Verticales
Septembre 2004

Quatrième de couverture
Dans le fumoir d'un pavillon de l'Hôpital Sainte-Anne, trois hommes et trois femmes se confrontent à leur passé secrètement lourd d'abjections quotidiennes et de compromissions.
Orchestrée par le fantôme du Docteur Lenoir, une étrange partie de Cluedo tiendra lieu de procès, laissant au fil des tours chacun se démasquer.
Tous ont commis un crime : celui d'avoir cédé, de s'être adapté, de s'être fait les serviles serviteurs d'un système, d'avoir plié le genou devant les valeurs marchandes.
Pour ces six personnages en quête de cœur, les pathologies ne sont que des refuges, ultime échappatoire après une trop tardive prise de conscience. Attachants dans leur aveuglement, ils n'en restent pas moins coupables. Représentatifs à l'extrême des travers de la société contemporaine, victimes, ces personnages ne le sont certainement pas.
Troisième du nom
Certainement pas, c'est une réponse. Une, la, ma, celle qui. Face à, et aux. En général, et puis ici ça va de soi, en particulier. Mais à la base, c'est un truc de Lacan. Quand il décrochait le téléphone, qu'il entendait "Allo, Monsieur Lacan?", il répondait : "Certainement pas". Quel blagueur ce Jacquot.
Deuxième round & Premier de cordée
Certainement pas est le premier roman que j'ai publié chez Verticales, qui est depuis 2004 ma maison d'édition mère.
Extraits

Premières pagesVous êtes six dans la pièce. Une pièce sombre, à l'unique fenêtre embrumée de barreaux. Vous vous êtes habitués à ces ombres anémiées, habitués à tel point que vos yeux ne saignent plus lorsque votre regard se heurte à la rouille torve. Vous êtes six, vous êtes las, avachis face à face trois par trois rangs d'oignons, reliquats solitaires d'un festin charognard. Vous devriez sentir à travers vos étoffes la structure en acier qui clive la moleskine. Bien sûr il n'en est rien. Bien sûr, évidemment. Vos orbites se dévident, les pupilles aiment s'enfuir vers le grand cendrier. Toujours plein à ras bords, le grand cendrier. Mégots, crachats, biscuits, papiers encore graisseux du hachis de paupières, petit tonneau replet détritus Danaïdes. Il est l'unique, l'élu, le grand cendrier brun aux multiples cabosses. Le point de convergence de vos trois doigts tendus, secondes phalanges index majeur en bouton d'or, pouce catapulte fébrile, secousse sèche, ongle rosse, c'est selon. Il reste l'épicentre de cette salle où ce jour, à cette heure, vous êtes six.
Le lino est vieux vert, anciennement céladon tirant sur le turquoise, autrefois rassurant. Enfin il est possible de le supposer. Des traces indélébiles, des cicatrices nombreuses, des cratères carboniques : tous ne furent pas ici adeptes, tous ne se soumirent pas à l'implacable règne du tyranniquement grand cendrier. Sièges et sol se répondent, insistant camaïeu. Vos cernes achromiques vous protègent, croyez-vous. Tout ce vert glissera, n'éclaboussera personne, tout ce vert se niera, sera neutralisé avant de kidnapper vos cœurs à fleur de bouche, avant que de l'attente vous n'ayez la nausée. C'est le lieu qui veut ça. Vos luttes donquichottesques brassent l'air du mauvais temps, la cécité noyaute coque de noix vos prunelles, calfeutrés tour d'ivoire vous rejoignez chaque jour davantage les sœurs Anne aux pupilles délavées de canonisation. Silence chauffé à blanc, juste vous adonner en premier de cordée, spéléologie intérieure, descendre seuls au tout dedans, vous heurter stalactites salines pleurs pétrifiés, de vos chagrins secrets vous repaître en écho.
Les murs ne sont pas verts. Pour ne pas insister. Le sol doit être d'espoir pour que vos pieds s'y ancrent à défaut d'une assise dans la réalité. Alors les murs sont jaunes, d'un jaune ocre un peu sale, un peu terne, plus discret. A gauche de la porte sur laquelle en découpe une vitre opaque s'incruste, un tableau assez laid prend largement ses aises. Pastelle, grossier trompe l'œil. Un maladroit appel aux rêveries bucoliques, croisée charmilles ouvertes sur une Provence gluante de riches vallons rieurs et de bosquets touffus.
Vous vous moquez éperdument de tout cela Vous êtes devenus hermétiques à votre environnement encore plus qu'à vous-mêmes, cela fait longtemps déjà. Combien d'heures passées dans cette pièce sans chercher à l'apprivoiser, combien d'orangers dans vos cœurs et de vieux saules dans le jardin, combien. Combien. Je sais, vous l'ignorez. Parfois l'un d'entre vous ou un autre, un autre plus abîmé que vous si cela est possible, colle sa bouche au plexi, clôt paupières impavides, et souffle la fumée vers cet horizon tendre. Les volutes lui reviennent empoissées de lavande et effluves détergeant. Dans ce Sud le soleil est toujours mordoré, c'est l'auréole de nicotine qui en assure le scintillement.
