Dans ma maison sous terre

Fiction & Cie (Le Seuil), janvier 2009.

 

C’est un cimetière. Où Chloé tente d’écrire un livre de vengeance, un livre qui pourrait tuer. Sa cible, c’est la grand-mère, femme dénuée d’empathie, qui lui a révélé par une tierce personne un secret de famille. De ces secrets qui dévastent et ruinent l’identité.

Apparaît Théophile, un personnage étrange, grand habitué des lieux. A ses côtés Chloé va visiter les tombes, et entendre les morts un à un se confier. Chacun a son histoire, sa musique, sa chanson. Et sa leçon, peut-être. Qui pourrait être utile à la reconstruction de ce Moi saccagé.

Entrelaçant quête personnelle et voix des disparus, Dans ma maison sous terre est un roman qui interroge notre rapport à la mort, à la littérature et à la psychanalyse. Il est accompagné d’une bande son, réalisée par Aurélie Sfez.

Extrait : Premier carnet 

Ce que je fais ici, c’est rester sur cette tombe, B5 touchée coulée. Assise. Parfois debout, devant ou à côté. Dedans il y a ma mère, et le grand-père dessus. Par-dessus. Je pense au bois, souvent. Au bois du vieux cercueil, juin 1983, il doit s’être fendu sous le poids de l’obèse, de l’obèse alcoolique, mars 1992.

Ebauche de pluie. Simulation d’humus. Quand l’eau est cordelée, les trous en débordent-ils. Papi maman gorgés. De la boue mètres cube. Ce qu’il se passe dedans relève de l’obsession. Est-ce que c’est important m’interroge Théophile, et je réponds que oui, que c’est même capital. Théophile me promet : nous irons à la morgue. Mais m’interdit tout songe tressé d’inhumation. On ne vérifie pas à quoi ressemblent les morts une fois qu’ils sont rangés. On ne vérifie pas l’apparition de la tâche verte au niveau des fosses iliaque, son extension qui finit par gagner progressivement toute la partie inférieure de l’abdomen. On ne vérifie pas la modification de la flore intestinale, la prolifération des mycètes, les altérations progressives du substrat. On ne vérifie pas si sous terre au bout de deux semaines apparaissent des mouches bleues. On ne vérifie pas, on ne vérifie rien. On doit tout oublier. Les larves et puis les vers, on ne les a pas vus donc ils n’existent pas. La cirrhose de papi qui putréfie ruisselante sur les os de maman, ça doit rester secret. La recette des meilleures soupes ne circule qu’en famille.

Je suis une fin de règne. Il reste une troisième place. La concession est ainsi faite, urgence et tiercé imposés. Je voulais la rejoindre, j’explique à Théophile, je voulais être contre, déjouer l’ordre établi. Perpétuer l’inversion, être fille et seconde. Sûrement pour la toucher. Encore et malgré tout. Un dernier rapprochement, ultime et terminal, est-ce que vous comprenez, je dis à Théophile, est-ce que vous comprenez même si c’est ridicule. Mon grand-père sur maman c’est tellement dégoûtant, de l’inceste imposé en terreau post-mortem.

Il est mort un 13 mars. J’ai pleuré de dépit. La semaine précédente je m’étais encore ratée, mais là c’était trop tard, l’immonde entre nous deux. Je voulais m’effondrer dans les bras de ma mère ulna radius thorax, résidus végétaux vasculaires. À l’enterrement je me souviens d’une pulsion extrêmement vivace avant que le cercueil ne rejoigne la tranchée. Dans ma poche un couteau, mais je n’ai pas osé. Me donner en spectacle me posait un problème, je redoutais aussi leur interventionnisme. Sein gauche marqué d’une croix j’abandonnais encore une option destinée de crainte de terminer mes jours dans un asile.
Il reste une troisième place et ce n’est pas la mienne, les branches ne s’élaguent pas sans l’accord du grand garde des généalogies. Quand la hache reviendra elle m’ignorera encore. Son manche me chuchotera : la forêt est hantée. Soudoyer le passeur est l’unique solution. Je dois en finir avec ça, je dois en finir avec elle, je dois en finir avec toi. Je vis dans l’ombre d’un deuil qui refermerait Pandore.

J’écris pour que tu meures. Puisque tu es vivante, encore tellement vivante que c’en est indécent. Ce qu’il faut à présent c’est que tu lises ces lignes et qu’enfin tu en crèves, que ton cœur se fissure que le granit implose ; tes artères un brasier, le sang bout le sais-tu à combien de degrés, tes valves ravagées incendie poitrinaire. C’est à ça que j’aspire. À ton exposition. Carbonisée la chair abroge toute minauderie, la reine sera si nue qu’on scrutera en son sein. Alors sera révélée la nature de l’organe qui t’a maintenue en vie. Tu ne pourras plus feindre, tes entrailles en haillons se feront seul apparat.

Je n’ai même pas mal, tu sais. Même plus un tout petit peu. C’est trop tard, tu comprends. J’ai tant cicatrisé que la plaie n’est plus mienne. Etrangère, elle aussi. Parfaitement étrangère. Etrangère : qui est d’une autre nation ; « La Grèce me reproche une mère étrangère (Racine) ».

