Travaux pratiques (PUF)
Mars 2010

Eté 08
Juillet. Colloque de Cerisy. S'écrire, mode d'emploi : un texte, premier mouvement arrêt-recul, invitation d'Isabelle Grell.
Août. Un email. Laurent de Sutter, directeur de la collection Travaux Pratiques aux PUF. Un exercice. Un essai sur l'autofiction. Un essai. Mon point de vue sur ; de l'intérieur. Le Petit Robert dit : « Essai. Ouvrage littéraire de facture très libre, traitant d'un sujet qu'il n'épuise pas ou réunissant des articles divers. ». Le Petit Robert dit, alors moi je l'ai cru. Du coup :
Fall Winter
Mars 2010. Parution de La règle du je. Juste un essai, une tentative. Un ouvrage littéraire de facture très libre, traitant d'un sujet qu'il explore à travers des chapitres divers. Du Je à pleines coutures, exposer le patronage et puis jeter les dés.
Extraits
Premier chapitreSi vous avez manqué le début
Je m'appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction. Mon corps est né dans les Yvelines le dix mars mille neuf cent soixante-treize, j'ai attendu longtemps avant de m'y lover. Il fallait que les mots débordent à l'intérieur et que la lassitude embourbe muqueuses synapses, il me fallait une âme béante à fleur de plaie. J'ai très officiellement pris possession des lieux l'été de ses vingt-six ans. Dans la chaleur vacante j'ai défait mes cartons, ils contenaient des grimoires et de la volonté. Les locaux étaient sombres et plutôt insalubres, j'ai passé une saison à blanchir à la chaux les parois cervicales. Les nerfs étaient hirsutes et le cœur en lambeaux, j'ai mis beaucoup de temps à le raccommoder.
Je m'appelle prénom nom bien plus qu'un pseudonyme. Le choix des référents m'a vomi parrainage, ce fut un kidnapping. J'ai imposé Chloé cancer du nénuphar ; extrait l'arve de l'aume pour toujours me trouver de l'autre côté du miroir. Reconfiguration jusqu'à mon ombilic, se détacher des limbes, oui, une bonne fois pour toute. Boris Vian se débattait, Artaud aussi, je me souviens. Ils se refusaient sec à m'engendrer, je sais. Je les ai violentés : née de père et de père. Je me suis moi-même engrossée.
Je m'appelle aujourd'hui parce que j'ai imposé un second commencement. Où la fiction toujours s'entremêle à la vie, où le réel se plie aux contours de ma fable. Celle que j'écris chaque jour, dont je suis l'héroïne. Mon ancien Je par d'autres se voyait rédigé, personnage secondaire d'un roman familial et figurante passive de la fiction collective. Me réapproprier ma chair, mes faits et gestes comme mon identité ne pouvait s'effectuer que par la littérature. Je ne crois plus en rien, si ce n'est en le Verbe, son pouvoir tout puissant et sa capacité à remodeler l'abrupte. S'écrire c'est pratiquer une forme de sorcellerie.
Personnage de fiction, statut particulier. Maîtriser le récit dans lequel j'évolue. Juste une forme de contrôle, de contrôle sur ma vie. La vie et l'écriture, les lier au quotidien. Injecter de la vie au cœur de l'écriture, insuffler la fiction là où palpite la vie. Annihiler les frontières, faire que le papier retranscrive autant qu'il inocule. Ca ne m'intéresse pas d'être juste écrivain.
L'autofiction était pour moi un territoire, un terrain vaste et vague où bâtir des possibles cimentés de vécu. Je m'y installais donc, intimement persuadée que j'y avais ma place. Que là était ma place. Puisque tout mon travail ne déclinait que le Je. Puisque je m'inventais de textes en textes, de livres en livres, de pièces sonores en performances. Je me sentais enfin reliée à une histoire qui pouvait me convenir : elle était littéraire. Je ne suivais aucune trace, je rôdais en creusant un sillon singulier dans la terre meuble d'un champ où la boue à jamais serait faite de mes pleurs.
Les écrivains souvent réfutent les étiquettes, les classifications émanant des critiques. Ils redoutent de finir dans de petits bocaux, bien qu'aspirant au fond à baigner dans le formol de la postérité. Pour moi, c'est tout le contraire. Je sais que mes chantiers où mon Je s'amplifie, s'évide, se démultiplie, ne représentent rien au regard du charnier de l'histoire littéraire. Je n'ambitionne qu'une chose : poursuivre mes aventures en renforçant ce Je pour dire et pour lutter. Peu m'importe, sincèrement, que mes os s'amoncèlent au creux du mausolée. Je ne cherche pas à faire œuvre, mais surtout à faire vie. Une existence basée sur un flux d'expériences explorant des chemins que je souhaite de traverse, et parfois également des espaces sociétaux. Je recherche l'inédit, mais par le ressenti. J'engrange, je collectionne, je classe les sensations puis les fais infuser avant qu'elles ne se distillent au sein de mes paragraphes.