Vous êtes six et vous m'avez tué. L'un d'entre vous, ou bien chacun. Oui c'est bien cela. Chacun. Ceux qui m'aiment durent rater le train, banquette souillée Orient Express. Je ne suis pas un fantôme vengeur, un spectre familier, un grillon sans foyer, un esprit flageolant le vôtre en tambourinant les tablées. Je ne suis pas non plus un ange. Ca non, il n'en est rien. Je ne rachèterai pas vos fautes. Je ne vous châtierai pas. Je ne vous annoncerai rien. Je vous sens très déçus mais ce n'est pas mon rôle. Or chacun a le sien, ici, bien plus qu'ailleurs. Terriblement plus ici qu'ailleurs, vous le savez, chacun a le sien. Tout cela est très organisé. Je suis là et c'est tout. Pour le temps qu'il faudra. Le temps d'une simple partie, juste le temps d'une simple partie. La dernière pour vous tous. La dernière pour nous tous. Plus personne n'a le choix.
Je suis le Docteur Lenoir. Mon identité propre, mon état civil, mon profil psychologique, tout, jusqu'aux plus infimes détails de ma biographie, est vierge à ce jour et est à votre guise. Je serai votre palimpseste. Car plus que la victime c'est le meurtre que j'incarne. Le meurtre, le basculement. L'inopiné passage à l'acte, la praxis de votre pulsion.
Cent millions de personnes depuis 1949 se sont penchées, de trois à six joueurs, attablées autour de la reconstitution de mon appartement, évoluant d'hypothèses en suppositions, de postulats en présomptions, jusqu'à ourler un fier j'accuse. Depuis ces presque soixante ans, rythmique accrue aux aubes dominicales, ces millions, sans personne, personne pour s'attarder sur ma fictive dépouille, personne pour effleurer le mobile de ce crime sans cesse élucidé. Jamais sang n'a charrié une telle indifférence.
Vous êtes six et vous m'avez tué. Vous vous pensez dans le fumoir. La petite pièce glacée qui jouxte la salle de repos. Vous vous pensez à l'abri pour une miette d'heures, les repas sont servis si tôt. Vous vous pensez isolés, perclus d'autisme réconfortant, recroquevillés sur votre âme rance. Vous avez tort. Vous n'y êtes plus à présent. Non. A présent, vous êtes dans le Studio. Vous sentez l'air soudain se faire plus lourd et tiède. Vos lèvres s'assèchent, la fenêtre déglutit hâtivement ses barreaux. Les callots goudronneux de vos doigts lâchent leur prise, qu'importe que vos blondes filtres s'avortent esseulées, qu'importe, il n'y a plus de cendrier. Je suis le Docteur Lenoir, je suis mort. Vous êtes six et vous m'avez tué.
Vos noms vont vous être distribués par souci de commodité. De cohérence, aussi. Une denrée rare en vos contrées. Votre âge, votre apparence, votre passé, votre profession comme votre dénomination vous paraîtront premier abord sans rapport immédiat avec l'identité qui vous sera octroyée.
Vous êtes six et vous êtes malades. Vous êtes venus, pour certains, de plein gré. Pour d'autres c'est un proche, membre familial à amputer qui vous a déposé, ou un tiers inquiet et quelconque. Quel qu'il soit il a employé ce faisant le terme confié. Pour tenter d'engourdir la réification. Vous être entrés ici, secteur 13 pavillon Piera Aulagnier, pour une unique raison : votre logique interne est bien trop hérétique pour qu'on vous laisse tranquille.
Vous n'êtes plus au réel que par intermittence, c'est à peine si vos lèvres peuvent communiquer. Vos murmures intérieurs, vos fables en ritournelles, peuplent chaque nuit l'enceinte qui protège l'extérieur de vos saillies sournoises et de votre acuité. Le jour, vous vous taisez. Les couloirs sont buvards du chant du désespoir et complaintes empourprées. Vous êtes un chœur d'inadaptés. Un concert d'handicaps violonnant leur incomplétude en sanie cinabre et majeure.
Vous voilà inutiles, des rebuts du carnage, druides grotesques bâillonnés en marge du festin où en bons citoyens vous devriez trôner une pomme blette dans la glotte, du persil en bouquet boule-quièssant vos conduits. Vous n'êtes plus consommables mais restez toujours pleutres, recroquevillés hirsutes la crainte bleutée au ventre, incapables d'affronter le pourquoi salvateur, le pourquoi du vicié, le pourquoi de l'erreur. Vous redoutez sans cesse qu'en scannant la question vous restiez filles de Loth, statufiés blêmes trémies lorsqu'en l'horloge interne résonnera l'heure des comptes.
Nous allons jouer. Ensemble, bien sûr, séparément. Je ne serai pas seul, j'aurai des aides de camp. Vos cerveaux sont ce soir de petites mottes d'humus dont vous saisissez mal la décomposition. Votre esprit est compost, votre humeur copeaux rauques. Vous êtes perdus en vous. C'est ce qu'il y a de pire. Votre corps est trop vaste, votre crâne ricochette vos pensées caillouteuses. Je suis là, justement, pour vous faire résonner. Pour que le glas ébranle pores et synapses enroués. Vous êtes six, trois femmes trois hommes, la partie sera équilibrée.
Nous pouvons commencer. La carte s'avère fidèle au jeu original. Soit neuf pièces lisibles dans le sens des aiguilles d'une montre. Hall à midi. Véranda. Salle à manger. Cuisine. Grand Salon à six heures. Petit Salon. Bureau. Bibliothèque. Studio. La Véranda et le Petit Salon sont dotés d'un passage secret communiquant. Il en est de même pour la Cuisine et le Studio. NB1 : Dans certaines éditions, le Studio est appelé Salle de Billard. C'est plus pratique mais moins joli. NB2 : Il n'y a dans cet appartement aucune commodité ni chambre. Nombre de joueurs restent surpris face à cette option janséniste.