Je prêche pour le bûcher, non pour ta repentance. Je t’exige à présent violentée par des spasmes, des sanglots si acides qu’ils en dévorent sillons ta peau de capucine, ton âme braillant à vif. Etrangère : qui n’appartient pas ou est considérée comme n’appartenant pas à un groupe (familial, social). Voir : différente, intruse, isolée.

Syllabes avant rupture ; soupeser l’anévrisme. À toujours se soustraire à la justice des hommes qu’en sera-t-il de toi soumise à celle des mots. Ces mots que tu ne peux qu’haïr pour autant les renier, ces mots que tu ne redoutes pas, qui n’ont aucun pouvoir, pour toi seule la phrase nuit et conspire à te nuire. Tu ne sais rien de la glande camouflée sous la langue, tu ignores l’autopsie mais redoutes le venin. Tu es lâche et inculte. Et si vieille, oui surtout, si vieille. Comme déjà morte.

Etrangère : qui n’est pas propre ou naturelle à quelqu’un.
J’ordonne un livre de vengeance. Mes doigts tremblent, le papier transpercé de secousses Némésis secrètera bientôt une encre de cécité. Un roman Necronomicon, une malédiction adressée à toi seule qui te fera souffrir au-delà du déjà dit. Etrangère : qui n’est pas connue de quelqu’un ; voir : inconnue.
Foudroyée feux follets tu ne seras plus qu’osselets rognés par les remords, ta conscience ne pourra plus jamais s’endormir. Au cristallin douze araignées. J’implore un châtiment qui soit à la mesure de ce qui fut commis. Etrangère : qui n’est pas familière ; voir : étrange.

Qu’à l’instant où l’ici s’infiltre en ton regard, ta vie te gifle crue, un anéantissement lent et méticuleux, particule après particule. Que ton crâne se remplisse des fruits blets du déni, qu’ils y macèrent cent nuits, que le jus soit filtré à travers chaque synapse et que jamais du vrai tu ne mithridatises. Que les rats soient nombreux en ton creux intérieur. Que chacun porte en lui la rage du désamour. Incapable d’empathie, que pour chaque pensée aigre ou rejet mis en acte une morsure te perfore. Une bouchée par méfait. Une vomissure par honte. Etrangère à : qui n’a pas part à quelque chose, qui se tient à l’écart de quelque chose, n’y a pas participé, ne s’en est pas mêlé. Voir : ignorant, profane.

Toi qui aimais à mettre la tête dans un trou, que mille et une aiguilles te dardent les paupières, que la suffocation soit ardente, implacable. Etrangère à : être incapable d’éprouver ce sentiment ; voir : insensible. Que durant l’agonie l’addition soit d’un sel poisseux et lacrymal, que tu implores en vain fantômes, dieux, survivants. Etrangère à : qui ne fait pas partie de, qui n’a aucun rapport avec ; voir : extérieure, indépendante.

Que j’assiste glorieuse à tes suppliques bouclées, souriante face à tes cris, vorace en ta désolation. Corps étranger : toute chose qui se trouve de manière anormale, non naturelle dans l’organisme. Tu seras à genoux, les entrailles dans les paumes. Une masse tiède et visqueuse, palpitante.

Est-ce que ça vaut le coup, me demande Théophile, est-ce que ça vaut le coup et je ne réponds rien, je ne peux rien répondre. Au moment où le talion annonçait la mesure, le voilà qui s’avorte dans un dernier caillot. Est-ce que ça vaut la peine, me demande Théophile, est-ce que ça vaut la peine, elle a été si grande, la peine, pour vous, tellement profonde, à quoi bon consigner, me demande Théophile qui insiste un peu trop.

Je suis une fin septembre. Il n’y a pas de cyprès, ici juste des chênes dont les feuilles rouillent un peu. C’est la troisième semaine, je vais rentrer je crois. Attendre est inutile et puis l’angine me guette. Ma gorge semble s’endeuiller, le crêpe se fait chaton, des poils des poils puis une boulette, je crache. Théophile a l’œil rond.

Est-ce que ça n’est pas trop, m’interroge Théophile, un livre entier juste pour elle, pour elle qui à quatre-vingt ans ne passera pas de rudes hivers. Est-ce que ça n’est pas trop ; votre vie qui s’écrit au royaume des vivants n’a pas besoin d’un meurtre ni d’aucun pacte en marge. Comment lui dire, à Théophile. Que je la sais sénile mais que je veux sa peau, la confier au tanneur, piqueter le parchemin de crachats volubiles. Qu’il m’est insupportable de l’imaginer seule, légère et nostalgique, sauvée par sa bêtise, accrochée tout en ongles à sa version des faits. Je la hais beaucoup trop, je dis à Théophile, ce n’est pas de l’obstination, j’ai juste de bonnes raisons de lui imposer le pire. Le pire est déjà fait, me sourit Théophile car il sourit toujours. C’est alors que l’histoire s’est mise à commencer.