Voilà maintenant dix ans que mon laboratoire affiche Autofiction résidence principale. Sans que j'ai établi le moindre état des lieux. Consulté le cadastre, sondé les fondations. Ici, mon seizième livre. Et le treizième à encore s'ancrer dans cet espace aux frontières si mouvantes qu'elles n'invoquent que le flou. Les géomètres eux-mêmes se penchent sur cet indistinct avec une certaine suspicion. Ils exigent des constats et des procès verbaux, établissent des rapports où s'entremêlent les termes autobiographie, fiction, mythomanie, biofiction, voire ego-scripture, autonarration. Alors c'est compliqué, quand on est praticienne, compliqué de savoir où se positionner dans cette aire sans repos.
Tricoter la fiction et l'autobiographie, le vécu comme matériau, injecter du Tout vu et parfois inventer. J'aimerais un pourcentage, pour pouvoir quantifier. Ca dépend des chantiers, alors faire une moyenne. Ca rationnaliserait peut-être ma démarche. C'est parfois important de rationnaliser.
Autofiction : travaux pratiques. Alors m'ouvrir le crâne, la pensée en caillots, comment la fluidifier. Des canaux pour chapitres, un par flux traversé. Ce qu'est pour moi l'autofiction, le dire, le raconter. Le compte rendu d'un Je qui s'emploie à s'écrire, ce que ça peut signifier. Vivre son écriture, ne pas vivre pour écrire. Ecrire non pour décrire, mais bien pour modifier, corriger, façonner, transformer le réel dans lequel s'inscrit sa vie. Pour contrer toute passivité. Puisque. On ne nait pas Je, on le devient.
Chapitre 3La carte n'est pas le territoire
Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman. Il ne vous faudra jamais l'oublier. Ceci est un essai. Le Petit Robert dit : Essai. Ouvrage littéraire en prose, de facture très libre, traitant d'un sujet qu'il n'épuise pas ou réunissant des articles divers. Ceci est un livre de bonne foi, lecteur. Qui traitera d'un sujet parfaitement épuisant. D'un Je qui se dissèque pour mieux se recomposer. D'un Je qui s'interroge et qui doit prendre une forme, libre, très libre. Saison 13, reprise de l'épisode. Les aventures de Chloé Delaume au pays de l'Autofiction. C'est de ça, surtout, qu'il s'agit. Je ne triche pas vraiment, ce n'est pas un roman. Juste un essai, une tentative, qui n'émane que d'une praticienne.
Praticienne de l'autofiction, c'est comme ça que je me définis. Depuis maintenant dix ans. Seulement, bien sûr à ma façon. Une façon qui pour moi fait sens. Qui parle à qui de quoi comment. Alors un bref insert histoire-géographie.
Enclavé dans les terres du Roman, avec pour contrées voisines le Royaume de l'Autobiographie, l'Ethiquistan et les Laboratoires de l'Est, le pays de l'Autofiction a été fondé en 1977 par Serge Doubrovsky. Il n'ait pas dit qu'il est vraiment fait exprès. Loin de lui l'idée d'ériger un empire sur ce qui était un terrain vague. En créant le terme autofiction, il tentait de définir son propre travail, les enjeux de sa démarche et son positionnement.
Serge Doubrovsky est né en 1928, il est écrivain et critique littéraire. Lorsqu'il invente le concept d'autofiction, il répond, d'une certaine manière, à une question posée deux ans auparavant par le théoricien de l'autobiographie Philippe Lejeune dans Le pacte autobiographique : « le héros d'un roman déclaré comme tel, peut-il avoir le même nom que l'auteur ? ».
En 1977, Doubrovsky publie Fils. Anaïs Nin, elle, meurt. Je rapproche fréquemment ces deux informations, mais on me répond toujours : je ne vois pas le rapport. Cela me contrarie.
En 1977, Serge Doubrovsky inscrit ces lignes en quatrième de couverture : « Autobiographie ? Non, c'est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie, et dans un beau style. Fiction, d'évènements et de faits strictement réels ; si l'on veut autofiction d'avoir confié le langage d'une aventure à l'aventure d'un langage en liberté, hors sagesse et hors syntaxe du roman, traditionnel ou nouveau. Rencontres, fils de mots, allitérations, assonances, dissonances, écriture d'avant ou d'après littérature, concrète, comme on dit musique.»
Le pays de l'Autofiction a pour Constitution un texte littéraire, ce qui ne facilite pas la tâche aux Services de l'Immigration. Alors, souvent, ils se contentent d'appliquer la définition du Petit Robert « Récit mêlant la fiction et la réalité autobiographique ». D'où l'explosion démographique de ces dernières années.
Parce qu'il a inéluctablement été annexé à la République Bananière des Lettres, le pays de l'Autofiction est envahi par un tas de gens. [(Des gens du Village + des gens du Château + des gens du Village qui voudraient rentrer au Château + des gens exclus du Château obligés de retourner au Village) x Vous n'êtes pas du Village, vous n'êtes pas du Château : vous n'êtes rien]².
