Kate Moss dans la piscine, même très enjolivé ça fait pas un chapitre. Comprendre, ça, aussi, au creux des noms hachés évidés de substance, ce que c'est que l'élite, l'élite qui fait que Paris sera toujours P.A.R.I.S., ce que c'est que la chair faisandée de la matrice, ce que c'est que les croupions qui jouent l'autophagie.
Et puis finir sur ça, parce que ça clôt la première partie du bouquin et que c'est vraiment capital :
« De nos jours, les écrivaillons vivent et les vivaillons écrivent. /je n'écris pas, je survis. / SILENCIO. »