Il n'y a pas de cases, puisque sur vous le formatage a échoué. Pas de plateau à déplier, ni de pions à positionner. J'ai dit : vous aller jouer. Certainement pas vous divertir. Pas de cavalcades pièce en pièce, ni de bousculades aux couloirs. Non plus. J'ai précisé règles spéciales, ajouté jeu dénaturé. Je n'ai pas dit : grandeur nature. Il y a poignée de dés, mais qu'importe leur jet, il n'y a pas de hasard. Sachez le tous, chacun. Le hasard n'a jamais, jamais tenu de place dans votre destinée.
Je suis le Docteur Lenoir, vous êtes six et vous m'avez tué. On vous dit aliénés. C'est un fait entendu. On vous dit aliénés pour la simple raison qu'un être inadapté à la réalité ne peut faire corps avec. Vos organes sont poisseux d'un trop plein agonique, vos souffrances enflent tant en dodues Erynies, vous n'êtes plus recyclables, plus utiles à la greffe, vous n'êtes que des déchets dont la matrice sociale ne peut plus se repaître, il lui est impossible en vous de s'agiter, ses racines se contractent en anémone blessée orée pénétration.
Retrouvez les bonnes cartes, la bonne combinaison. Il vous reste huit pièces, le Studio ne compte pas, tenez-vous le pour dit. Il vous reste huit pièces, et puis le choix des armes. Observez bien la liste : six soit une pour chacun. Chandelier, revolver, corde, matraque, poignard et clef anglaise.
Et surtout, oui surtout, rappelez-vous le pourquoi. Pourquoi vous m'avez tué. Souvenez vous de l'instant où mon souffle s'échappa sous vos yeux imbibés hypnose concupiscence, magnétisme hâte, avidité ; souvenez-vous de l'instant, car l'instant fut précis et il a existé. Il y a eu un avant. Il y a eu un après. Entre les deux il y eu. Une pulsion, un désir, et puis la volonté.
Ne dites pas : j'ai été rattrapé. Vous avez basculé, et cela est différent. Personne n'est rattrapé, personne. C'est inscrit dans l'adage. Chasser le naturel, il revient au galop. Rien n'est moins naturel que la compromission. Vous êtes nés fils du Verbe. La langue ne se ploie pas. Elle reste irréductible, et c'est pour cette raison qu'à l'homme elle survivra. Ne cherchez pas d'excuse dans les générations. La vôtre, et quelque elle soit, porte en ses couches des anges, des démons avortés, des guerriers, des faiseurs et des sonneurs de cloches. Preuve en est vos écarts, voyez-là ces joues roses et ici le poivré immiscé fleur de tempes. Cessez de m'agiter vos douces pathologies comme autant de drapeaux hurlant immaculés. La folie est chez vous une simple conséquence. J'insiste sur ce terme. Une simple conséquence. J'insiste sur ce terme et sur son adjectif. L'instant où la conscience vous sauta au visage, vous laminant la chair balafres lucidité, vous vous en souvenez. Alors ne feignez pas. Vous vous êtes réfugié dans un trouble mineur, vous permettant de fuir l'acidité sordide de ce que l'on peut nommer responsabilité. Dans vos chambres mignonnes, vous échappez chaque jour à l'interrogation qui se devrait unique, envahissante, méthodiquement analysée. Pourquoi, pourquoi vous m'avez tué. A longueur de journées je vois les spécialistes à vos chevets agenouillés, le scalpel piaffant d'impatience : pourquoi, pourquoi n'a-t-il n'a-t-elle pas continué. La nuit ils prennent vos cris pour des symptômes rampants qu'il faudrait terrasser pour soulager vos gorges à l'aigu déchiré, alors que tout en vous n'aspire qu'à se dissoudre chaque seconde davantage dans cette obscure clameur qui confine à l'oubli.
Dans le parc, dans le réfectoire, dans les couloirs, dans le fumoir, cafétérias et ateliers vous croisez des doubles, croyez-vous. Le peuple des pyjamas bleus. Qui marmonne sa détresse, s'ingénie en feulements et en révélations. Vous avez tort de voir en lui une terre d'accueil où immigrer. Le peuple des pyjamas bleus ne fut jamais au monde, il reste incorruptible, vous lui êtes étrangers. Il sait que c'est en lui que vous cherchez fébriles le repos, le salut et de quoi épancher votre soif d'ignorance. Il vous laisse charitable vous prosterner fronton camisole et verveine, il vous laisse prendre part aux tributs file indienne, trois cachets fond gobelet vingt-cinq gouttes canari, vous buvez la potion mais ignorerez toujours combien pour les chamanes le rite est filandreux. Vous êtes six, vous êtes seuls, un mainate empaillé vous tient lieu de mémoire, vos larmes caillots de tartre vous égratignent cornée labourant vos pommettes en sillons plus stériles que peut l'être l'horreur.
Je vous soumets l'énigme qu'un Sphinx m'a conseillée. Au matin je ruisselle naïf immaculé. A midi je chancelle l'oreille interne troublée. Au vêpres je me retourne, me demandant : qui suis-je. Pour survivre résolvez. Je répète. Résolvez. Et ôtez cette pudeur qui vous va mal au teint. Je vais vous confier un secret. Ce n'est pas votre tête qui est malade. Votre tête va très bien. Elle vous invente neuf vies, une chatière de sortie, le sourire de Chester. Non, ce n'est pas votre tête qui est malade. C'est votre ventricule. Un trou d'obus à l'oreillette, du vide pompé, du vide sidérant à l'aorte, du vide embaumant vos trachées. Et ce soir, dans cette pièce, Fumoir du secteur 13 dit Studio du Cluedo Intérieur, vous n'être pas les patients du Docteur Lagarigue. Vous êtes mes assassins, vos propres meurtriers. Ce soir, vous êtes six personnages en quête de cœur.
