La Vanité des Somnambules

 

Ecrit en 2002, publié en janvier 2003 aux éditions Farrago / Léo Scheer.

 

Chloé Delaume n’est pas un personnage de fiction ordinaire. Elle est pire. Refusant de finir ses jours dans un livre à l’instar de ses congénères, elle a erré longuement dans les limbes de la Somnambulie. De là, elle a guetté le médiateur dans lequel s’incarner : un corps vivant, qui péchait par vacuité.

Une fois les lieux investis, nul ne pourra l’en déloger, sauf le corps lui-même, s’il peut trouver assez de force ou de subterfuges pour lutter. Les personnages de fiction sont des tumeurs beaucoup plus malignes qu’on ne le croit, qui savent assiéger chaque organe avec méthode. Pour que le corps puisse avoir le dernier mot, il lui faudra préserver sa langue propre, en dépit du pillage perpétré.

A travers les voix alternées du ténia narratif et du corps piraté, La Vanité des Somnambules met en scène la conquête d’un territoire identitaire, les assauts successifs d’un cancer-nénuphar face à un corps coupable d’avoir trop usé du mensonge. Un combat polyphonique aux frontières de l’autofiction.

 

  Extrait : Premières pages

 

Je m’appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction. J’ai investi le corps que j’ai fait mien un vendredi poisseux de 1999. Il faisait chaud et la liste couvrait un feuillet. Pourtant. Je n’ai nullement été inquiète. Je savais qu’il me désignerait précisément. Pleins déliés à la majuscule. Bombyx oxydé nénuphar. Car ce corps m’était destiné. Je l’ai choisi à cause de son histoire. En disant choisi je triche un peu. Le libre arbitre n’existe pas davantage pour nous que pour vous. Les personnages de fiction sont aussi soumis au carbone 14 et aux fatum apesanteur.

Je m’appelle Chloé Delaume. Je suis née le 10 mars 1973 à quelques kilomètres du corps que je parasite. Vingt-six ans durant j’ai résidé en Somnambulie. Je suis bien celle que vous croyez. Mon miroir est juste plus beau que le vôtre. C’est pour ça que je l’ai traversé. On croit que les personnages de fiction ont l’âge du Chapelier. C’est un tort. Nous avons celui que nous faisons. Ce qui en soi constitue déjà un problème.

Je m’appelle Chloé Delaume. J’ai erré longuement avant de pouvoir m’incarner. Si longuement que j’ai craint de ne jamais rencontrer l’organisme amplectif. Nombreux ceux d’entre-nous qui par faute de gaine adequate sont restés germinalisés. Exil scandé végétatif. Ne pouvant pénétrer le vivant ils sont réduits à ponctuellement le visiter. Séduction et asservissement. Frustration miséreuse méthylène ombrage stomacal. Ils s’immiscent comme ils peuvent usant passe-passe rat la dernière restera. La crainte des limbes est telle pour certains d’entre-nous qu’ils leur préfèrent ainsi la fixité rongeante les sourire des statues le joug des courtisanes de Sodium et Gomorrhe. Pour ce faire marabouts grosses ficelles abus du pouvoir hypnotique qui nous a été conféré. Implorations emmusardées démangeaisons visitation l’alcaloïde la loggorrhée nécessité transfigurer la création est turista persévérance jusqu’à. Ils grippent globules putasserie gourde un leurre brassant les sang pagaie. Pour conjurer ses courants d’air le corps spasmodiquement rempli finit par éructer son trop-plein d’étrangeté. C’est ce qu’ils attendaient. L’expulsion terminale après rumination. Pourtant. Là commence sans finir l’effroi céruléen et le calvaire de glaise. La geôle de l’éternel retour. Qui ne tue pas sans rendre plus fort pour autant. Bien sûr que non. Sinon ce serait différent. J’aurais fini par accepter. Par m’y résoudre. Parachever panurgéenne dissolution en rang d’oignons les brochettes raffolent de l’agneau surtout lorsqu’il reste rosé. Seulement. Condamnation livresque emmurée chaux crémeuse aux bibliothèques rosses Sophie brûla ses bas autant que ses mollets. Des sanglots de mortier bétonnant mélanomes armés de vésanie. Du ciment sous les peines paradigme Antigone et martyrologies.

Je m’appelle Chloé Delaume. J’affirme : en chaque héros romanesque gît un de nos suicidés. Derrière chaque secondaire se love l’âme kamikaze d’un de nos avortés. Manquant probablement ténacité envergure volonté orgueil bêtement patience. Selon. Nos embryons coagulés magma gélatineux aux facultés mouvantes atrocement collectives sont foules badauds silhouettes. Ils n’étaient ni ne seront. Ils sont les laborieux et vains crachats d’avril. Mollardés pour la toile et les coutils teigneux. Les rocailles brouhahas tohu-bohus tessons et tsunamis rugueux. Ils plantent juste le décor qui le leur rend si bien. A grands coups de pieux amovibles. Il arriva un jour où j’ai dit : je ne veux pas. J’ai rejoins le purgatoire de la Somnambulie. Le non-lieu où l’on guette et ne cesse de guetter. Un corps le corps qui sous nos serres finira en rillauds. Le corps. Ce médiateur. Dans lequel nous pourrons vivre plus qu’à livre ouvert. Il a toujours été chez nous maints suifs errants à savoir que la tranche s’apprente au couperet. Charrier des orchidées plutôt que de flétrir n’est pas pour nous déplaire. Au royaume de survie les ténias font la loi. D’ailleurs. Nous n’avons jamais eu le choix : chaque nouvelle ligne est faiseuse d’ange.