Toujours en raison de sa nature, l'appellation « autofiction » n'est jamais d'origine contrôlée. Ce qui fait que les productions écrites circulant sous cette étiquette se multiplient, du Village au Château. La critique parfois s'en inquiète, mais le débat est si fatigant qu'elle préfère elle-même galvauder si ça peut faire plaisir et faire gagner du temps. Le lectorat, quand à lui, n'y comprend rien du tout. Et s'en tamponne, accessoirement. Ce qu'il veut, au mieux c'est un livre. Et au pire : un divertissement.
De temps en tant quelqu'un s'énerve et tente avec vigueur de faire le ménage de printemps. Ca donne grands colis entourés de ficelle, où les autobiographies (Le Petit Robert : « Biographie d'un auteur faite par lui-même ») rejoignent les biofictions (Alain Buisine : «Récit chronologique de la vie d'un individu particulier »), et, surtout, tout un tas de produits issus de l'industrie éditoriale. Des produits qui ne confient pas le langage d'une aventure à l'aventure d'un langage en liberté puisqu'ils n'ont même pas de langue, des produits sages, non pas écrits mais rédigés. Des livres sans allitérations, assonances, dissonances, puisque des romans sans musique.
Le pays de l'Autofiction impose un pacte particulier : le Je est auteur, narrateur et protagoniste. C'est la règle de base, la contrainte imposée. La transgresser, c'est changer de genre. Or là-dessus, tout le monde ment. Il faudrait s'accorder. Cesser de qualifier d'autofiction des récits personnels où l'héroïne porte un autre nom que son auteur, par exemple. Interrompre l'adoubement des faiseurs dont le Je ne se met pas en danger, n'invertit pas la langue, se contente de transposer, entend le terme d'aventure sans en interroger la notion de liberté. Ne pas réduire l'autofiction a une démarche thérapeutique, le lectorat pris en otage, encastré derrière le divan.
« Fiction, d'évènements et de faits strictement réels ». Ce n'est pourtant pas si compliqué pour qui le ressent de l'intérieur. L'Autofiction, une expérience qui mêle la vie et l'écriture. Puisque Tout vu, donc inventer. Il ne peut en être autrement. A cause de la mémoire, de l'impossibilité à s'en remettre à elle.
1977, Colloque de Cerisy, Roland Barthes : « Je vis dans une sorte d'embrumement, dans l'impression qu'il me faut sans cesse lutter avec ma mémoire, et cette brume de la mémoire. C'est une réflexion qui pourrait avoir des suites pour l'écriture ; l'écriture, ce serait le champ de la brume de la mémoire.».
« Fiction, d'évènements et de faits strictement réels ». Alors, fictionnalisation de soi, de son propre rapport au monde. La clef se retrouve plus tard, en 1989, dans Le livre brisé de Serge Doubrovsky :
«JE ME MANQUE TOUT AU LONG... De MOI, je ne peux rien apercevoir. A MA PLACE NEANT... un moi en toc, un trompe-l'oeil... Si j'essaie de me remémorer, je m'invente... JE SUIS UN ETRE FICTIF…».
Une fictionnalisation de soi, lucide. Assumant ce qui échappe au soi par l'inconscient. Loin, très loin de la crédulité de l'autobiographie. Crédulité de l'auteur, qui pense que sa mémoire est sa meilleure alliée et qu'il peut se livrer comme il va à confesse. Crédulité du lecteur, qui gobe tout rond le pacte teinté d'une vérité toujours javellisée. Comme si les souvenirs stockés dans le cortex n'étaient jamais soumis aux modifications, à la reconstruction. Comme s'il était possible de lui faire vraiment confiance.
Certaines autobiographies empestent la mauvaise foi, sens sartrien du terme. Une fuite, une démarche qui ne sert au final qu'à masquer au sujet la vérité de sa totale liberté, au sein de ses choix et actes, afin d'échapper à l'angoisse de la responsabilité. L'autobiographe écrit sur sa propre vie. L'autofictionnaliste écrit avec. L'usage de la fiction lui impose une totale liberté, et sans cesse il est mis face à sa responsabilité. L'absolution lui est une donnée étrangère.
Reprenons.
Doubrovsky : « Si l'on veut autofiction d'avoir confié le langage d'une aventure à l'aventure d'un langage en liberté. ». Confier : remettre au soin d'un tiers en se fiant à lui. Se fier au langage bien plus qu'à la mémoire et bien plus qu'à soi-même. Aventure : Ce qui arrive d'imprévu, de surprenant, ensemble d'évènements qui concernent quelqu'un, entreprise dont l'issue est incertaine, ensemble d'activités, d'expériences qui comportent du risque, de la nouveauté, et auxquelles ont accorde une valeur humaine.
L'autofiction est un genre expérimental. Dans tous les sens du terme. C'est un laboratoire. Pas la consignation de faits sauce romanesque. Un vrai laboratoire. D'écriture et de vie.