Presse

Mollat.com - La vérité est dans le simulacreLes Sims(TM) et la trilogie Matrix sont les sujets de deux ouvrages aussi passionnants que différents. Ou quand le livre s'interroge sur le virtuel.
Après Matrix, objet de réflexion d'une équipe de philosophe emmenés par Alain Badiou et sujet d'un ouvrage collectif du même groupe publié aux éditions Ellipses sous le titre Matrix, machine philosophique, c'est au tour de la romancière Chloé Delaume de s'intéresser aux rapports qu'un être humain peut entretenir avec le virtuel dans Corpus Simsi Project.
Il s'agit, dans les deux cas, de la remise au goût du jour de la vieille scie du simulacre chère à Jean Baudrillard. Mais, au contraire du sociologue, nos deux expériences sont allées au bout des choses. Baudrillard pensait le monde comme producteur de simulacres, MM. Badiou et consorts analysent donc une fiction où la notion de simulacre est elle même questionnée puisque l'objet principal de la trilogie Matrix est ce questionnement sur le réel, le virtuel, les interactions entre ces deux états et ,vaste programme, une vague tentative de penser une morale de l'image filmée, conçue non comme une captation du réel mais comme un objet a priori suspecté de mensonge.
Film pour philosophes, Matrix est donc un catalogue des interrogations humaines sur la réalisté et ses images. De la caverne de Platon à Baudrillard en passant par Descartes, le parti pris des auteur de cet essai innovant est de considérer que le film, au delà d'un spectacle et d'un questionnement est aussi une tentative de penser le monde des images tout en produisant ces mêmes images. Mise en abyme qui pourrait disqualifier un tel propos s'il n'était le cœur même de la question. Nos sociétés évoluées sont paradoxalement productrices d'images et avides de ces mêmes images qui sont pourtant censées nous représenter. Allez comprendre...
Chloé Delaume a pour sa part entrepris un pari autrement risqué en investissant de son corps virtuel le plus célèbre des jeux en réseau, Sims TM qui permet au joueur de se projeter, via un avatar à son goût, dans un monde virtuel ultra codifié. La jeune auteure, loin de s'inventer un corps rêvé, a décidé de s'implanter elle même dans le jeu : son personnage s'appelle Chloé Delaume et ressemble comme deux pixels à son original (les " apparences " sont appelées Skins). Voici donc les deux Chloés, la vraie et la fausse (pour l'instant tout va bien) au pays des Sims TM. Installation , découverte de l'environnement et embryon de vie sociale se passent plutôt bien jusqu'à ce que la vanité de certains comportements ne déclenchent doutes et interrogations chez la joueuse-auteure. Conclusion, les Sims TM connaissent l'angoisse existentielle, la déprime et l'inquiétude - l'infarctus s'appel " panne de serveur ".
Livre " in progress ", roman, d'apprentissage, réflexion amusée sur nos modèles comportementaux et journal de voyage, Corpus Simsi est une manière moins philosophique certes, mais plus impliquée de penser les rapports d'identité et de différences entre un objet et ses représentations.
Note toute parisienne, le skin de Chloé Delaume est habillé par Christian Lacroix. On est chic ou on ne l'est pas !
PS. Avis aux amateurs, le personnage " Chloé Delaume " et son skin sont utilisables par qui le désire (virtuellement s'entend, bien sûr).
vendredi 21 novembre 2003
Référence : Mollat.com
Le Monde - Chloé Delaume, le conte défaitLa jeune écrivain publie "Corpus Simsi" et dit en avoir terminé avec l'autofiction.
On la dirait échappée d'un film de Walt Disney qui aurait un peu tourné au vinaigre. Un satanique - mais très réussi - mélange de Blanche-Neige, teint pâle, cheveux de jais, voix minaudière, et de sa maléfique belle-mère qui vous murmure, entre une Lucky Strike, qu'elle fume à la chaîne, et une gor- gée de Coca Light : "J'ai super mauvais fond, c'est clair." Dans La Vanité des somnambules (coédition farrago/Léo Scheer, 2002), cette sorcière délicieusement irrésistible et mortellement drôle déclinait d'ailleurs ad nauseam :"Je m'appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction."
Pourtant, elle ne s'est pas toujours appelée ainsi. Née à Paris, en 1973, d'une mère française et d'un père libanais, elle grandit à Beyrouth avant qu'une bombe ne vienne, en 1978, démolir la maison familiale. Cinq ans plus tard, revenue en France, sa vie bascule à nouveau avec la mort de ses parents qu'elle raconte, tel un cauchemar, dans Le Cri du sablier (farrago/Léo Scheer, 2001, et "Folio" num곯 3914) : "En fin d'après-midi, le père, dans la cuisine, tira à bout portant. La mère tomba première. Le père visa l'enfant. Le père se ravisa, posa genoux à terre et enfouit le canon tout au fond de sa gorge. Sur sa joue gauche, l'enfant reçut fragment cervelle."
Placée chez ses grands-parents, puis chez son oncle et sa tante, elle prend définitivement le large, la majorité venue. Inscrite à Nanterre en lettres modernes et arts du spectacle, elle s'ennuie ferme. Résultat : "Je faisais encore plus de TS -traduisez tentatives de suicide- que d'habitude." Se voyant professeur - le métier qu'exerçait sa mère -, elle "lâche l'affaire" en maîtrise et commence à travailler dans des bars à hôtesses.
"Arrête de dire bars à putes Chloé c'est vulgaire", s'apostrophait-elle dans Sur place ou à emporter , paru dans un collectif sur Le Sexe (La Découverte, 2003). Se souvenant d'un colloque sur la prostitution organisé, le 16 mai 2000, par l'Unesco, elle s'en prenait violemment à "tous ces idiots qui ne savent pas de quoi ils parlent" :"Je me souviens qu'il y avait peu d'associations qui s'occupent aujourd'hui concrètement des prostituées, à part des abolitionnistes. (...) Je me souviens qu'à aucun moment ils n'ont abordé sérieusement le problème (...) de la prostitution choisie comme un moyen de gagner sa vie. (...) Je me souviens d'avoir (hurlé) vous nous refaites le coup des trains fantômes c'est ça Travail-Famille-Patrie les trains vides les bars vides."
Aujourd'hui, elle explique calmement et avec humour - "parce que c'est bien joli d'avoir des principes mais ça paie pas le loyer" - ce premier choix de vie : "Ça me paraissait super-évident. Comme j'étais ultra-dépressive et ultra-médicamentée, je ne pouvais pas avoir des horaires normaux. Et puis travailler au guichet du Crédit lyonnais m'apparaissait comme une agression absolue."
C'est dans ces bars que ce bel oiseau de nuit commence sérieusement à écrire ce qui sera bientôt Les Mouflettes d'Atropos (farrago, 2000, et "Folio" num곯 3915). "L'histoire d'une petite fille qui cherchait partout l'amour et qui a fini par comprendre que ça n'existait pas. Mais alors pas du tout." Vivant "dans un sale conte", Chloé Delaume est en effet décidée à les "régler". Avec la colère pour moteur principal. Fini le temps où elle devait inventer pour ses camarades de classe des histoires gaies et rocambolesques "grouillantes de cousines farceuses de promenades dans les bois".
UNE SYNTAXE "ECCHYMOSÉE"
Pour l'occasion, elle décide de se rebaptiser, se plaçant sous le patronage de Boris Vian - le personnage de Chloé dans L'Ecume des jours - et d'Antonin Artaud qui, dans L'Arve et l'Aume, revisitait Lewis Carroll. D'ailleurs, si Chloé Delaume est aujourd'hui l'une des voix les plus originales, c'est moins en raison d'un passé pas très catholique que parce qu'elle le retricote avec une escarcelle de mots qu'elle triture à l'infini. A tous les amateurs de prêt-à- écrire qui disent "pour faire une bonne narration il faut...", Chloé Delaume oppose une syntaxe "ecchymosée" et libre de toute ponctuation. En dentellière, elle ravaude les mots, écartèle les adjectifs, tiraille les suffixes, s'engrosse de parenthèses et imbibe sa prose aussi bien de référents mythologiques que des chansons de Tiephaine, Indochine, Zazie...
Ce qui l'intéresse est en effet moins la biographie - ce qui est vrai ou non - que "la réappropriation de l'expérience par le verbe", le "Qui parle à qui de quoi pourquoi où et COMMENT". Comme dans les ateliers de l'Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), elle s'impose des contraintes en amont et détourne, plutôt sept fois qu'une, les citations, à coups de passe-passe poétiques.
Dans La Vanité des somnambules, elle opère un tour d'écrou supplémentaire en se prenant elle-même pour un personnage de fiction. Et d'affirmer, quitte à paraître "névrosée" , que "les personnages de fiction ne sont pas des créations de l'esprit humain. Là-dessus tout le monde ment. Ou tente de se voiler le minois tellurique ce qui revient au même. Nous sommes la voix primale. Nous avons toujours été (...) Au commencement était le Verbe. De toujours la fiction précéda la réalité."
Parallèlement à l'écriture de ce texte, Chloé Delaume commence également à se passionner pour les Sims. Ce jeu vidéo est un simulateur de vie où l'on peut construire et meubler sa maison, faire du sport.... Devenue "immédiatement accro" , elle décide d'en faire un livre qui paraît aujourd'hui sous le titre Corpus Simsi (Léo Scheer, 135 p., 25 euros).
Si le point de départ est là encore une variation autour de la notion d'autofiction, il s'agit avant tout pour Chloé Delaume d'"explorer quelques pistes portant sur le rapport de la fiction au virtuel, et sur le jeu en tant que territoire d'investigation poétique". Devenue une Simsette - dont la tenue, téléchargeable sur www.chloedelaume.net, a été réalisée par Christian Lacroix -, Chloé Delaume, personnage de fiction mal configuré au départ, met - là encore de façon ludique - ses névroses en 3D.
Aujourd'hui, elle a repris le chemin de son laboratoire de langues et travaille à un roman. Si elle a définitivement tourné la page de l'autofiction, c'est d'abord parce qu'elle a le sentiment d'avoir été "au bout" ; mais aussi par ce que le côté "ce que vous faites c'est formidable bah oui c'est parce que j'ai eu une enfance de merde" commence à la "faire chier" . Eh non, Chloé Delaume n'est pas un jouet : "Certains s'y sont trompés et c'est plutôt dommage. Same players shoot again."
Emilie GRANGERAY - vendredi 5 décembre 2003
Référence : Le Monde
Info+ : Le Monde, n° 18307, vendredi 5 décembre 2003, p. 34
Le Monde des Livres - Les je de Chloé DelaumeLes je de Chloé Delaume
Une autofiction avec six personnages, une intrigue et une chute.
Longtemps, Chloé Delaume a joué à se reconfigurer. D'abord en adoptant, pour la parution de son premier texte (Les Mouflettes d'Atropos, Gallimard, "Folio" num곯 3915), un pseudonyme en hommage conjoint et crypté à Vian et Artaud.
Puis en poussant très loin ses investigations dans le territoire de l'autofiction (Le Cri du sablier, "Folio" num곯 3914, et La Vanité des somnambules, coédition Farrago/Léo Scheer, 2003).
Pourtant, pour cette experte ès citations, il s'agissait moins de donner à lire ses états d'âme que de jongler avec les mots, multipliant pirouettes et inserts narquois. Ce qu'elle a toujours fait. Et avec quel talent. Mais, à force de jouer à la frontière d'un réel souvent morose, la demoiselle allait passer de l'autre côté, trouvant, in extremis, refuge dans un jeu vidéo (voir Corpus Simsi, Léo Scheer, 2003).
Après cette expérience ultime, Chloé Delaume a voulu écrire un roman. Un vrai. Avec personnages, intrigue et chute. Mais, comme elle n'a rien perdu de son humour ni de son goût du jeu, elle a imaginé une gigantesque partie de Cluedo. Six personnages - trois hommes, trois femmes, parité oblige -, enfermés à Sainte-Anne, où les allées portent des noms de poètes ou d'artistes, "probablement pour rassurer les familles en visite sur le devenir social ou à défaut posthume de leur brebis galeuse". Six personnages donc, coupables d'assassinat sur la personne du docteur Lenoir. Et un narrateur omniscient en phase de rébellion : "J'exige le féminin et une augmentation."
RÉFLEXION SUR LA MÉMOIRE
Parmi les personnages, Aline Maupin, alias Mademoiselle Rose, 27 ans et quelques tentatives de suicide à son actif ; Esther Duval, malheureuse amoureuse de Mathias Rouault, un écrivain surdoué mais désormais vendu à la "République bananière des lettres". Et Esther-Delaume de déclarer : "Les marchands peuvent tout mais pas prendre la langue." A l'heure où l'édition française traverse une crise profonde et où, justement, les langues fourchent de manière inquiétante, on appréciera comme il se doit cette déclaration...
Mais il ne s'agit pas (seulement) pour Chloé Delaume de régler (drôlement) ses comptes avec le milieu littéraire parisien. Non, Certainement pas est plutôt l'occasion d'une réflexion sur la mémoire, ses "rites et ses impolitesses" et, plus largement, sur l'autofiction, qui, malgré tous ses travers, reste "la plus fiable de toutes les solutions" : "Longtemps je me suis levée tardivement, persuadée que pour faire une bonne narration il valait mieux soi-même s'atteler mise en abîme. Et je n'avais pas tort. (...) Dès que l'on a le dos tourné les personnages n'ont qu'une idée : vous planter un poignard dans le dos. Je ne vous en veux même pas. C'est dans votre nature. Vous êtes nés inachevés et promis paragraphes au supplice de la roue. Vous êtes faibles et maniables, poreux jusqu'à la lie. Rien de bien étonnant à vous voir incapables de suivre fil conducteur sans sévère garde-fou."
Avec Chloé Delaume, aucun hasard : les dés sont pipés dès le départ.
Emilie Grangeray
Le Monde des Livres
5 novembre 2004
Sally Mara - Certainement pasPréliminaires syntaxiques qui ne laisseront pas les personnages en paix. Edition qui se prête aux acrobaties de Chloé la gymnaste. Les uns et les autres et les mots sont pris à parti, à toutes les pages. C'est bien évidemment pirandellien, et tout fout le camp. Le Docteur Lenoir est mort. Coupable du crime, Aline perd pied et la mémoire... quelque chose comme ça. En tous cas, ce n'est certainement pas une seule histoire. Aline aurait voulu être toute autre, et n'avoir pas ce morceau de souvenir d'une existence sans épaisseur, presque caricaturale. Une existence qui pousse comme du chiendent.
Dès la première ligne, j'ai su. Que j'allais me perdre volontiers, m'immiscer dans la peau des autres personnages. L'un après l'autre, ils m'enseigneront le nœud de l'intrigante tragédie. Clotilde Mélisse n'est certainement pas Chloé Delaume... Ceci dit, où peut-on trouver son Vagissement du Minuteur ? Chez quel éditeur ?
La postérité est bien malmenée, vidée de son sens, formulée en série cathodique pour adulescents. Mathias remplira tout ce qu'il faudra écrire, suivant les lignes du regard. La plume « sèche et corrosive ». Pour un prime-time, il piétinerait toutes les fleurs bleues. Coupable lui aussi.
Un autre crime, un conte familial plutôt « hard-core », une fable déshydratée au malheur. Un autre crime qui engrossera le limon dans lequel nous barbotons. Séraphine échouera comme les autres personnages : dans le fumoir. Par maladie : l' anamour peut-être, et l'acte de naissance en horreur.
Je préfère ne pas .... Ou je ne devrais plus rien écrire sur l'œuvre de Chloé. Je ne trouve pas les mots, ces mots qui répéteraient les siens...
Internée pour cause d'autofiction maladive ? Personnage décidément quenien.
Sally Mara
le 2 octobre 2004.
http://membres.lycos.fr/sallymara/article.php3?id_article=56
Evene.fr - Certainement pasRÉSUMÉ DU LIVRE
Chloé Delaume nous invite dans son nouveau roman à une partie de Cluedo très particulière. Nous allons devoir au fil des pages retrouver le meurtrier du Docteur Lenoir. L'auteur convoque les tueurs, ses personnages qu'elle a rebaptisés, et imagine les combinaisons possibles - Mademoiselle Rose dans la Cuisine avec la clef anglaise ou Madame Pervenche dans la Bibliothèque avec la corde. Mais qui est vraiment mort ? Sous les traits du Docteur Lenoir se cache en fait leur conscience et derrière le jeu que l'on connaît tous une partie bien plus douloureuse. A vos jeux.
LA NOTE D'EVENE
Au début du livre, le lecteur a de quoi être dérouté. Qui est cette conscience ? Qui l'a tuée ? Et a-t-on vraiment envie de jouer ? Mais on est vite rattrapé par le goût du jeu en côtoyant cette galerie de personnages, tous aussi torturés. Leur lien ? Ils vont être jugés pour avoir assassiné leur conscience, qui les accuse sous les traits du Docteur Lenoir. Chaque chapitre est consacré à l'un d'eux et à ce qui l'a amené à vouloir la tuer. Telle Aline (alias Mademoiselle Rose), en plein réveil d'un coma amnésique. Et Mathias (alias Professeur Violet), jeune écrivain qui vient d'éditer son premier roman et qui se retrouve face au milieu littéraire parisien. Ainsi que Séraphine (alias Madame Leblanc), à la vie amoureuse difficile, lassée de la bourgeoisie de l'est parisien. A travers ses différents personnages, Chloé Delaume distille quelques remarques acerbes sur la confrontation avec la critique littéraire, l'amour, la folie ou encore la bourgeoisie. Autant de sujets qui lui paraissent familiers. Certainement pas pourrait alors constituer un exutoire qui permettrait à la jeune femme de se libérer de ses vieux démons. L'écriture est parfois un peu difficile, parfois très violente, parfois glauque mais jamais sans but. La toute dernière page éclaire enfin sur le véritable lien de tous ces personnages et donne la clé de l'énigme. Prêt pour une nouvelle partie ?
MORCEAUX CHOISIS
La plus belle phrase:
La cicatrisation ne pourra pas se faire. Je l'ai toujours su, j'en ai la certitude ce soir, on ne peut pas guérir de tout, certaines plaies restent à vif de ne pouvoir se refermer.
La plus belle phrase:
A Sainte-Anne les allées portent exclusivement des noms de poètes ou d'artistes, probablement pour rassurer les familles en visite sur le devenir social ou à défaut posthume de leurs brebis galeuses.
La phrase à retenir:
D'Oberkampf, sur sa gauche, la microbourgeoisie fagotée chez Colette s'aventure, érigée bien pensante mais graisseuse d'impudeur, louant le pittoresque de la situation.
Vicky Chahine
http://www.evene.fr/livres/fiche.php?id_livre=11253
Le nouvel Obs - La clinique du Docteur CluedoLa clinique du docteur Cluedo
On ne brûle pas les livres dans une démocratie. «On neutralise la force obscure en la déguisant en santon de Provence», écrit Chloé Delaume dans son nouveau roman, «Certainement pas». De foires aux écrivains en portraits de dernière page, entre récits de thés au Lutetia et rogatons de calembours, tout se recycle en folklore inoffensif dans la grande lessiveuse médiatique, à commencer par une frange brune de 31 ans, connue pour ses formules vipérines bien pendues en interview. Un prix Décembre plus tard, obtenu pour «le Cri du sablier», c'est aussi ce qui est arrivé à Chloé Delaume. Au mieux rhabillée en Antigone givrée, dont l'histoire familiale atroce se raconte à intonations feutrées. Ou en petite sœur butée de la famille Addams, dont les tarabiscotages pataphysiciens amusent. Au pis, rangée au rayon écrivain «imbitable qui se la joue», comme le Mathias Rouault du livre, avant qu'il ne se lance dans la collaboration marchande en publiant une petite chose «divertissante et bien torchée».Ce n'est certes pas ce que vient d'écrire Chloé Delaume à travers cette partie de Cluedo, sise en hôpital psychiatrique.
Dans la clinique du docteur Delaume, Mademoiselle Rose est une ex-pétasse ascensionnelle. Une ex-bombe de cafet' d'entreprise ayant viré amnésique ascendant grande délirante. Le professeur Violet, un jeune écrivain schizo, le docteur Olive, un psychopathe. Interventions intempestives de «la Narratrice Omnisciente», effets de sur-référentiel à la Queneau, ceux qui aiment haïr l'expérimental à la Delaume trouveront largement ici de quoi fourbir leurs lames. Passé pourtant l'agacement de la voir à nouveau poser en début de livre en ultime vestale de la Langue avec un grand L, du Verbe avec un grand V et de l'Adjectif avec un grand tas, le livre ne laisse pas d'impressionner.
Admirables monologues de possédées. Féroces traits d'esprit, y compris à l'égard de sa propre posture avant-gardiste. Chloé Delaume dit comme personne la folie, éboulement de pierres tombales dans la tête, fardeau qui racle jusqu'à l'os. Et les basses-fosses monstrueuses de la mémoire. Et la tristesse infinie de penser à tous ces corps à venir, une fois le grand amour carbonisé. Et aussi la misère d'une «République bananière des Lettres», où à l'extravagance lautréamontesque on préférera toujours une petite tranche de vie «divertissante et bien torchée».
Aude Lancelin
Le Nouvel Obs
Semaine du 21 octobre 2004.
Chroniques Nomades - Certainement pasC'est presque devenu un « marronnier » (1) du petit monde des lettres, de se répandre en digressions sur ce sujet inépuisable qu'est la profusion des romans publiés chaque rentrée littéraire. Cette année n'échappe pas à la règle ; 661 bouquins se bousculent sur les tables des libraires qui s'arrachent les cheveux. Quand on observe les médias lors de cette période agitée, on s'aperçoit très vite que la critique littéraire est atteinte de suivisme. Plus clairement, tout le monde parle des mêmes livres...comme si parmi les 661 romans, seule une vingtaine d'entre eux mériteraient quelques échos médiatiques. Un sentiment de compassion me gagne quand je songe à tous ces auteurs abandonnés qui attendent désespérément qu'un critique daigne jeter un œil sur leur prose. Un seul livre m'est arrivé par la poste cette année. Je n'avais rien demandé. Son auteur(e) me l'a envoyé avec une agréable dédicace. Je l'ai lu et je l'ai aimé. Certainement pas est le dernier livre de Chloé Delaume. Il ne raconte pas une histoire. Chloé Delaume ne se raconte pas d'histoires, elle propose au lecteur une poupée russe littéraire, sorte de mise en abyme où l'on se perd avec plaisir. Chloé Delaume se fiche des règles de la ponctuation et de la syntaxe. Tant mieux. Comme le notait le dramaturge Raymond Cousse, il faudrait « détruire le langage, se l'arracher du cœur, tenter d'aller voir ce qu'il y a derrière. » Il est impossible de résumer certainement pas, je pourrais reprendre la quatrième de couverture à l'instar de la critique paresseuse. Le mieux est d'offrir aux lecteurs potentiels quelques extraits de ce récit labyrinthique qui j'espère leur donneront l'envie de le lire dans son intégralité. Tout d'abord, quelques secrets de fabrication littéraire : « Les auteurs de romans commerciaux abusent des dialogues pour trois raisons évidentes. 1. Les dialogues permettent tout bonnement de rallonger la sauce, et par un jeu de mise en forme basique de transformer un ouvrage à l'inacceptable format de 75 pages en un objet atteignant les 128 réglementaires. Cette astuce, alliée à l'utilisation d'une police de caractères 14 et à l'usage du double interligne, sait rendre dodu et consommable le produit de divertissement proposé au lecteur qui c'est connu en veut toujours pour son argent. 2. Les dialogues représentent pour les blagues un espace de prédilection. Les auteurs de romans commerciaux doivent avoir un minois agréable, du gel dans les cheveux et le sens de l'humour. On appelle ça la règle des trois unités. 3. Les auteurs de romans commerciaux sont nombreux à confier, si possible en public, qu'ils ont fait écrivain à défaut de faire cinéaste. Plutôt que de se mettre au vert pour rédiger un scénario et laisser tranquille la littérature qui ne leur a rien demandé, ils développent benoîtement leur adorable script, le ponctuant de dialogues qui ne sont pas sans rappeler le ton hautement subversif des sitcoms d'AB Production. » De l'amour enfin : « Mon cœur est un chien qui salive. Je n'attends pas qu'ils m'aiment avant que je choisisse. Une fois que j'ai choisi, j'attaque et je conclu. Une fois que j'ai conclu, j'ai besoin de souffrir, pas trop mais un petit peu. Comme j'ai couru après j'ai beaucoup fantasmé, voire même cristallisé je cristallise à une vitesse c'est pas permis. » Une petite chute en fin d'article ? La réponse est dans le titre.
(1) Marronnier : sujet qui revient chaque année à une période donnée ( les salaire des cadres, vivre en solo, où vit-on le mieux en France ? etc.).
Jean-Luc Bitton
http://www.chroniques-nomades.net/pelemail/postscriptum/postscriptum40911.htm
La Voix du Nord - Chloé Delaume en a fait tout un romanChloé Delaume en a fait tout un roman
Son cinquième roman vient de paraître aux éditions Verticales (1). La jeune romancière y invite ses lecteurs à une partie de Cluedo. En 2003, dans Corpus Simsi, elle racontait sa vie en Sims.
Vous êtes joueuse de nature?
Oui, épouvantablement. Des jeux de rôle grandeur nature... En ce moment, je fais du scrabble sur Internet. Le jeu est intégré au quotidien, c'est plusieurs heures par jour et depuis longtemps. Je joue aussi aux machines à sous.
Y a-t-il des liens entre l'autofiction et les Sims?
Oui. La notion de transfert est très forte dans ce jeu-là. En plus, rapidement, il y a eu la possibilité de créer son avatar. Beaucoup de joueurs se sont mis en scène. Comme c'est un jeu qui est un générateur de fiction, axé sur le récit, l'autofiction est très présente.
Comment articulez-vous jeu et écriture?
Je travaille la nuit principalement. L'après-midi, je fais plusieurs parties de scrabble d'une demi-heure avant de bosser, c'est une sorte de rituel.
Est-ce que vous jouez encore aux Sims?
Oui, j'attends les Sims 2. J'ai enlevé de l'ordinateur les Sims il y a une petite semaine, pour préparer le terrain. Je sais que je vais être en autarcie complète avec les Sims 2 dans les jours qui viennent. J'emporte le portable à Nancy, où je dois faire des signatures ce week-end.
Les détracteurs des jeux vous énervent?
Beaucoup. Ceux qui les décrient n'ont jamais pratiqué vraiment. Un peu comme l'espèce de frayeur Internet sur la non socialisation des gens.
J'ai rencontré un psychiatre analyste parisien, Michaël Stora, qui travaille avec les jeux vidéo et qui a d'excellents résultats.
L'univers des jeux vidéo, c'est un deuxième monde qui est ouvert et tant mieux. Il ne faut pas en exagérer les conséquences sur les jeunes. Cela fait partie de culture contemporaine, point à la ligne.
Propos recueillis par C. V.
(1) «Certainement pas».
La Voix du Nord
16 septembre 2004